Campus
de Xuan Vincent



(extrait)


1. Sophie

De son pas léger, elle traversa l'amphithéâtre - le regard légèrement baissé comme à son habitude, telle une collégienne timide - et se dirigea vers l'estrade. Elle s'apprêtait à ouvrir son gros cartable en cuir, toujours bourré d'une quantité invraisemblable de livres, feuillets et objets divers. Pourtant, au lieu de cela, son attention fut attirée par quelque chose, posé sur le bureau. Quelques élèves placés au premier rang, plus attentifs que d'autres, la virent saisir un papier sur le verso duquel figurait un cœur transpercé. Un instant d'après, elle le froissa, d'un geste nerveux et le glissa dans sa poche de pantalon. D'aucuns auraient même pu certifier l'avoir vu rougir.

Ce document avait dû embarrasser la jeune femme. Durant les premiers instants de son cours - d'histoire de l'art pour qui ne connaîtrait pas Mademoiselle Sophie Déan - sa voix, habituellement bien timbrée et agréable à entendre, fut traversée par un trouble inhabituel. Heureusement, elle reprit assez vite contenance et poursuivit son exposé.

* * *

« Vous a-t-on déjà dit que vous êtes belle comme un ange, Sophie ? Vous vous cachez derrière votre air timide et pourtant, vous êtes plus rayonnante que jamais…. Votre chevalier servant. »

Sur le chemin du retour, Mademoiselle Déan pédala avec une rage à peine contenue. Qui était l'inconnu qui avait eu le culot de glisser subrepticement ce message sur son bureau? Un amoureux transi, un plaisantin ou pis un fou à lier ? A-t-on idée de déclarer ainsi sa flamme d'une manière aussi bizarre ? Plus encore, sur le lieu même de son travail, au risque de lui faire perdre ses moyens devant ses propres élèves et de se rendre ridicule ?

Arrivée à la porte de son appartement - un vaste duplex situé en centre ville qu'elle partageait depuis deux ans avec Anne, une camarade aimant être au centre de la conversation et Antoine, un ami à elles plus réservé, tous deux moins chanceux qu'elle, au concours de professeur de lettres - une sourde colère ne l'avait toujours pas quittée. Une partie de ses étudiants, se disait-elle a posteriori avec une certaine inquiétude, avait très bien pu s'apercevoir de son trouble. Dans sa précipitation, dans l'amphithéâtre elle n'avait lu que le mot et replié aussitôt après le feuillet… Ce n'est qu'une fois rentrée à son domicile qu'elle découvrit, consternée, au verso de la feuille ce gros cœur brisé, dessiné il est vrai avec un certain talent. Vraiment, l'auteur de ce billet, se disait-elle, aurait pu procéder autrement !
Ce n'est qu'au cours de la soirée, l'esprit occupé par la correction de ses (très nombreuses) copies, que la jeune femme se calma progressivement. Mais les mots flatteurs de l'inconnu avaient fait leur chemin, et elle ne put empêcher son esprit de vagabonder, d'échafauder les scénarios les plus fous.

« M'a-t-on déjà dit que j'étais belle ? Non, malheureusement, aucun homme ne me l'a encore dit, alors que j'aurai bientôt vingt-trois ans… Mais quel homme pourrait s'intéresser à moi ? "Belle comme un ange", l'expression me plaît mais vraiment, je ne la mérite pas ! Je ne suis pas belle et si ennuyeuse en société, par moments j'ai le sentiment d'être invisible … Mais voilà encore que je m'égare à cause de ce maudit papier, il est déjà tard et je voudrais finir bientôt ses fichues copies ! » Ainsi songeait Mademoiselle Déan en cette soirée de début novembre, quelque part dans le vieux Rennes.


