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Il commença à faire la vaisselle, lentement. Cela lui prendrait longtemps à ce rythme-là, mais il n’aimait pas faire trop d’efforts. Il saisit l’éponge antédiluvienne qui traînait sur le bord de l’évier ; il faudrait qu’il en rachète une, la prochaine fois qu’il irait faire les courses. Le lendemain, se promit-il. Cela faisait longtemps qu’il n’y était pas allé. Un mois, peut-être. Il se retourna, attrapa un stylo usé qui pourrissait par là et traça en tremblotant le mot « éponge » sur un papier jauni qui devait lui faire office de liste de courses. Puis il reposa maladroitement le stylo entre un livre de recettes, qui était couvert d’assez de traces de doigts pour prouver qu’il le manipulait souvent, et une Bible, dont l’épaisse couche de poussière qui couvrait sa couverture démontrait qu’elle n’avait pas été consultée depuis plusieurs années.
Il retourna à l’évier et reprit son travail, avec l’éponge qui était restée dans sa main gauche. Une pile d’assiettes sales l’attendait, une vingtaine environ ; cela faisait une semaine qu’il n’avait pas fait la vaisselle. Il se souvint du temps où il avait acheté ces assiettes : c’était quelques mois après l’ouverture du restaurant, les affaires marchaient plutôt bien et il venait d’embaucher un troisième serveur pour satisfaire la clientèle chaque jour plus nombreuse. Il était marié depuis un an, et sa femme venait de lui apprendre qu’elle était enceinte. Pour fêter tout cela et pour donner un air plus « chic » à son restaurant, il avait décidé d’acheter une nouvelle vaisselle. Il savait que sa femme aurait souhaité l’accompagner s’il le lui avait dit, et comme il ne voulait pas, en tout bon mari qu’il était, qu’elle se déplace dans son état, il avait décidé de lui faire la surprise. Malheureusement, il était totalement dépourvu de bon goût ; il avait donc été forcé de se fier à un vendeur qui lui avait aimablement conseillé le produit le plus cher. C’était une vaisselle complète, composée d’assiettes d’un étrange vert fluorescent et de couverts énigmatiques avec lesquels il était impossible de manger, un « nouvel arrivage de Paris », créé par un « artiste contemporain ». Lorsqu’il était revenu, le visage coloré de fierté, avec son carton, sa femme pleine de pitié n’avait pas voulu le décevoir, et lui avait caché son horreur. Le bon goût n’étant pas venu avec le temps, il avait conservé cette vaisselle.
Il se trouvait donc à récurer une assiette de luxe, aux couleurs criardes ternies par les années. Avec dignité et mollesse, sa main appuyait doucement sur l’éponge et lui faisait effectuer de lents allers-retours sur la surface de porcelaine.
Cette activité lui dura une heure environ. Il se concentrait sur sa tâche et ne voulait pas penser à autre chose. Toute la diversité de ses réflexions pouvait être résumée en deux mots : frotter et rincer. Une quelconque concentration était totalement inutile ; il connaissait par cœur chaque assiette et les gestes appropriés pour la laver. Il ne fallait pas penser à autre chose. Seul, il l’était malgré lui. Triste, il eût été malséant de ne pas l’être. Mais faible, jamais. Aussi dirigeait-il consciencieusement ses pensées vers l’évier. Ça, c’était digne de lui.
Lorsqu’il eut fini, il lui fallut ranger les assiettes. Il en prit une, la tenant fermement de ses deux mains, entreprit de se déplacer jusqu’à un plan de travail situé à quelques mètres de l’évier, et posa l’objet dessus. Puis il leva son bras, ouvrit un placard qui se révéla vide et mit l’assiette dedans. Il referma ensuite le placard et retourna à l’évier. Ce fut à recommencer une douzaine de fois.
Une fois ce travail terminé, il se dépêcha d’aller se coucher. Il fallait éviter de penser. Du moins pas consciemment. Les rêves, ça allait encore, il arrivait à ne pas s’en souvenir au réveil. C’est pour ça qu’il ne voulait pas mourir. Penser au passé pour l’éternité… Cela lui faisait froid dans le dos. Il descendit les escaliers, en prenant soin de détourner ses yeux du miroir à sa droite. Le chagrin et les années avaient fait de lui un monstre ; à quoi cela lui servirait-il d’en voir le reflet ?
Il poussa la porte du bas des escaliers. Devant lui se trouvait son réduit. Un lit formait tout le mobilier. Des draps parsemés de trous et de taches dont on n’aurait su dire si elles étaient vertes ou marrons complétaient le tout. Il n’avait besoin de rien d’autre pour la nuit. S’il voulait aller aux toilettes, il y avait ceux du restaurant, en haut ; sale, mais suffisant. Il s’accommodait bien de cette chambre. Il avait décidé d’y emménager deux ans plus tôt, parce qu’il trouvait idiot de traverser la moitié de la ville chaque soir pour la retraverser le lendemain matin. Il ne se demandait jamais ce qu’était devenu son appartement ainsi abandonné, cela aurait risqué de faire remonter des souvenirs.
