Robert Vernier nétait ni un aventurier hardi, ni un beau gosse, il était un être comme on en rencontre chaque jour, au coin des rues, circonspects et perdu. Son enfance avait été des plus difficiles. A dix ans, sa mère qui était devenu par la force des choses une femme alcoolique et tyrannique, trouva intéressant de le battre. Les premiers jours elle ne lui appliqua sur le visage que de ces claques qui font frémir et rougir les lobes des oreilles, mais comme elle constata rapidement que cette faible créature qui se trouvait être son fils nopposait aucune résistance à un tel traitement, elle libéra de son coeur toute la violence qui sétait accumulée en elle depuis bien des années. Robert vit alors sa vie seffondrer. Que dire, que faire quand le ciel nous impose le courroux et quand celui-ci émane de la main de sa propre mère? Au fil des jours, il lévita, resta cloîtré dans sa chambre, mais comment pouvait-il échapper totalement à cette infortune quand elle exigeait de lui sa présence à tous les repas, même les plus mineurs? A son adolescence, cette même mère quil avait dépassé par la taille cessa de le maltraiter physiquement, par contre, elle ne put sempêcher de lattaquer chaque jour avec des paroles pleines de haine, paroles qui lui firent infiniment plus de mal que tous les coups quil avait reçus en quatre ans. Et tous ses reproches qui agissaient comme de la soude sur son âme le rendait chaque jour plus faible, et quoi quil fasse pour changer le cours des choses, il était rebut à la plus méprisable considération. Dans ces conditions il songea se réfugier dans la foi, se blottir dans les bras de ce dieu dont il ne connaissait point les dogmes, mais il ne trouva pas en lui assez de force et de courage pour croire quil serait sauvé dune telle misère par le seul intermédiaire de la religion. Il créa alors son propre monde, un monde rempli de béatitude et de fille, un monde trop beau rivalisant avec les plus grandes utopies du siècle des lumières, mais cela ne dura pas, les paroles hautaines quil entendait à longueur de journée ne cessèrent de résonner en lui, et rapidement, sans repère, abandonné par la grâce de ce créateur à qui il navait point voulu consacrer sa vie, il se crut coupable du plus infâme des crimes, celui dinspirer tant de ressentiment dans le coeur de la femme qui lavait fait. Alors, croyant dur comme fer quil était le seul responsable de la tempête infernale qui laccablait, il ne se supporta pas lui-même, et pour ne pas se jeter de sa fenêtre il oublia sa propre existence et senferma dans le vide de son inconscience où les passions humaines senterraient pour attendre la mort. Le vit-on sourire apres cela? Non, pour lui, plus rien nexistait et les murs sur lesquels parfois il se jetait sans raison ne souvraient jamais devant lui pour le précipiter dans labîme quils renfermaient. Il eut son bac, sans mention, sans difficulté, mais les connaissances dont il avait eu à accumuler pour dépasser ce stade de la vie, neut comme seule conséquence après cela de lobliger à quitter sa mère pour aller sinstaller ailleurs, dans un studio perdu près dune faculté où il sétait inscrit. Alla t-il au cours? Non, le droit ne lintéressait nullement. Il se contentait, enfermé dans ce crâne oppressant, de récapituler toutes les causes de ses souffrances qui le faisaient taire dans sa propre tête. Il se souvint ensuite dune longue période passée dans le service psychiatrique de sa ville. On lui dit là-bas quil avait tenté de se jeter sous les rues dun autobus, mais il navait aucun souvenir de ce moment précis. Il y resta six ans. En sortant, il navait rien retrouvé de lui-même, il était encore plongé dans les relents de sa douloureuse enfance comme le crustacé dans leau bouillante, et sil avait eu la faculté de pouvoir se regarder en face, il aurait vu un amas de couleurs en fuite devant son propre reflet effrayant. Lhôpital lui fournit une aide, les médecins lui trouvèrent un emploi quelque part, lui même ne savaient pas où, et pourtant, il y allait, sans même savoir ce quil y faisait. Il se souvenait dy avoir rencontré des femmes, senti un sentiment lenvahir quand elles portaient sur lui un regard doux et ambigu, mais jamais il navait cédé à cette abstraite attirance, à cette réalité qui nous dépasse parfois quand nous sombrons dans le sommeil du juste après sêtre longuement masturbé. En fait il navait aucune idée de ce quétait lamour, de ce quétait un sentiment, sa vie sétait arrêtée il y bien longtemps, à lépoque où il rêvait encore de quelque chose. Le soir, avant de rentrer chez lui pour faire ce quil navait jamais fait et dont lessence avait perdu toute odeur, il lui arrivait derrer dans la rue, sans but, sans savoir quil errait dans la rue. Il ne pensait à rien, du moins le pensait-il, du moins le disait-il quand il se justifiait à lui même, et quand il croisait une personne, quand il croyait avoir entendu un son qui lui rappelait celui de la parole, il imaginait une conversation qui ne menait à rien sinon à lui, sinon à rien. Il était seul et il luttait contre lui-même pour ne pas comprendre enfin que son infortune nétait quun voile sur un trésor de limailles de fer.