2. Hervé

Les jours suivant « l'incident du papier au cœur transpercé », je suivis avec la même assiduité les cours de Mademoiselle Déan. Alors étudiant fantasque, oscillant entre passion et ennui selon les matières, j'avais vite déterminé les cours à suivre « sans faute » et ceux à fuir comme la peste, sous peine de m'assoupir sur mon siège dès les premières minutes ! L'enseignement de Mademoiselle Déan avait eu l'heur de me plaire dès la rentrée universitaire. Je n'étais pas insensible non plus à sa jeunesse - contrastant avec les « dinosaures », ses collègues, qui assuraient les autres matières. C'est pourquoi, invariablement, les jeudis matin je me dépêchais de partir à la fac, afin d'être certain de retrouver une place de choix tout près de l'estrade, juste au premier rang, au milieu de la rangée. Pour rien au monde je n'aurais manqué ce moment de la semaine !

Il faut dire que la passion de ma jeune professeur était communicative. Sous une apparence timide, un peu gauche, avant de monter sur l'estrade, elle semblait étrangement devenir quelqu'un d'autre dès lors qu'elle commençait à parler d'histoire de l'art. Son regard, jusqu'alors modestement baissé, s'animait et embrassait l'espace tout entier de l'amphithéâtre, tandis que sa voix prenait des inflexions vivantes, comme si elle vibrait à l'évocation des tableaux et autres œuvres d'art qu'elle donnait à découvrir à son auditoire. Bientôt, je basculais dans son univers, celui de l'exaltation de la beauté du corps humain et de la nature à travers les âges. Elle avait le don de manier les mots, de trouver les images justes pour intéresser son public. Du moins était-ce mon sentiment à cette époque et longtemps après je garde encore un souvenir ému de ces moments où je buvais littéralement les paroles de ma professeur et me dépêchais de gratter sur le papier tout ce que je pouvais restituer.

Mais je m'égare et en reviens au moment de la découverte du papier, ce jeudi de début novembre. En fervent étudiant des cours de Mademoiselle Déan, j'étais particulièrement attentif aux expressions de son visage. Aussi, son étonnement face à cette feuille ne put m'échapper, de même que le trouble qui suivit le moment où elle la déplia. Sa figure se colora d'une rougeur soudaine et sa voix s'altéra pendant quelques instants. Manifestement, ce qu'elle vit sur ce papier l'avait troublée.

Le jeudi suivant, je me dépêchais de retrouver ma place habituelle, au premier rang. Quelques instants après, je vis Mademoiselle Déan arriver à l'estrade. Elle posa son cartable de cuir comme d'habitude sur son bureau et…, contre toute attente, celui-ci lui glissa soudainement des mains et son contenu se déversa derrière l'estrade ! Bien sûr, cet incident fit rire certains dans l'amphithéâtre. Moi, je ne ris pas. Je m'étonnai simplement. D'ordinaire, les gestes de Mademoiselle Déan, au moment de sa venue dans l'amphithéâtre, étaient réglés comme du papier à musique. Tout en elle dénotait une concentration étonnante, une importante maîtrise de soi. Qu'elle ait pu ainsi faire tomber son sac était vraiment surprenant de sa part ! De la même manière, je notai que le discours de ma professeur avait insensiblement changé : s'il était toujours aussi passionné à l'évocation des sujets qui la tenait à cœur, il était ce jour-là parfois entrecoupé de légers silences, comme si elle cherchait ses mots, ce qui ne lui ressemblait pas. A d'autres moments, son débit s'accélérait comme sous le coup d'une émotivité qu'elle peinait à maîtriser. Tandis que son regard, normalement dirigé vers son public et animé par la passion de la matière qu'elle enseignait, paraissait partir par instants dans le vague.
Comment avait-je pu noter tous ces détails chez ma prof ? Quand on aime vraiment une personne (ou du moins en l'occurrence son cours), on vibre avec elle, et on est attentif à ses moindres sautes d'humeur, à tous ces petits signes qui passent inaperçus de la plupart des personne de l'entourage et qu'un œil averti remarque néanmoins aussitôt.


3. Yann

Cet instant d'inattention de Mademoiselle Déan ne passa pas inaperçu d'un autre étudiant, un dénommé Yann Ménart, un grand brun au regard étonnamment clair, habillé avec une élégance faussement désinvolte. Le jeune homme attirait les regards et il était manifeste qu'il en jouait. A le voir marcher dans les rues de Rennes en cette soirée d'automne, on aurait dit un jeune fauve qui parcourait son territoire, réjoui dès lors qu'il avait accroché le regard d'une jeune fille et devinait le trouble naître en elle, déçu si la belle s'était montrée insensible à son charme.