Il s’approcha de son lit, jetant un coup d’œil à la photo de sa fille sur le mur, immortalisée le jour de ses neuf ans. C’était la seule chose qui pouvait lui rappeler Leïla. Habituellement l’image glissait sur lui sans atteindre son cœur. Mais ce soir-là, il était perturbé. Et la fillette, armée de son sourire enfantin, perça d’un seul coup toutes ses défenses. Les flots de souvenirs se déversèrent dans son âme. Et il revit tout. La dispute, un soir. Les insultes de Leïla qui glissaient sur lui. La disparition, le lendemain. Sa femme qui s’affolait, lui qui se taisait. L’enquête, ensuite. Les gens lui parlaient d’espoir, sa raison lui parlait de mort. Le suicide, enfin. Le corps de sa femme étendu au sol, et la lettre qui disait qu’elle voulait rejoindre sa fille.
Il fut pris d’un spasme de rage, saisit la photo et la déchira avec toute la violence que son âge lui permettait. Les morceaux de papier tombèrent au sol en une valse funèbre. Sur l’un, un bras qui lui disait au revoir. Sur l’autre, un visage qui criait sa tristesse. Et sur chacun, un fragment de souvenir qui descendait doucement vers l’oubli.
L’homme s’assit sur son lit. Pourquoi rester debout face à la puissance destructrice de sa vie, pourquoi résister ? Son écœurement profond ne pouvait rester en lui ; il sortit dans ses larmes. La première qui perla de ses yeux était émouvante, les suivantes furent violentes. Sa fille venait de disparaître une deuxième fois, de sa faute. Les larmes mouillèrent les draps, quelques-unes atteignirent les bouts épars de la photographie.
La sonnerie retentit. Il l’entendit peut-être, et l’ignora certainement. Le visiteur ne se découragea pas, et le son suraigu vint à nouveau vriller dans les oreilles du vieux. Il se décida à y aller, ramassa maladroitement quelques morceaux de la photographie et les appliqua tant bien que mal autour de ses yeux pour essuyer ses larmes. Puis il se leva, sortit de la chambre, monta l’escalier, et alla ouvrir la porte.
* * *
Elle était seule depuis plus d’une heure. Une heure que la voix ne l’avait pas dérangée. En fait, elle n’était pas vraiment sûre que la voix existait. Elle n’en avait pas de souvenir. Juste une trace, une sorte de souillure laissée dans son esprit. C’était étrange. Elle veilla à ce que seul un fin espace de peau soit visible entre son jean et son debarder. La finesse, c’est ça qui fait fantasmer les hommes, elle l’avait compris. Puis elle se recoiffa d’un doigt, elle voulait être belle. Pourquoi ? Elle ne le… Enfin si, elle le savait. Elle voulait séduire le propriétaire du restaurant.
Personne n’ouvrait. Elle se demanda où il était ; elle avait pourtant essayé l’appartement ; elle s’était étonnée elle-même lorsqu’elle s’était souvenue des adresses. Elle fut parcourue d’un frisson nerveux. Où allait-elle dormir, s’il n’était pas là ? Elle sonna une troisième fois, son vernis à ongles rouge contrastant étonnamment avec le bouton de cuivre oxydé.
Enfin la porte s’ouvrit et elle put voir l’homme. C’était bien lui, pas de doutes. Elle réussit à garder en elle l’émotion qui l’envahissait. Il fallait qu’elle plaise, elle voulait plaire. C’était l’unique but de son cerveau désordonné. Elle entreprit de se déhancher, mesurant chaque millimètre du déplacement de son corps mais affichant un air nonchalant. Elle comprit que ses efforts n’avaient pas été vains lorsqu’une lueur encore timide, mais déjà présente qui ressemblait fort à du désir s’alluma dans les yeux du vieux.
Ils restèrent ainsi plusieurs secondes, sans bouger. Puis elle se décida à parler. Elle n’eut pas à réfléchir, les mots s’agençaient tous seuls dans sa bouche en un mensonge mélodieux :
Bonjour monsieur. J’ai entendu parler de ce restaurant et je voudrais devenir serveuse.
L’homme avait les yeux et l’esprit fixés sur les lèvres aux formes parfaites qui se mouvaient avec provocation, et plusieurs secondes de réflexion lui furent nécessaires pour comprendre les paroles de cette inconnue. Elle attendait patiemment, sachant que ses charmes prenaient de l’ampleur à chaque instant qui passait. Enfin il répondit en bégayant :
C’est vrai ? Cela m’étonne, vous savez. Enfin, entrez.
Elle ne se fit pas prier et pénétra dans le restaurant d’un pas souverain et séducteur. Elle était devenue, au fil de ces années passées entre squats insalubres et studios de petits copains, une as de la séduction. C’est ainsi qu’elle avait résisté au viol, c’est ainsi qu’elle avait survécu. Pour exciter cette convoitise, elle avait dû perdre toute dignité et tout humanité. C’était le prix à payer. Elle s’assit avec volupté sur la chaise que l’homme lui avait tirée.
