Promotion morgue
de Crashtest Kid


J’adore mon travail. En quoi consiste-t-il ? me demanderez-vous.

Hé bien, pour vous le résumer en deux mots, je suis ce que vous pourriez considérer comme une sorte d’agent littéraire. Sans toutefois avoir les contraintes de la vie de bureau, voyez-vous ? Pas d’horaires ni d’honoraires fixes.

Autre chose encore : les écrits que je vends ne font jamais plus de cinquante pages et me suffisent amplement à gagner ma vie. Il m’est déjà arrivé de vendre une dizaine de pages pour l’équivalent de six mois de vacances sur les plus beaux rivages des Caraïbes, il m’est arrivé de vendre un entrefilet pour le prix d’un coupé sport, ou tout simplement une page, une seule et unique page pour le prix d’un appart dans l’une des dix villes les plus chères au monde.

Je tue les auteurs que je vends. Vous l’aviez deviné ?

Voila comment cela se passe.

Je tiens un journal où je répertorie des écrivains au sommet de leur gloire. Commence une période plus ou moins longue pendant laquelle j’épie l’heureux élu à la postérité prématurée. Je mets son téléphone sur écoute. Je consigne l’adresse des lettres qui arrivent dans sa boite postale. Je le suis presque chaque jour quand il sort de chez lui. Quand il va au supermarché, tandis qu’il achète du pain, loue des films, discute avec des amis au bistrot. Quand il dine en charmante compagnie. Je suis là, quelque part dans le décor, vous pouvez en être sur. Travesti sous une forme ou une autre.

Tout ce travail est fastidieux. Je sais. Mais ils permettent de récolter des tonnes d’informations sans lesquelles je ne pourrais obtenir d’aussi gros cachets voyez-vous. Il ne suffit pas de zigouiller maladroitement un écrivain au coin d’une ruelle sombre. Cela implique une véritable filature.

Là où je trouve le plus d’informations, je vous le donne en mille, c’est quand je fouille ses poubelles. Classique me direz-vous.

L’écrivain est célibataire ? Vous trouvez quantité de mouchoirs tachés de sperme.

L’écrivain est dépressif ? Ce sont les boîtes de Prozac, de Paroxetine, d’Effexor ou encore de Deroxat qui vous le disent.

L’écrivain est gay ? Vous trouvez poppers, nitrate d’amyle et tampons hygiéniques pleins de merde.

Mais vous trouvez aussi : pages raturées et roulées en boule. Vous trouvez numéros de téléphone inscrits au bas des pages, tickets de caisse, cartes de vœux, lettres de relance, communiqués de la maison d’édition, invitations aux vernissages, photocopies de fiches de paie, anciennes factures et autres encore.

Cela peut vous paraître étrange, mais à un moment donné vous avez l’impression de franchir un écart. Vous vous sentez proche de votre victime. A tel point que parfois vous pourriez même lui rappeler ses rendez vous de la semaine. « N’oublies pas, tu as le dentiste vendredi… ».

Vous connaissez son régime alimentaire et la marque de papier hygiénique qu’il utilise. Encore mieux !  Vous pouvez déterminer quel est la fréquence des rapports sexuels qu’il a avec sa femme.

Si l’occasion se présente, vous pénétrez par effraction chez lui. Des fois juste pour voir. Des fois vous trouvez des pages tapuscrites. Vous lisez. Vous vous gavez les yeux de sa dernière littérature. Vous évaluez combien de temps il va mettre à accoucher de son prochain chef d’œuvre.

Si l’écrivain ne produit rien, j’arrête tout.

Il s’est mis à boire et à fumer de la marijuana toute la journée ? Quel con !

Il a mis enceinte une amie ? Quel con !

Il a des problèmes de famille ? Quel con !

Il a décidé de se faire faire une vaginoplastie et sa côte est en chute libre. Quel triple con !

Et dire que je me casse le cul à vouloir le faire entrer au Panthéon.

Des fois, cela se passe comme ça. Mais si vous tombez juste…

L’écrivain est prolifique. Il tape ses dix bonnes pages par jour. Et je calcule, comme son agent. Le vrai.

Ses précédents livres que tout le monde s’est arraché aux dernières rentrées littéraires font en moyenne quatre cent et cinquante pages. A cette cadence, et en comptant le travail déjà effectué, il lui restera tant de semaine pour arriver à la fin du premier jet. Il faut guetter le moment crucial.

Vous interceptez courriers et mails de la part de son agent.

La version finale est maintenant prête pour la publication.

Le moment approche. Je planifie. Une belle mort.

