C'était l'hiver, il avait neigé toute la journée sur la campagne. Assis au coin du feu, je savourais le plaisir de me réchauffer à la chaleur bienfaitrice du feu. Ce jour avait été rude, j'avais dû pédaler jusque les routes les plus mauvaises de la commune, avant de rejoindre mon bureau à la mairie du village. Un grondement sourd me tira de mes pensées, c'était mon fidèle épagneul, qui ne dormait que d'un il et qui maintenant aboyait furieusement devant l'entrée.
- Tout doux, Ulysse ! Je vais voir qui vient nous rendre visite.
D'habitude, je ne reçois guère de visiteurs. Qui venait donc à cette heure avancée de la journée ? Intrigué, j'entrebâillais la porte et demandais qui allait là.
- Ouvrez-nous, je vous en supplie. Nous sommes transis et mon compagnon se meurt de froid !
A mon grand étonnement Je découvris un vieil homme au visage rongé par la barbe et à la mine fatiguée, soutenu par une jeune femme d'une grande beauté. Tous deux étaient trempés jusqu'aux os. Je n'aime pas les ennuis, cette visite ne me disait rien qui vaille. Pourtant, je ne pouvais pas les laisser repartir dans le froid. La prochaine habitation est à plus d'une lieue d'ici, je n'aurais pas voulu avoir leur mort sur la conscience. Aussi, je priais la jeune femme de se changer et d'endosser des vêtements secs et de faire de même pour l'homme qui l'accompagnait. A peine eus-je le regard tourné qu'un grand cri me fit tourner la tête.
- Edouard s'est évanoui, aidez-moi, il faut appeler un médecin !
- Le seul médecin de la commune est à deux lieues d'ici et le voisin le proche à près d'une lieue. Je n'ai pas le téléphone et je crains que dans son état votre ami ne soit pas transportable sur mon vélo.
- Mais on ne peut pas le laisser dans cet état, il faut faire quelque chose !
Je jetais un regard sur le visage de la jeune femme. Il était blême, des larmes coulaient sur ses joues. Touché, j'aidais la jeune femme à allonger son compagnon sur mon lit. Rassemblant mes maigres connaissances médicales, je pris le pouls de l'homme, lui mis la main sur le front et donnais un premier diagnostic :
- Son pouls semble normal, mais son front est brûlant et sa respiration est rapide. Il a peut-être de la fièvre ? Je vais vous chercher un thermomètre. Comment vous appelez-vous, madame ?
La jeune femme, qui se prénommait mademoiselle Eve Langelot, revint me trouver peu après, l'air atterré :
- Il a quarante de fièvre, il faut absolument qu'un médecin vienne très rapidement le soigner ! Nous n'avons pas mangé depuis trois jours, je crains qu'il ne passe pas la nuit !
La situation était délicate. Il était hors de question de transporter cet homme en pleine nuit jusqu'au médecin du bourg. Il ne me restait donc plus qu'une alternative, laisser la jeune personne veiller son compagnon chez moi et enfourcher mon vélo pour faire venir le docteur.
- Ecoutez, mademoiselle. Je vais prendre ma bicyclette et demander au médecin de venir soigner votre ami. Soyez patiente, la route est longue jusqu'au village mais je pédalerai le plus vite possible ! En attendant, faites-moi le plaisir de manger un peu des patates aux lards que j'ai préparé ce soir pour moi et mon chien. Cela vous donnera des forces ! Il en restera même pour votre ami, s'il se réveille durant mon absence.
Encore tout abasourdi de cette étrange rencontre, je me dirigeais vers l'appentis où était remisé mon vélo. De ma vie, je crois bien n'avoir jamais pédalé aussi vite ! Tout autour de moi, c'était la nuit noire. Mais devant moi dansait une lueur lancinante, celle des yeux clairs de la jeune visiteuse de ce soir. Je peinais à me frayer un chemin sur la route enneigée mais, à chaque fois que le découragement menaçait de me faire rebrousser chemin, son beau regard lourd de reproche me poussait à poursuivre ma route. Ma peine finit par être récompensée, au bout du virage je reconnus la silhouette familière de la maison cossue du médecin. Malheureusement, ce fut sa femme qui me reçut et m'apprit qu'il était récemment parti en tournée et qu'il ne serait de retour probablement pas avant deux heures. Finalement, le médecin, un docteur fraîchement émoulu de la grande ville mais déjà apprécié pour son dévouement, revint. Je le pressais de venir à mon domicile au chevet du vieil homme.
A mon arrivée, le feu de la cheminée s'était éteint. Mon chien accueillit ma venue en frétillant la queue. Voyant que je ne m'occupais pas de lui, bientôt, il se recoucha au pied de mon lit. Je chuchotais au médecin de ne pas faire de bruit, pour ne pas éveiller la jeune femme qui veillait son compagnon malade. Je rallumais le feu et la trouvais accroupie, la tête reposant contre la poitrine du vieil homme, ses bras entourant encore de manière possessive le torse maigre de son compagnon. Bien que de naturel peu sensible, ce spectacle m'émut.
- Je ne sens pas son pouls. Il ne respire plus non plus. Et son corps commence à se refroidir. Je crains que nous ne soyons arrivés trop tard Pierrot, cet homme est mort il y a environ une heure
Vous connaissiez ce vieil homme et cette jeune femme ?
Sous le choc de cette terrible nouvelle, je cherchais un moment mes mots avant de lui raconter ma rencontre avec ce couple de malheureux, qui avait été chassé de portes en portes et n'avait pas mangé depuis trois jours.
