Une journée en enfer
de Xuan Vincent



(extrait)


Il n'a pas si longtemps de cela, vivait dans une petite ville de province un jeune garçon nommé Florent. Les bonnes fées à sa naissance semblaient s'être penchées sur son berceau. A bientôt quatorze ans, il avait gardé la grâce d'un angelot et sa gentillesse, son intelligence faisaient l'envie de bien des mères. Egalement la fierté de son père, un jeune veuf qui ne vivait plus que pour son fils. Il réussirait dans la vie, il ferait des études supérieures et il ferait carrière dans la fonction publique. Il voulait une vie dorée pour son fils, lui que son père avait obligé à travailler dès l'âge de seize ans comme manœuvre sur un chantier. Mais le jeune Florent ne l'entendait pas de cette oreille. En fils docile, il n'osait s'opposer à son père et s'appliquait en classe à remporter les premiers prix. Pourtant, il ne se voyait pas du tout devenir gratte-papier dans un bureau. Son grand rêve, depuis que tout petit, un jour où l'école lui avait découvert l'univers magique du cirque, c'était d'être clown ! Il s'en souviendrait toujours de ce soir-là, où les yeux ébahis, il avait tour à tour ri et pleuré devant les facéties du clown blanc et de son compère. Au retour du spectacle, il avait très sérieusement annoncé à son père :

- Papa, plus tard je serai clown comme le clown blanc !

Son père avait souri. Bien sûr, il serait clown quand il serait plus grand. C'était là une réponse d'enfant. Mais contrairement à d'autres enfants, Florent en grandissant restait attaché à son rêve. Ses dessins étaient remplis de clowns qui faisaient le pitre sur des pistes de cirque, de phoques jonglant avec eux, de jolies cavalières évoluant sur des chevaux blancs. Alexandre regardait avec l'affection d'un jeune père les dessins pleins de fantaisie de son fils. Jusqu'au jour où, Florent venait d'avoir neuf ans, ce dernier lui annonça :

- Papa, je voudrais aller dans une école de cirque, pour devenir clown.
- Clown, mais ce n'est pas un métier sérieux, mon garçon ! Tu es un bon élève en classe, tu pourras faire un bon métier plus tard !
- Oui, mais moi ce qui m'intéresse, c'est faire le clown !

Devant l'insistance de son fils, Alexandre avait fini par consentir à ce qu'il suive un cours à l'école de cirque de la grande ville voisine. Après tout, il avait la chance d'avoir un garçon brillant et aimable, pourquoi le contrarier devant ce désir aussi impérieux ? A neuf ans, c'était encore un enfant, en grandissant, l'envie de devenir clown lui passerait certainement. Tous les samedis midis, Florent prenait donc le train pour se rendre à son école de cirque. Il mettait tout son cœur, il était si heureux de faire le clown avec les enfants de la balle… Si seulement il pouvait être clown quand il serait grand…Interrompant sa rêverie, lui revenait l'image paternelle. Son père ne voudrait jamais qu'il devienne clown, c'était bien triste d'avoir un père aussi peu compréhensif… Mais peut-être qu'un jour il arriverait à le faire changer d'avis ? Cela lui paraissait certes peu probable mais ne pouvait-il pas rêver ?

Les années passèrent et la passion de Florent pour le cirque ne faiblissait pas. A l'école, c'était pourtant un garçon discret, il n'avait encore jamais parlé à aucun de ses camarades de son souhait de devenir clown. Inscrit en quatrième avec option latin, les autres garçons se voyaient pour la plupart aller à l'université et exercer un bon métier. Certes, il avait bien parlé à certains d'entre eux de ses cours du samedi à l'école du cirque. Mais ne voulant pas paraître ridicule aux yeux de ses camarades, il leur avait précisé que c'était juste pour s'amuser. Une fois, après un cours de latin particulièrement ennuyeux, ceux-ci avaient voulu qu'il leur fasse une démonstration de clown, histoire de détendre l'atmosphère :

- Allez Florent, fais le clown un moment ! Raconte-nous quelque chose de drôle !
- Je n'ai pas du tout envie de faire le clown, les gars ! Je fais cela pour m'amuser mais je ne suis pas encore très doué. Demandez plutôt à Marc de nous dire une blague, il en a toujours une bonne à nous raconter !

Devant le refus de Florent de faire le clown, ses camarades, déçus, tournèrent les talons et partirent faire une partie de foot. Florent n'aimait pas le foot, il préférait fréquenter durant les pauses la bibliothèque du collège ou encore discuter avec les filles de la classe lorsque celles-ci voulaient bien l'admettre dans leur cercle très fermé.

