Le secret d'Al Theokarta
Ulysse Lojkine

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Prologue

Quelque part en Turquie, donc, une foule se presse autour d'un temple Mihrty. Arma, le principal démon - car les Mihrtyens n'adorent que des démons - allait apparaître. C'est du moins ce que les Grands Adorateurs assurent. Mais, dans un bureau autre part en Turquie, un employé se fait “engueuler” :
« Quoi ?! Vous n'avez donc pas ramené le projecteur ?
- Non, on m'en a empêché.
- Qui ça, on ?!
- Je ne sais pas mon maître. Un blanc courageux, ami de l'inventeur si j'ai bien compris. Il a embarqué la machine et les plans avant que nous n'arrivions. »
Dehors la foule s'énerve. Une foule énervée n'est pas contrôlable. Trois des dix Grands Adorateurs sont tués. On n'entendra plus parler des Mihrty.

* * *

«Que je suis heureux ! »
Aujourd'hui, c'est la rentrée des classes après une longue période de désespoir.
Aujourd'hui, je suis toujours en vie après une longue hibernation dans les caves du pays.
Aujourd'hui, je n'ai plus à porter cette étoile jaune, ce signe de mort.
Et surtout, aujourd'hui, en me donnant un livre à lire, mon professeur de français vient de me donner l'occasion d'aller dans la bibliothèque de mon grand-père. Cette fameuse bibliothèque, épargnée miraculeusement des bombardements. Certains disent même que son dôme doré renferme un miraculeux secret.
C'est donc au pas de course que je vais en direction de la bibliothèque. J'ai tout de même le temps de me remémorer mon périple à travers la France : De Strasbourg à Belfort, de Belfort à Dijon, de Dijon à Bourges, de Bourges à Poitiers, de Poitiers à La Rochelle. Et de là, l'éprouvante remontée des côtes en direction de Ouistreham. Soudain, mes yeux s'emplissent de larmes car je repense à ce jour fatidique de décembre 1943 où ma sœur Rachel trouva la mort. Engourdie par le froid, elle n'avait pu échapper aux balles ennemies.
J'arrive enfin face à la bibliothèque. Devant cet immense édifice de marbre et de granit, je me sens soudain minuscule et humble. Deux gardes armés jusqu'aux dents me regardent.
J'avance, timide et torturé à l'idée qu'ils ne m'adressent un reproche. Heureusement, ils me reconnaissent et me font même une révérence. Je pense : “ S'ils s'inclinent à mon passage, qu'est-ce que cela doit être lorsque mon grand-père passe, lui qui est réputé pour tenir son personnel d'une main de fer. “Je gravis une à une les marches de marbre et moi qui me sentais déjà humble en entrant, j'ai l'impression de fondre un peu plus à chaque pas.
Enfin, j'arrive en haut, au cœur de l'œuvre de mon grand-père. Mes mains sont moites, mon cerveau est embrouillé. Je ne peux même pas actionner la poignée. Heureusement, j'aperçois sous la poignée une inscription toute dorée : “ Tout sauf la mort et le déshonneur “. Ces mots me rappellent ma mère, qui, lorsque nous étions dans les moments les plus éprouvants, nous répétait cette phrase pour nous redonner confiance. Il est vrai que cette “devise “ n'est pas très héroïque car nous refusions la mort, mais la mort n'est-elle pas le plus grand des déshonneurs ?
Ces mots me redonnent confiance et je pousse la porte de bois.
Mais là, je crois m'évanouir :
LES RAYONNAGES SONT VIDES. Pas un seul livre, pas un seul papier sur les froides étagères métalliques du sanctuaire.