Il lutta aussi, ce soir là, quand il croisa cette fille sur les quais, et quelle fille, et quelle nuit, une nuit où lon rencontre des filles, des filles dont on tombe amoureux. Et comme Robert Vernier avait la fâcheuse habitude dignorer ce que la nature faisait de mieux, il ne remarqua pas cette fille et continua davancer le long du fleuve. Et quel fleuve! Il était noir et vide, néanmoins rempli deau, il coulait le long du quai sur lequel Robert Vernier coulait lui aussi, lesprit ailleurs, lesprit nulle part. Toute lattention de cet homme était dispersée par le vent comme un fétu de paille par le souffle du feu, et quand cette fille qui, elle, sétait arrêtée saisie par lhorreur de se voir arrêtée, sapprocha de lui pour lui demander si tout allait bien, sil ne voulait pas boire un café pour parler de lui, pour exprimer par des mots justes toute son indifférence à lobscurité étoilée qui les surplombait tous les deux, il ne répondit pas, préférant fuir comme la nuit devant laube. La fille nabandonna pas, elle avait compris rien quen le regardant et peut-être était-elle la première en ce monde à sen apercevoir, que cet homme nétait plus un homme, que la douleur avait un jour détruit la quintessence de son âme. Elle le rattrapa. « Je mappelle Eva » dit elle en ramenant alors ses longs cheveux chatains sur les cotés de son doux visage, mais Robert resta une nouvelle fois indiffèrent à tant de grâces. Par des gestes il lui fit comprendre quil voulait rester seul et quil nétait pas intéressé par elle. Un tel dédain noffusqua pas la jeune fille car elle avait lhabitude dêtre rejetée elle aussi elle était pourtant lassise dune beauté que peu dhommes savaient vraiment apprécier, celle du coeur et du regard. Robert allait une nouvelle fois disparaître dans lobscurité quand elle se jeta sur lui, létreignit de ses bras moelleux et commença à lui embrasser sauvagement le visage, à lui baver dans le cou, à lui lécher les lèvres, mais il ne répondit pas à cette tendresse venue du ciel, il avait limpression que chaque baiser était comme une épine qui lui transperçait la peau, et que cette fille était un succube envoyé par le diable pour le détourner de son propre oubli. Que pouvait-il donc faire? Eva lentraîna alors contre le mur dun bâtiment de brique rouge, lui lâcha la main et, en relevant sa mini-jupe, baissa sa petite culotte blanche. « Baise-moi » exigea t-elle silencieusement. Il seffectua en quelques secondes, en quelques à-coups, puis, effondré par ce quil venait de faire, il seffondra sur le sol, malheureux. Il venait de surgir dun brouillard qui avait épaissi sa vie à tel point que celle-ci était devenue brouillard à son tour, et quand laube déclama sur la ville ses premières lueurs pales, assis contre le même mur de son unique péché, il déposa sa tête malade sur lépaule dEva, et pleura enfin. Cela faisait vingt ans quil navait pas versé de larmes, ni même ouvert les yeux.