La vie s'écoulait tranquillement. Florent était un adolescent heureux, ses professeurs à l'école de cirque se réjouissaient de ses progrès rapides et lui conseillaient de persévérer dans le métier de clown. En outre, il avait remarqué récemment une jeune fille, qui souhaitait devenir écuyère, elle s'appelait Carine et elle lui plaisait bien. Il lui semblait qu'elle avait de la sympathie pour lui mais il n'osait encore lui déclarer sa flamme. Pourtant, il se disait qu'un jour, il saurait bien comment lui parler ! Bref, tout allait bien pour Florent. Enfin, presque ! Il rêvait toujours de devenir clown et il savait à présent que s'il voulait vraiment se lancer dans ce métier, il lui faudrait sans tarder quitter le circuit de l'enseignement classique. Ses professeurs à l'école de cirque lui avaient expliqué qu'il devrait rejoindre une véritable école de cirque où le plus clair de son temps serait consacré au cirque. Le reste de ses journées jusqu'à l'âge de la scolarité obligatoire, il suivrait quelques cours de l'enseignement ordinaire. Ce moment délicat, Florent ne pouvait guère plus à présent l'ajourner. Soit il continuait ses cours hebdomadaires du samedi après-midi et devrait renoncer définitivement à son rêve d'enfant, soit il devrait trouver le courage d'affronter son père et lui faire comprendre sa décision de quitter l'enseignement classique pour apprendre le métier de clown. Un jour de juin où Florent avait décidé d'inviter son père à venir à ses cours de l'école du cirque, il se décida à lui parler de son projet. La réponse, cinglante, ne se fit pas attendre :

- Il n'en est pas question, Florent ! Tu peux continuer tes cours du samedi si cela te fait plaisir, mais tu ne quitteras pas le collège ! Passe d'abord le bac, on verra ensuite !
- Mais ce sera trop tard, c'est maintenant que je dois m'inscrire à une véritable école de cirque… Je veux devenir clown et rien d'autre !
- Cela suffit, je crois que je me suis montré assez patient jusqu'à présent. Mais maintenant tu dois m 'écouter. Je suis ton père et jusqu'à tes dix-huit ans, c'est moi qui décide !

Déçu et rendu furieux par la réponse sans appel de son père, Florent perdit son calme habituel. Mû par l'énergie du désespoir, à la grande surprise de son père, il s'élança vers ce dernier et tenta de le déséquilibrer. Bien qu'étant grand pour son âge, Florent était loin d'atteindre la carrure massive de son père. Sous la violence du choc, le jeune garçon tomba lourdement en arrière sur le sol de la piste. Avant de fermer les yeux, sa dernière vision fut le visage atterré de la petite écuyère dont il était tombé amoureux, qui avait assisté impuissante à la scène.

* * *

Lorsqu'il rouvrit les yeux, Florent découvrit un lieu qui ne lui était pas familier. Il était allongé sur un divan, dans une pièce obscure.

- Où suis-je donc ? Pourquoi fait-il si noir et si chaud ici ? murmura-t-il.

Florent se leva et chercha à tâtons un commutateur. En vain, la pièce en semblait dépourvue. Il se heurta à plusieurs reprises à des objets, qui lui parurent être autant de fauteuils. A défaut de trouver la lumière, au moins trouverait-il un moyen de sortir de cette pièce ! Mais de porte, il n'en trouva aucune ! Bredouille, le jeune homme se résolut à s'asseoir dans un fauteuil. L'esprit en alerte, il tenta d'y voir plus clair dans cette situation confuse. Avait-il été kidnappé par des ravisseurs d'enfants ? Sa tête lui faisait mal et avant son réveil, il ne se souvenait de rien. Soudain, n'y tenant plus, Florent se leva et s'écria :

- Il y a quelqu'un ici ? Je voudrais sortir d'ici !

Tout d'abord, personne ne répondit à son appel. Le jeune homme se rassit sur le fauteuil et se résigna à attendre. Soudain, il sentit comme un léger courant d'air tournoyer autour de sa tête et il lui sembla entendre comme un petit rire sardonique.

- Qui parle ? Et qui m'a tiré les cheveux ?
- C'est moi, Néro ! Je suis au niveau de ta tête, tu ne me vois pas ?

Florent tourna la tête en direction de la voix. Sous ses yeux incrédules, il distingua à grand peine dans l'obscurité l'impertinent personnage : un petit être haut comme trois pommes, rouge écrevisse, armé d'une petite fourche de la même couleur.

- Mazette, un diablotin ! Qu'est-ce qui t'a pris de me tirer les cheveux ?! Tu sors d'où, toi ? Les diables, on n'en voit qu'en Enfer… Dis-moi que je suis en train de rêver !
- Tu ne rêves pas, puisque tu as ouvert les yeux ! Tu as vu juste, bienvenu en Enfer dans le royaume du Malin ! Je me présente, Néro, ici présent pour te servir ! Notre Maître m'a chargé de te faire découvrir notre Royaume. Mais nous sommes un peu en avance, si tu veux tu peux te détendre un moment ici avant de démarrer la visite.
- C'est quoi cette histoire ? Non, je vais bientôt me réveiller de ce cauchemar… Je me souviens à présent : je me battais avec mon père pour pouvoir m'inscrire à une école de cirque et puis plus je ne me souviens plus de rien. Et je me réveille ici… Cet endroit ne me plaît pas du tout ! Dis-moi, suis-je prisonnier ?
- Ah, tu ne te sens pas bien ici ? C'est vrai que tu t'es réveillé trop tôt, tu ne m'as pas laissé le temps de te faire découvrir les commodités du lieu. Rassure-toi, tu n'es pas prisonnier, tu es même notre invité de marque aujourd'hui ! Tu veux de la lumière ? Il suffisait de me le demander ! Mes amis, entrez en scène, lumière !

(…)


Xuan VINCENT

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Xuan Vincent
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