* * *

Affolé, mon cerveau se mit à imaginer les pires scénarios : “Un voleur vient-il de tout emporter ? Mon grand-père avait-il échangé lors de la guerre tous ses livres contre sa vie sauve ?“
J'essaie de me convaincre que les ouvrages sont en ce moment dans une exposition à quelques kilomètres d'ici. Mais qui organiserait une exposition littéraire en pleine après-guerre ?
Afin de résoudre cette énigme, je décide d'aller tout simplement rendre visite à mon grand-père. Il paraît qu'il passe les trois quarts de son temps dans son bureau, au beau milieu de sa bibliothèque.
Je m'avance donc, en me demandant à quoi ressemble ce vieil homme que je n'ai vu qu'une seule fois, lorsqu'il était venu nous rendre visite à Strasbourg, quelques années avant la guerre. Je me souviens vaguement d'un homme très grand, avec des cheveux et une petite barbe blancs comme la neige, toujours froid mais compréhensif.
Malheureusement le fauteuil de cuir est vide et l'on dirait que les feuilles de papier en désordre sur le bureau me jettent un regard interrogateur.
En regardant autour de moi, je suis impressionné par le contraste entre le confortable fauteuil de mon grand-père et l'ensemble du lieu : murs blancs exempts de tout affichage ou inscription et surtout les rayonnages vides.
Alors que je réfléchis, un cliquetis métallique me fait sursauter. Instinctivement, je lève les yeux vers le plafond car c'est de là que provenait le bruit.
Et là, je remarque quelque chose de tout à fait anormal : le plafond est plat, alors que je sais bien que le haut du bâtiment est un dôme. C'est alors que la solution à mon problème m'apparaît, claire et nette :les livres se trouvent sûrement à l'étage intermédiaire du plafond que j'aperçois et du dôme que les passants peuvent admirer depuis la rue.
Je cherche donc du regard des escaliers, j'en aperçois, de l'autre côté de la salle et je me dirige vers eux. En marchant, mon regard erre sur les murs nus lorsque je remarque une drôle de gravure accrochée au mur. Je me tourne vers elle, mais elle n'a pas l'air intéressante. Je reprends ma marche, mais je n'aperçois plus les escaliers. Je n'ai pourtant jamais été sujet à des hallucinations ! Cependant les escaliers ont bel et bien disparu.
Je me retourne alors vers la gravure mais essayant de l'examiner de plus près, je la fais tomber à terre dans un fracas de verre brisé. Et quelle n'est pas ma surprise lorsque j'aperçois, dissimulée auparavant par la gravure, une poignée de porte dorée.

* * *

Intrigué, je tourne précautionneusement la poignée. Derrière la porte, un étrange spectacle s'offre à mes yeux. Ce que je vois est bien un couloir circulaire entourant la bibliothèque, les murs tapissés de centaines de livres. J'en aperçois même au plafond, pouvant être descendus grâce à un ingénieux mécanisme.
Mais ce n'est pas tout de s'extasier devant ces livres, il faut que je trouve mon livre, Nouvelles d'Ulysse LOJKINE. C'est tout de même pour cela que je suis venu ! Je m'approche des rayonnages et le premier volume que je regarde est écrit en arabe. Etonné, je déporte mon regard sur un livre voisin, écrit en arabe lui aussi.
Je pense être à la portion de ce couloir-bibliothèque destinée aux livres orientaux et je vais un peu plus loin mais j'ai beau faire six fois le tour, je ne déniche qu'un livre en français (et encore, traduit en arabe) : Les sciences orientales, version bilingue.
Cependant, un autre livre attire mon attention car sa pauvre édition de poche contraste au milieu des beaux volumes richement reliés. Sur la couverture, il y a trois idéogrammes, certainement du chinois ou du japonais et une illustration, une reproduction de gravure plus précisément. La regardant, je me rends compte qu'elle est identique à celle qui dissimulait l'entrée du couloir !
J'ouvre prudemment le livre et voilà les mots que je lis sur la première page, la seule qui ne soit pas blanche, d'ailleurs :Visiteur, écris ici ton nom ou un terme te présentant, ainsi que le mot de passe (indice : une devise familiale réinscrite à l'entrée de ce lieu).
La première chose qui me vient à l'esprit est l'inscription sur la porte d'entrée : “Tout sauf la mort et le déshonneur“. Je ne vois pas ce que peut m'apporter ce livre, mais j'écris tout de même mon nom et ma devise sur la seconde page du livre, avec un stylo posé comme par hasard sur l'étagère.
Je repose le livre et l'observe, attendant que quelque chose change. Mais évidemment, rien ne se passe. Un peu déçu, moi qui espérais qu'un fantôme allait sortir du livre ou que le livre explose, je décide de ressortir mais alors que je pose le pied dans le couloir bibliothèque, il me semble entendre un bruit dans le couloir bibliothèque.
Je repénètre donc à l'intérieur et vais vérifier que le livre asiatique est toujours en place. En effet, il est toujours au même endroit. Cependant, pris d'un doute, je l'ouvre à nouveau. En dessous de mon texte est maintenant dessiné un plan représentant l'ensemble de la bibliothèque et une croix rouge marque un endroit proche du bureau de mon grand-père.
C'est certainement le troisième relais et je cours donc vers le lieu indiqué.
C'est un ensemble de trois fauteuils noirs et d'une table blanche. Sur la table se trouvent un parchemin et une plume. Au dos du parchemin, la gravure encore une fois et une inscription : Inscrivez sur ce parchemin le nom du livre que vous cherchez ainsi que son auteur. Je saisis la plume et j'écris : NOUVELLES D'ULYSSE LOJKINE.
Une minute plus tard, un bel ouvrage relié de cuir tombe du plafond. Je lève les yeux mais je n'ai le temps que d'apercevoir une trappe se refermer dans le plafond. Je saisis le volume et vérifie qu'il n'est pas abîmé par sa chute. Heureusement il est toujours en parfait état.
Ayant enfin le livre entre mes mains, je ne peux m'empêcher de commencer immédiatement la lecture. Je m'installe dans un des fauteuils et je lis donc sans plus attendre.