- La pauvre dame, heureusement qu'elle dort à poings fermés, fis-je observer, navré, au médecin. Je n'ose imaginer sa réaction quand elle saura que son compagnon est décédé pendant son sommeil
- Vous me dites que ces deux personnes souffraient de la faim depuis de longues journées. C'est curieux, l'homme est très amaigri et son visage et ses mains sont marqués par de profondes engelures. Au contraire, sa compagne semble en parfaite santé et n'avoir nullement souffert du froid ou de la privation de nourriture
Je ne peux malheureusement plus rien faire pour cet homme
Tout ce que je peux faire, c'est vous aider à mettre le corps hors de la vue de sa compagne, afin que sa première vision à son réveil ne soit pas celle de son ami décédé.
Le médecin m'aida à transporter la dépouille du vieil homme dans le grenier. Bien qu'étant de taille élevée, celui-ci ne pesait que peu.
- Je vais devoir vous laisser. Au réveil de la jeune femme, tâchez de lui annoncer la terrible nouvelle en douceur, si besoin venez me voir !
Le lendemain matin, bien que ce soit un samedi, j'étais réveillé comme d'habitude par le chant du coq. Mademoiselle Langelot dormait toujours, son visage était reposé. Un rayon de soleil éclaira son visage, oubliant un instant le tragique de la situation, je me surpris à penser que son visage était d'une beauté comme je n'en avais rarement vu ; on aurait dit un ange qui se serait égaré en chemin et se reposait dans ma maison.
-Edouard, où es-tu ? Bonjour monsieur, vous avez pu le soigner. Je ne le vois pas, il est à l'hôpital.
Jamais encore je n'avais eu à annoncer à quelqu'un le décès d'un être qui lui était cher et j'éludais un moment le sujet, avant de me décider à lui dire la triste vérité. Sur le coup, le visage de la jeune femme se décomposa et elle laissa échapper un cri de désespoir :
- Non, ce n'est pas possible ! Il ne peut être mort ! Dites-moi qu'il est vivant ! Il était très faible ces jours derniers, lui s'obstinait à me suivre, mais moi je veux le ramener vers les siens !
Touché par tant de douleur, je dus pourtant lui faire réaliser que son ami était bien décédé et qu'il reposait en haut, dans le grenier. Elle insista pour le voir, seule. De la salle du séjour, je l'entendis éclater en sanglots. Bientôt, elle redescendit l'escalier, toujours en pleurs et courut vers la cheminée. Là, elle regarda obstinément le feu et garda le silence pendant un temps qui me parut très long. Gêné, je ne savais où me mettre, m'assis à l'autre bout de la pièce et commençais la lecture du journal. Plus tard, le soleil était déjà haut dans le ciel, elle sembla sortir de sa prostration et s'approcha doucement de moi.
- Je tenais à vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour mon ami et moi.
- Il n'y a de quoi ! C'était normal, je ne pouvais pas vous laisser repartir dans le froid tous les deux ! Faites-moi le plaisir d'avaler quelque chose, cela vous fera du bien !
A table, mademoiselle Langelot parla longuement de son ami et de leur histoire. Son regard était las mais son visage avait repris des couleurs. Fasciné par sa voix au timbre très doux, je l'écoutais tout en préparant le repas du midi. J'en oubliais presque ma timidité naturelle envers les femmes et m'enhardis à l'interroger sur sa vie :
- Vous connaissiez votre ami depuis longtemps ?
- C'est une longue histoire... Un lien singulier nous a unis jusqu'à ce que nos pas vous mènent jusqu'à votre porte. Mais pour bien me faire comprendre&Mac226; je vais devoir remonter aux moments précédents notre rencontre. Il me semble que je n'ai pas eu d'enfance ni d'adolescence. Mes premiers souvenirs sont ceux d'un réveil dans une chambre d'hôpital. A mon grand effarement&Mac226; j'avais tout oublié de mon identité&Mac226; jusqu'à mon nom. Les médecins a une amnésie totale mais avaient gardé espoir sur la récupération de mes souvenirs. D'après eux&Mac226; je pouvais avoir une vingtaine d'années et mon accent trahissait des origines du Midi.
A l'hôpital&Mac226; durant la période d'observation&Mac226; je sympathisais avec ma voisine de chambre&Mac226; une dame âgée pleine d'esprit et curieuse de tout. Elle m'apprit qu'elle descendait d'une longue lignée de guérisseurs du Berry. Elle-même affirmait posséder le don de cerner la personnalité secrète des gens&Mac226; sans lire les lignes de la main ou tirer les cartes. Intriguée&Mac226; je me piquais au jeu. Jeune femme sans passé&Mac226; j'étais désireuse de savoir comment elle me percevrait !
- Quand je vous ai vue pour la première fois&Mac226; j'ai été surprise par votre aura. J'ai rarement remarqué une telle luminosité se dégager d'une personne. Je vous ai observée attentivement. Je décèle en vous une personnalité singulière. Vous devez être quelqu'un d'une grande bonté. Vous ne tenez pas en place&Mac226; je vous crois capable d'aller au bout du monde. Vous ne recherchez pas l'amour mais les hommes sont sensibles à votre grande beauté. La liberté vous est chère. Prenez garde de vous arrêter en chemin&Mac226; de crainte qu'un homme ne s'attache à vous. Votre magnétisme causerait sa perte.
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Xuan Vincent
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