- Quelle heureuse surprise, Yann, que fais-tu à Rennes ? Qu'est-ce que tu deviens depuis le lycée ?
- Cela me fait plaisir de te voir, mon vieux ! Pour un peu, on se manquait ! Je voulais à tout prix voir le concert des Stones et j'en ai profité pour rendre visite à ma frangine. En fait, je ne deviens rien de bien précis… Après le bac, j'en ai eu marre des études et j'ai fait des petits boulots. J'ai fait de la pige pour un journal brestois, de la photographie pour un magazine féminin, vendeur au Printemps au rayon lingerie à Nantes… Je suis pour l'instant en standby côté boulot et crèche chez un copain à Strasbourg.
- On dirait que tu as bien roulé ta bosse !
- Ouais, et encore je ne t'ai pas tout raconté. Veux-tu qu'on prenne un verre, histoire de marquer le coup ?

Leur choix s'arrêta sur un bar branché du côté de la place des Lys, dans le vieux Rennes. Là, sur fond de musique techno, assis dans un salon où quelques étudiants prenaient un verre, Yann et Hervé discutèrent à bâtons rompus. Le contraste entre les deux jeunes gens était saisissant. Autant le premier s'exprimait d'une voix sonore, avec exubérance, avec force gestes illustrant son discours et francs éclats de rire, autant le second, de physique banal et vêtu de manière classique, se montrait pondéré dans ses paroles et ses gestes, sans être véritablement timide, on avait visiblement affaire à une personnalité réservée et modeste.

- Toujours aussi accro à l'histoire, Hervé ?
- Oui, j'ai du mal à imaginer que je vais entrer en maîtrise d'histoire de l'art… A la fin de mes études, j'aimerais devenir conservateur de musée. J'adore me rendre dans les musées et me balader dans les salles de peinture et de sculpture…
- Tu n'as vraiment pas changé ! J'espère que tu es plus entreprenant avec les nanas, tu as une petite amie ?
- Non, je ne sais pas trop comment m'y prendre avec les filles… J'aimerais bien qu'elles fassent le premier pas, cela m'arrangerait bien ! La seule fille que j'ai vraiment aimée, elle m'a laissé tombé il y a un an. Depuis, j'ai bien fait quelques tentatives mais elles ont foiré lamentablement…
- Vraiment ? Tu n'es quand même pas resté seul pendant tout ce temps !
- Dès que j'arrive à accrocher une fille en boîte, cela se gâte vite. C'est vrai que je danse comme un pied… et dès qu'il s'agit de dire quelque chose d'intelligent à une fille qui me plaît, j'ai l'impression de devenir le dernier des idiots… Enfin, je ne suis pas venu dans ce bar pour me plaindre ! Et toi, tu es toujours aussi « don juan » ?
- Non, j'ai décidé de me ranger et de me trouver une nana bien.
- Toi ?
- Oui, je suis passé par un sale moment. La nana que j'avais draguée cet l'été, un canon je t'assure !, m'a laissé tomber comme une vieille chaussette… Elle est partie avec un petit intello à lunettes, en me disant que je n'étais qu'un nase, un don juan de pacotille, qui n'arriverait jamais à rien dans la vie... Je n'ai pas supporté, c'est la première fois qu'une nana ose me faire cela !
- Je comprends, cela n'a pas dû être marrant, mon vieux…
- J'ai déprimé dans ma piaule, je me sentais nul, à la fin de mon contrat au Printemps, je suis resté à glander sans chercher à bosser. C'est ma frangine qui m'a tiré de là, c'est une chouette fille ! Elle m'a poussé à me secouer et m'a invité à passer la voir ce week-end. Ses paroles m'ont fait réfléchir, et j'ai décidé de me ranger.
- Tu es sérieux ?
- Oui, tout à fait, Hervé. Mais je prendrai mon temps cette fois… Je t'annonce un scoop : j'ai décidé de me donner un an, jour pour jour, pour me faire aimer d'une nana vraiment top, sans jamais me faire connaître d'elle. Alors là seulement, à la fin de l'année, la fille définitivement conquise, je me montrerais à visage découvert.
- Tu es fou ! Tu crois que cela marchera ?!
- Pourquoi pas ?! J'aime la nouveauté et plus un projet est ardu, et plus je suis motivé pour me lancer !