* * *

« - Veuillez sortir de ce lieu. »
Je sors de ma lecture en sursautant. Mon esprit est encore tout engourdi. La voix gutturale qui vient de me tirer de mon aventure s'exprime à nouveau et répète la même chose.
Je cours vers la sortie mais je trébuche, je me dirige du mauvais côté, je me perds… Bref, un quart d'heure plus tard, lorsque j'entends le verrou que l'on ferme, je suis toujours à l'intérieur de la bibliothèque. Je tente de me calmer et retourne m'installer sur le fauteuil de cuir noir. Inutile d'essayer de reprendre ma lecture, mes yeux me piquent trop.
Puisque je n'ai rien d'autre à faire, je me remémore et j'analyse mon histoire. Mais le plaisir de la lecture est destiné à ceux qui lisent, et sans le texte sous les yeux, je ne me souviens plus que d'un vague brouillard, de dragons, de fourmis… Les histoires n'étaient pas extraordinaires mais l'écrivain savait nous faire plonger dans ses univers farfelus, fantaisistes ou mystérieux.

* * *

Maintenant que j'ai fini mon analyse, l'affolement commence à me gagner. “Comment sortir de là ? Dans combien de temps quelqu'un viendra-t-il me sortir d'ici ? Quand mes parents se rendront-ils compte de mon absence ?“
Il faut que je compte sur la dernière possibilité : mes parents sont même sûrement déjà à ma recherche. Mais pourquoi viendraient-ils me rechercher à la bibliothèque ? Et puis je ne peux me résoudre à rester là sans rien faire.
Je fais les cent pas à la recherche d'une idée mais je ne trouve rien. Je décide de retourner dans le couloir-bibliothèque. Qui sait ? Je ne serai pas étonné de découvrir une porte dérobée ou encore un indice.
Arrivé, une idée géniale me traverse l'esprit : utiliser les fils servant à descendre les ouvrages du plafond pour se hisser sous la coupole. Après deux ou trois vaines tentatives (heureusement le sol est couvert de moquette), me voilà en haut.
Ce que j'aperçois est surprenant. L'immense pièce qui s'étend autour de moi est entrecoupée de fils étranges et, au plafond, il y a d'énormes vitraux.
A l'immensité du lieu, je comprends que la pièce n'est pas seulement le dernier étage de la bibliothèque, mais aussi tout un étage d'une grange voisine prétendument abandonnée.

