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Dans la salle, tous les yeux étaient tournés vers Victor Delatrant. Il venait d’annoncer sa candidature au poste de premier secrétaire du POF, le Parti d’Opposition Français, et allait prononcer son discours, qu’il avait annoncé sous le titre des « Tabous du gouvernement ». C’était un homme à l’allure plutôt charismatique, maire très populaire de la petite ville de Purrand. Ses cheveux bruns très courts et son sourire à toute épreuve faisaient de lui le favori pour la direction du POF, d’après les derniers sondages. Devant l’assemblée galvanisée, il se racla la gorge et commença à parler :
Mesdames et messieurs, comme vous le savez, la France va mal. Nous sommes entrés en récession il y a maintenant deux mois, et chaque jour notre dette augmente un peu plus. Mais pourquoi ? C’est la question à laquelle il faut répondre pour pouvoir résoudre les innombrables problèmes qui surgissent chaque jour aux yeux du gouvernement, et c’est la question qui m’intéresse aujourd’hui.
» Nous ne pouvons pas dire que le gouvernement en place soit inactif. En fait, si nous en jugeons en la personne de notre président, nous pouvons même dire qu’il est hyperactif.
Un éclat de rire parcourut la salle. L’homme, fier de lui, arbora son sourire habituel quelques secondes puis reprit :
Nous ne pouvons pas nier que le gouvernement ait essayé de s’attaquer à de nombreux problèmes. Peut-être même trop en même temps. Mais alors, pourquoi cela n’a-t-il pas marché ? Pourquoi la France est-elle aujourd’hui en crise ? Premièrement, à cause du contexte économique mondial. Le pétrole qui a monté jusqu’à des sommets, la crise américaine des subprimes, et bien d’autres événements qui bloquent le gouvernement dans sa volonté incontestable d’arranger les choses.
» Mais ce n’est pas la seule raison. Parce qu’il n’y a pas que le fait d’essayer de résoudre les problèmes qui compte. Il ne faut pas oublier de se préoccuper de la façon dont on fait les choses. Et c’est là tout le problème du gouvernement en place. Sur les directives de notre président, les pouvoirs publics se sont employés à éradiquer les problèmes de façon éphémère, afin de remonter provisoirement dans les sondages.
» Notre gouvernement actuel a pris les choses dans le mauvais sens. Il n’a voulu voir que le côté facile des préoccupations des français. Et pourquoi cela, mesdames et messieurs ? Parce qu’il y a des tabous. Il y a des choses dont on ne parle pas, et dont on ne veut pas parler. Lorsque notre président a suggéré avec poésie de passer les banlieues au karcher, …
Il fut interrompu par un nouvel éclat de rire. Cette fois il ne sourit pas ; il ne fallait pas non plus trop pousser le bouchon. Il reprit la parole :
Lorsque notre président, donc, a dit qu’il nettoierait nos banlieues au karcher, il ne s’est pas préoccupé un seul instant de ce qui avait provoqué cette dégénérescence généralisée de ces jeunes défavorisés appelés injustement « racaille ». Il faut prendre les problèmes à la racine, mesdames et messieurs. Il ne faut pas s’énerver contre les événements, mais en rechercher les causes.
» Si vous le voulez bien, je vais continuer sur les banlieues. Ce sont des espaces de non droit, dans lesquels des bandes de jeunes vivent de la vente de drogue, diront certains, qui, je leur accorde, ne sont pas loin de la réalité. Mais pourquoi ? Je vous assure que s’ils le pouvaient, ces gens iraient tous les matins au travail et recevraient chaque mois un salaire. Ils ne le peuvent pas. Et posons nous encore une fois la question : pourquoi ? Parce que leurs CV sont jetés à la poubelle. Et pourquoi ? A cause de leurs noms, à cause de leur couleur de peau. Le racisme existe, et c’est une des raisons qui confinent ces jeunes dans leurs tristes cités. Et s’ils tombent sur un employeur avec moins de préjugés, on leur reproche leur mauvais résultats, leur manque de diplôme. Et pourquoi n’ont-ils pas réussi dans l’éducation ? Parce qu’ils voyaient leurs frères, leurs parents et leurs grands-parents qui n’avaient pas réussi dans la vie. Ils n’avaient rien pour les encourager. Je vous le dis, mesdames et messieurs, jamais je n’aurais été motivé si j’avais été dans leur situation.
» Je ne supporte pas d’entendre dire : « Qu’ils se débrouillent donc tous seuls ! » Leurs ancêtres, lorsque nous avons colonisé la moitié du continent africain, ne demandaient que ça, de se débrouiller tous seuls. Et je dis cela à l’heure où l’on vante aux élèves de collège les bienfaits de la colonisation. Leurs arrière-grands-pères, lorsqu’on les a engagés à tour de bras pour sauver le France durant les guerres mondiales, ne demandaient que cela, de se débrouiller tous seuls. Leurs grands-pères, lorsqu’ils ont combattu pour leur pays lors de la guerre d’Algérie, ne demandaient que ça, de se débrouiller tous seuls.
» Aujourd’hui, nous ne devons pas les laisser tomber. Il est de notre devoir d’aider ces jeunes victimes de notre société idiote qui sont parquées dans des cités. Aujourd’hui, il faut faire quelque chose pour eux, nous ne pouvons pas nier leur passé.
Les applaudissements retentirent par milliers dans la salle, alors que l’homme reprenait son souffle. Puis il ajouta :
Y a-t-il des questions ?
Un jeune militant du POF, qui était dans les premiers rangs, leva le bras. D’un signe de tête, Victor Delatrant l’invita à parler.
Vous avez dit qu’il fallait faire quelque chose. Mais quoi ?
L’homme fit un sourire crispé, puis entama une longue réponse de langue de bois.