Après cette conversation, Hervé proposa à son ancien camarade de passer le voir à la fac à la rentrée, deux semaines plus tard. Ravi de retrouver son ancien pote de lycée, le jeune homme convainquit Yann de rester quelques temps sur Rennes. Et, après avoir marché un moment dans les rues de Rennes avec son ami jusqu'à l'appartement de sa sœur… Yann tomba sous le charme de la cité rennaise et décida très vite de demeurer le reste de l'année dans cette ville ! Il se dit que la cité ne manquait pas de jeunes filles charmantes et que sa recherche d'âme sœur pouvait bien se faire à Rennes, au lieu de Strasbourg ! Une fois sa décision prise, il loua un studio non loin de celui d'Hervé. Décision annexe à ses yeux, mais néanmoins capitale à ceux de ses parents, Yann leur déclara s'inscrire en première année de DEUG d'histoire de l'art. Une formation qu'il ne suivit guère en réalité, tout au plus assistait-il à quelques cours, en DEUG ou en maîtrise, où il faisait surtout le joli cœur auprès des étudiantes. Ce qui le motivait le plus dans sa vie, c'était séduire une nana dans l'espace d'une année !

Présent le jour où se produisit l'incident de la découverte du papier, assis à côté d'Hervé et par conséquent non loin de la prof, Yann fut parmi ceux qui virent le dessin du cœur adressé à mademoiselle Déan. Hervé lui avait longuement parlé de cette jeune prof, qui était d'après lui passionnante à écouter et qui en plus n'était pas désagréable à regarder. Naturellement, Yann voulut voir à quoi ressemblait cette jeune femme.
En fait, sa première impression ne fut pas telle qu'en d'autres circonstances, en d'autres lieux, il se serait retourné sur son passage. Néanmoins, le grand séducteur qu'il demeurait fut sensible au charme juvénile de son visage dénué de tout maquillage : son petit nez délicat, son front bombé sur lequel retombait sagement les mèches de sa longue chevelure châtain clair, sa bouche charnue, ses grands yeux sombres modestement baissés, ses taches de rousseur qui lui donnaient un air mutin… Bref, Hervé ne lui avait pas menti, son visage ne manquait pas de charme. Pour le reste, il fut déçu : de taille moyenne, engoncée dans un gros pull à col montant d'une affreuse couleur lie-de-vin et portant un pantalon vert à cotes épaisses trop grand qui la faisait paraître plus forte qu'elle ne l'était, mademoiselle Déan ne lui ne fit pas l'impression d'être un canon. Pourtant, l'échec cuisant de sa dernière aventure amoureuse lui avait fait perdre un peu de sa superbe, et en définitive, il se dit qu'en faisant un petit régime et en se sapant comme une nana sûre de sa beauté et non comme un épouvantail, elle serait plutôt mignonne et pourrait tout à fait lui plaire !

Encore occupé qu'il était à dévisager la jeune femme, Yann ne manqua rien de l'incident qui mit bientôt en émoi le campus rennais. Il nota que Mademoiselle Déan se saisissait, l'air manifestement légèrement surprise, de quelque chose. Il s'agissait d'une feuille de papier, tout à fait banale si ce n'était ce dessin représentant un gros cœur transpercé, bien apparent pour qui, placé aux premiers rangs, regardait dans cette direction. A cette vision, Yann faillit éclater de rire. Un cœur adressé à une enseignante, on ne voyait pas cela tous les jours ! Quelle tête faisait la prof en regardant ce papier, qu'elle tenait bien à la verticale… Et encore, on ne voyait pas ce qui était écrit au dos. On dirait que cela la gênait terriblement ! La preuve, c'est qu'elle s'était mise à rougir et que, très vite, elle avait froissé le papier et l'avait fourré à toute vitesse dans une poche de son pantalon. Si vite qu'il n'était même pas certain qu'elle avait pu voir le dessin du cœur !