* * *

Soudain, un bruit me fait sursauter, c'est une porte à l'autre côté de la pièce (côté grange). A ma plus grande surprise, c'est mon grand-père qui apparaît.
« Grand-père ?
- Oui mon petit-fils ?
- Explique-moi tout, s'il te plaît.
- D'accord. Viens t'installer à côté de moi que je commence. Tout débuta il y a plusieurs dizaines d'années, alors que la première guerre n'avait pas encore commencée. Je m'étais un bon ami en Turquie, lors d'un voyage d'études. Il se nommait Raoul, Raoul Al Theokarta. Il était spécialisé dans l'optique. Lorsque je le rencontrais, il s'attelait déjà à l'œuvre de sa vie avec Mohamed Ihlitz, son aide pour le son: la Grande Machine A Illusions, GMAI pour les initiés. Cette même machine dont les fils encombrent cette pièce, cette même machine qui t'a fait croire que les rayonnages de ma bibliothèque étaient vides.
- Alors… En fait, ta bibliothèque est remplie ? Les volumes sont bien là ? Comment est-ce possible ? Ton ami doit être un génie !
- Etait un génie. Raoul Al Theokarta est mort le 9 mai 1912, car il ne voulait pas donner les secrets de son invention à la secte des Mihrty, un regroupement d'hommes politiques prêts à tout pour arriver au pouvoir. Même à inventer une religion en laquelle ils ne croient pas.
- Mais pourquoi avaient-ils besoin d'Al Theokarta et de sa GMAI ?
- Ils voulaient, afin de réunir le plus de gens le plus vite possible, faire une démonstration spectaculaire ou ils feraient apparaître leur prétendu dieu. Pour cela, ils avaient besoin d'une machine capable de produire une illusion ultraréaliste.
- Mais comment se fait-il que l'invention de ton ami se trouve ici et pas entre les mains de ce dangereux regroupement ?
- Une semaine avant sa mort, Raoul me fit don de tous ses livres ainsi que de la GMAI. Grâce à cela, lorsque les sbires des Mihrty vinrent chez lui, ils ne trouvèrent rien.
- Et Mohamed Ihlitz ?
- Il est parti pour les Bahamas, de peur que les Mihrty veuillent le tuer.
- Sais-tu comment marche l'invention d'Al Theokarta ?
- Oui, il m'a tout expliqué. La lumière qui passe par les vitraux est filtrée, organisée et condensée par les fils, les fibres de verre polarisé au degré 7, plus exactement, puis est mise en forme pour correspondre à l'objet voulu grâce au sol en matière X82. Il suffit de déplacer les fibres pour obtenir une image différente. Quand au son, car la voix disant que la bibliothèque fermait était l'œuvre de la GMAI, bien sûr, ce sont les bruits extérieurs qui sont filtrés comme la lumière et modelés par les paraboles que tu vois. La coupole fait office de caisse de résonance.
- Merci. »


Remerciements

Je tiens à remercier :
Maud SINDZINGRE et Hélène MARCHAND pour avoir lu mes premières nouvelles et m'avoir dit ce qu'elles en pensaient.
Patricia et Stéphane LOJKINE pour m'avoir encouragé à écrire.
Monsieur LAVAGNOLI pour m'avoir fait prendre goût aux nouvelles et m'avoir guidé dans l'écriture du Secret d'Al Theokarta.


Un jeune enfant juif se rend, quelques mois, quelques mois après la fin de la seconde guerre mondiale, dans la mystérieuse bibliothèque de son grand-père. Un jeune garçon rêve d'un dragon pour séduire Sandra, la fille de ses rêves, qui sort avec son pire ennemi.
Victor, petit enfant, décide de chevaucher une statue de son salon.

Quelle est la destinée du héros, dans chaque histoire ?
Vous le découvrirez, transporté par le suspens d'Ulysse LOJKINE.

Prix : Gratuit



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