Une mort médiatique alors que la carrière de ce dernier atteint le sommet des sommets. Tous les prime times attendent sa venue. On parle de lui comme du nouveau maître du suspens. On vous vend son livre avant même d’en connaître le titre.

La suite ?

Vous sentez que le rythme de vie de l’écrivain s’accélère. Il veille jusqu’à tard dans la nuit pour corriger les dernières épreuves. Les coups de fil sont maintenant incessants. L’agent appelle jusqu’à plus de dix fois par jour. Ils préparent une fracassante rentrée littéraire.

Et je suis dans l’ombre. J’accompagne l’écrivain au bout de ses nuits insolites où il s’écrase la tête entre ses mains dans l’espoir qu’une idée brillante viendra clore le récit qui a pris forme sous ses yeux. Sous les miens également.

Un matin, il se précipite hors de chez lui. Il porte une grosse enveloppe cachetée. Son visage irradie de joie l’aube naissante. Il plane, complètement absorbé par les pages qu’il vient juste de retoucher. Alors, je sais qu’il est prêt pour sa belle mort.

Mais il faut faire vite. Et que ça ait l’air d’un accident surtout. Que son lectorat succombe sous l’atroce nouvelle. Qu’il s’arrache la dernière création du malheureux. Que ce soit le drame parfait qui alimentera la légende.

Il prend sa voiture. Je le suis à distance d’abord. Il emprunte diverses routes, mais je sais que ce matin là, la seule destination possible c’est la maison d’édition.

Alors, dans un virage, sur une route de campagne, je le dépasse. Je lui fais des appels de phares et l’écrivain, tout embrumé des vapeurs éthérées de son récit ne s’arrête pas immédiatement.

Peut être penses t-il à des dernières corrections avec son agent ? Peut-être pense-t-il à l’éventuelle suite de son récit ? Peut-être pense t-il aux récompenses que l’on a déjà prévu de lui attribuer, aux mots qu’il dira à l’occasion, à la foule en délire devant sa prouesse littéraire ? Ou, peut-être pense t-il qu’aujourd’hui est une journée exceptionnelle…

Auquel cas, il n’a pas tort.

Enfin il remarque ma présence. Il ne me reconnait point, et je ne lui en veux pas… Le contraire serait étonnant.

Il s’arrête sur le bas côté. Il croit qu’un honnête homme essaie de le prévenir d’une anomalie dans la tenue de route de son véhicule. Il s’extirpe, la tête dans le vague, de l’habitacle de sa voiture. Je fais de même.

Je ne suis plus qu’à quelques mètres de lui et il sourit d’un air niais et lascif. Il inspecte sa voiture,  cherche la panne quelconque.

Son regard maintenant plus vif se porte sur mes mains gantées. Il recule, et ce n’est qu’instinct de survie que je vois dans ces yeux à cet instant. Je ne parle pas. Ne souris pas.

Le temps qu’il s’installe dans son véhicule, j’ai le temps de bondir, d’intercepte la portière qu’il essaie en vain de claquer. D’un mouvement du bras j’enserre son cou par derrière. Mon autre main vient s’abattre, je lui plante une seringue en plein dans une veine qui ressort au dessus du col de sa belle chemise bleu ciel d’un matin en rase campagne.

Le poison, c’est ce que dans le métier on appelle la bile de rat.

Vous prenez un gerbi. Vous savez, ce sont ces petits rongeurs stupides qui pèsent pas plus qu’une pomme et qui tiennent dans le creux d’une main. Donc, vous prenez un gerbi mâle, vous l’affamez pendant une semaine, et cette saloperie n’arrête pas de couiner à vous rendre fou, mais vous le laissez. Quand le gerbi devient trop faible pour pousser tous ces affreux cris, qu’il se terre dans un coin de sa cage, vous lui donnez à manger. N’importe quoi. Il l’avalera de toute façon. Son ventre bien plein, il se repose à présent. C’est alors que vous le sortez délicatement de sa cage. Mettez le une demi-heure au congélateur. Vous l’en sortez et tenez de votre main droite la bestiole, avec la gauche, vous lui enfoncez un coton tige bien lubrifié dans le cul pour lui stimuler la prostate. Ce con se débat comme un bougre, il a une trique d’enfer et bientôt, il éjacule sur votre main, mais vous continuez. Vous continuez à tel point que la bite du rongeur est maintenant toute écarlate et qu’il se tord de douleur à force de bander. Vous procédez à l’opération pendant dix minutes. Vient le moment, ou il va se mettre à régurgiter toute la bouffe que vous lui avez donné dix minutes avant cela, vous sentez les crampes de son estomac qui se contracte spasmodiquement. Alors, d’un coup de couteau de cuisine asséné sèchement en plein milieu du bide vous le vous le châtrez net. Ensuite, trouvez la petite vésicule toute boursouflée qui lui tient lieu de prostate, arrachez la du reste des tripes. Vous obtenez la base de la solution.