Hervé, assis à sa droite, se rendant compte de l'hilarité naissante de son camarade, le fusilla du regard, en le priant de reprendre contenance. Le regard noir d'Hervé le convainquit de se calmer et bientôt Yann, à l'image des étudiants qui s'étaient aperçus de se qui se tramait du côté de l'estrade, retrouva son calme. Quelques instants après, mademoiselle Déan, qui jusque là n'avait pas prononcé un seul mot, prononça les premières paroles de son cours. Là, Yann comme son camarade Hervé tomba sous le charme de sa voix. Sophie Déan avait tout à fait le timbre de voix qui le faisait craquer : une voix à la fois féminine et douce, et pourtant puissante, vibrante de passion, presque charnelle… Pour un peu, il aurait fermé les yeux pour ne s'attacher qu'à l'écoute de sa voix mélodieuse, qui l'enveloppait telle une caresse… Bon, se disait-il en son for intérieur, Hervé aura eu raison de me pousser à venir à ce cours, je n'aurais pas perdu mon temps ! Je sens que je vais revenir écouter cette prof !


4. Sophie

Il est difficile de cacher longtemps un secret, surtout quand celui-ci vous poursuit jusque dans vos rêves. Les jours suivants, Sophie Déan était rongée par le doute et l'interrogation : que devait-elle faire face à cet incident qui avait tout l'air d'une farce de potache ? En parler à une personne de confiance au risque de paraître ridicule ? En dehors de ses deux colocataires, elle ne s'était guère fait d'amis à la fac au cours de ces dernières années, et encore aucun parmi ses collègues professeurs. Devait-elle au contraire le garder tout simplement pour elle ? Elle choisit en fin de compte la seconde option et s'efforça les jours suivants de garder contenance. Pourtant, c'était plus fort qu'elle, à chaque fois qu'elle pénétrait dans l'enceinte de l'amphithéâtre, une crainte obscure s'emparait d'elle : par instants, elle avait le sentiment confus que l'auteur du message se cachait dans la salle, et que parmi les quelque trois cents paires d'yeux, il était là, à la narguer, en toute impunité… Ses cours, qui jusqu'à présent lui apportaient une grande satisfaction dans sa vie, en pâtirent. Des étudiants tels qu'Hervé, ce jeune homme qui, tous les jeudis matin, se dépêchait pour ne pas rater sa matière favorite, ne manquèrent pas de remarquer ce changement d'humeur. Les autres, la grande majorité des étudiants, ne s'aperçurent de rien, occupés qu'ils étaient à simplement prendre en notes les paroles de la prof et pour lesquels les états d'âme de leurs professeurs étaient le cadet de leurs soucis.

Stoïque, Sophie Déan, poursuivit comme si de rien n'était son enseignement. Elle allait bientôt fêter son anniversaire et l'approche de cette date la réjouissait. Déjà, elle avait établi la liste des amis à ne pas manquer d'inviter, à commencer par tous ses anciens camarades de l'IUFM, nouvellement promus comme elle ou moins chanceux. La veille de sa fête, le 3 février, elle trouva plusieurs courriers dans sa boîte : essentiellement de sa famille manifestement. Il y avait aussi une enveloppe blanche, sans rien d'écrit dessus. « Encore une de ces fichues pubs ! » pensa Sophie, qui l'ouvrit en dernier lieu.

« Puisse ce jour de fête vous combler de bonheur, cher ange ! Le trouble vous sied à merveille. Il met du rouge à vos joues, anime vos regards d'un doute si délicieux, transforme votre voix de manière si touchante… Saurez-vous un jour me reconnaître ? Votre chevalier servant »

Un dessin à la plume accompagnait le mot : un portrait saisissant de ressemblance, qui, il n'y avait pas de doute, la représentait, dans un lieu étrange (on aurait dit les ruines d'un château médiéval) !