Tu es en train de séduire ton père.
C’était la voix. Elle revenait. Leïla essaya de l’ignorer et dit : Voilà, je suis en quête d’un travail.
C’est faux. Tu veux coucher avec ton père.
L’homme, complètement subjugué par son interlocutrice, répondit :
Oui, bien sûr. Je serai ravi de vous employer. Mais je n’ai pas beaucoup d’argent. Nous pourrions discuter des conditions. Elle écarta d’un geste brusque la mèche de cheveux qui cachait son œil gauche, permettant ainsi à son regard de s’exercer dans toute son intensité.
Arrête. Tu ne dois pas faire ça. Ce n’est qu’un vieillard, et c’est ton père.
Elle ne pouvait plus faire abstraction. La voix l’emplissait, détruisant tout ce qu’elle trouvait sur son passage. Elle devait se rendre à l’évidence. Il fallait écouter la voix.
Tu t’étais jurée de ne plus jamais les rencontrer, quand tu as fugué. Mais tu ne peux pas t’en empêcher. Parce que tu l’aimes, lui. Et que ta mère est morte. Il ne faut pas.
Elle ne put contenir plus longtemps sa nervosité et ses muscles se crispèrent, affichant sur son visage une certaine tension.
Il faut que tu te punisses. Ton honneur est en jeu.
Elle roulait des yeux en tous sens et ses mains se déplaçaient en gestes désordonnés. Un frisson la parcourut et une écume baveuse commença à apparaître à la commissure de ses lèvres.
Il n’y a qu’un seul moyen. Il faut que la punition soit à la hauteur du crime.
L’agitation de la jeune fille s’intensifia. Le vieil homme commença à la trouver franchement moins belle.
Ton honneur doit être lavé par le sang. Tue-toi ! Tue-toi ! Tu dois mourir.
Elle parcourut fébrilement le restaurant des yeux. Puis elle se leva violemment et courut jusqu’à l’arrière de la salle. Les couteaux de cuisine y étaient soigneusement pendus, tels que le vieux les avait rangés. Elle tenta d’en prendre un, mais sa main tremblante ne parvint qu’à se faire une large coupure, de laquelle le sang commença immédiatement à couler. Elle réessaya, et réussit cette fois à tenir fermement le couteau.
Vas-y ! Maintenant.
Dernier rempart à la voix, se dressa l’instinct de survie. Elle ne voulait pas mourir. L’homme est un animal, et les animaux survivent tant qu’ils peuvent.
L’homme s’approcha de la jeune fille avec précaution. La silhouette hésitante de cet être qui avait su provoquer en lui un désir depuis longtemps oublié était redoutable.
Tue-toi ! Tu dois le faire !
Elle ne put plus résister ; elle leva le couteau. Le vieux comprit soudain, il avait reconnu sa fille. Il voulait empêcher ça, il ne voulait pas la voir mourir une troisième fois. Il se jeta brusquement sur elle, au moment où elle abaissait le couteau. La lame l’atteignit dans l’épaule et il s’effondra, ensanglanté.
Vas-y. Tu dois mourir, c’est la seule solution. Il est au sol, il ne peut plus t’en empêcher. Tu as vaincu ta peur, tu as vaincu ton père. Plus rien ne s’oppose à ce que tu fasses ton devoir.
Elle leva à nouveau le couteau et, d’un geste sec, se le planta en plein cœur.
* * *
C’était bon, son maquillage était parfait. Peut-être un peu trop de rouge à lèvres, mais de toute façon il fallait qu’elle y aille. Elle entra sur le plateau.
Juste le temps de faire un petit salut au technicien et elle devait commencer. Le tout est dans le sourire du début et le « Bonsoir ». Il fallait qu’elle soit joyeuse afin d’éclairer le triste quotidien de ses téléspectateurs, mais pas trop pour ne pas contraster avec les horreurs qu’elle dirait ensuite. Enfin, elle connaissait cela par cœur, elle travaillait au J.T depuis deux ou trois ans déjà. Elle prononça son « Bonsoir » sur mesure et commença à parler, lisant d’une voix neutre ce qui était écrit sur le prompteur :
« Le corps d’une jeune femme été découvert. Elle a été retrouvée par la police dans le restaurant de son père. D’après les premiers résultats de l’enquête, elle aurait été séquestrée par son père durant seize ans dans un réduit à l’arrière de ce restaurant. La petite Leïla avait été portée disparue en mille neuf cent quatre vingt douze, à l’âge de neuf ans. Elle aurait tenté de s’échappé et son père l’aurait tué à l’aide d’un de ses couteaux de cuisine. L’homme a été mis en garde à vue et encoure la prison à perpétuité.
» Pierre Chemin et Victor Ruteau sont sur les lieux du drame, ajouta-t-elle avec un signe de tête qui signifiait qu’elle allait laisser l’écran aux deux reporters.