Faites bouillir dans un litre l’eau pendant dix minutes, récupérez le substrat. Voila de la bile de rat.

Ce poison une fois injecté atteint directement le cerveau. Les fonctions cardiaques s’arrêtent dans les dix secondes qui suivent. C’est fini.

Une fois qu’il a fait son office, celui-ci est immédiatement absorbé par les chairs en phase de rigor mortis. Indétectable.

La police classifiera la mort dans la case arrêt cardiaque.

Je me mets à sa place, je conduis la voiture droit dans la glissière de sécurité. Replace le macchabé derrière le volant. J’efface d’éventuelles traces. Et surtout, je m’empare du précieux manuscrit. Enfin juste la partie qui me convient. Cela peut n’être qu’un chapitre décisif en plein milieu du bouquin, ou la fin ultime que personne n’a encore lue. Quand je le peux, je prends le temps de sélectionner un morceau de choix avant l’accident.

Je file ensuite chez lui, chercher les épreuves qu’il pourrait y avoir laissé. Je pille ses manuscrits sans vergogne. Je dissèque soigneusement son disque dur. Et repart discrètement.

Environ une semaine plus tard, j’envoie une page tirée des épreuves finales, avec un numéro de téléphone. Pas d’autres traces. Juste un contact par boite en général. Quelqu’un auquel je suis habitué. J’attends le coup de fil. Celui-ci ne tarde jamais. Je dis au type que je suis en possession des dernières épreuves qui manquent taaannt à ce fantastique bouquin !

Vous pouvez être sur que dans la demi heure qui suit, la boîte a débloqué des fonds secrets. Ils vous mangent dans la main.

Et la plupart des maisons d’édition savent qu’une telle opportunité est à saisir. Plus les circonstances de la mort de l’écrivain se sont révélées tragiques, plus les ventes grimpent en flèche. C’est un théorème bien connu du marché de l’art. Tous les talk-shows qui avaient annoncé sa venue ont du au dernier moment chambouler la programmation et s’excuser. Et quel boulot que de remplacer son quart d’heure d’interview par quelqu’un qui aura autant de charisme, d’élégance et d’esprit. Ces programmateurs n’en savent, à vrai dire, rien. Du moins ils le supposent.

Ne pas cracher sur la mémoire d’un défunt de marque.

Ainsi, est mort cet illustre écrivain. Son nom était Marc Lever.

Cet autre écrivain utopiste du dimanche qui a une côte d’enfer, vous savez… Bernard Werby…

Hé bien pour tout vous dire, quand je suis entré dans son appart furtivement, en crochetant la serrure, et que je l’ai trouvé complètement défoncé sur la moquette new age de son salon en train de planer à l’acide, la seule chose que j’ai eu à faire, c’est de lui glisser quelques pilules de Viagra dans la bouche, ensuite, je lui ai collé le nez sur un flacon de poppers concentré a 8/10. Ce type a du se taper le plus gros délire de sa vie juste avant que son cœur ne lâche sous la pression de tant d’adrénaline.

Les flics n’ont pas trop ébruité l’affaire à vrai dire. Ils l’ont même classé plutôt rapidement. Et les médias n’en ont pas fait tout un plat.

Allez savoir pourquoi ?

Peut être est-ce à cause de tous ces DVD et revues pornos ? De tout cet attirail sado-maso, ces fouets, ces camisoles et ces flacons de poppers vides éparpillés parmi les pilules blanches qui jonchaient le sol à côté de son cadavre quand les flics ont débarqué ?

Qu’importe, la maison d’édition a attendu trois mois avant de ressortir « le dernier manuscrit de Bernard Werby ». La presse en a fait une montagne. L’écrivain a été sacralisé. Ils ont même prévu d’inclure son nom dans le prochain dictionnaire. Le pognon est tombé à flot de toutes parts. Les lecteurs ont plongé dans le mythe.

Je n’ai jamais gagné autant d’argent pour un meurtre aussi facile.

Vous voulez savoir la meilleure ?

Hé bien… figurez vous que depuis quelques temps, il arrive de plus en plus souvent que ce soit les maisons d’éditions qui passent commande…

Fin

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