« Non, ce n'est pas possible… » se dit la jeune femme, voilà que le cauchemar recommençait ! Elle espérait que l'incident était clos mais non, cet irritant inconnu se manifestait de nouveau. Il connaissait même son adresse et visiblement aussi curieusement sa date de naissance ! C'était trop fort ! S'il l'aimait vraiment, pourquoi ne l'abordait-il pas normalement ? Il fallait vraiment que cet individu soit fou pour la harceler de la sorte ! Certes, le dessin était remarquable et dans d'autres circonstances, elle aurait eu plaisir à le recevoir, mais à ce moment précis, elle fut tentée de détruire rageusement ce courrier encombrant.


5. Marc

Depuis un moment, j'avais remarqué l'air soucieux de Sophie, contrastant avec le visage placide qu'elle affichait habituellement. Je me souvins qu'une rumeur insensée circulait à son sujet : quelqu'un, vraisemblablement un potache, lui aurait déclaré sa flamme en plein cours, par l'intermédiaire d'un dessin suggestif… Pourtant, à mes « salut », ponctués parfois d'un « comment ça va ? », elle me répondait toujours, de sa petite voix timide : « ça va, merci ». Ce petit bout de femme m'épatait. A la voir ainsi si réservée, le regard souvent baissé, prenant à peine la parole en groupe dans la salle de réunion des profs, il était difficile de croire qu'elle puisse être si à l'aise en présence de ses étudiants. Dommage songeais-je que je ne fus pas plus jeune, sinon je n'aurais pas hésité à l'aborder et lui faire comprendre qu'elle ne me laissait pas insensible…

Un jour, peu après la rentrée universitaire, pris par une inspiration subite, je m'étais assis un moment au fond de l'amphithéâtre où je savais qu'elle allait démarrer un cours. Là, je fus agréablement surpris par la verve de ma jeune collègue. Manifestement elle avait le feu sacré de l'enseignement et savait intéresser son auditoire !
A plusieurs reprises, à mes heures perdues, j'étais revenu l'écouter, assis dans les derniers rangs pour ne pas me faire remarquer d'elle. Ces derniers temps, il me sembla qu'elle était moins à l'aise, toujours aussi passionnée mais l'air parfois un peu ailleurs, voire inquiet. Les étudiants eux-mêmes autour de moi me parurent être moins attentifs que lors des premières fois où j'étais venu assister à ses cours. Mes impressions devaient donc être justes : quelque chose devait s'être produit récemment, qui l'affectait jusque dans son travail.

A ce moment-là, je me dis que je saisirais la première occasion pour parler avec Sophie et tâcher de comprendre ce qui se passait au juste. La rumeur pouvait être totalement infondée, mais fragile comme je la voyais, s'il s'avérait qu'elle avait un fond de vérité, ne risquait-elle pas d'en souffrir ? Le surlendemain matin, arrivé le premier dans la salle de réunion, je l'aperçus attablée dans un coin de la salle de réunion, en train de prendre un café, l'air songeur. Je m'avançai vers elle, décidé à la faire parler.

- Salut Sophie, comment vas-tu ?
- Bien, merci.
- Tu en es certaine ? Tu me parais soucieuse ces temps-ci…
- Non, vraiment, ça va.
- Tu n'es peut-être pas au courant de la rumeur qui circule à ton sujet ? A ta place, je m'en inquiéterais.

Sophie leva les yeux de son café et me fixa un instant, l'air interloqué.

- Quelle rumeur ?
- Il paraît qu'un étudiant t'a fait une blague en cours il y a quelques temps, que tu serais tombée sous son charme et que depuis tes cours sont moins bons qu'à la rentrée…
- Qui t'a dit cela ?!
- Personne précisément, mais les rumeurs circulent vite sur le campus. En fait, c'est un étudiant qui en parlait avec ses camarades, et cela le faisait rigoler.
- Ce n'est pourtant pas marrant…

A ces mots, les traits de son visage se contractèrent, mais elle garda un moment le silence.

- Tu as des soucis, n'est-ce pas ? Entre profs, on doit se serrer les coudes. Si c'est vrai, n'hésite pas à me le dire ! Il ne faut pas laisser courir cette rumeur !

(…)

Xuan VINCENT


Vos critiques sur ce texte sont les bienvenues.
Si vous souhaitez connaître la suite de cette histoire, n'hésitez pas à m'écrire (envoi par mail)
Xuan Vincent
Tous droits de reproduction réservés



Retour au sommaire