La féline
(extrait n°2)

de Xuan Vincent

1

Deux yeux verts étincelaient dans le noir. Deux yeux noirs la fixèrent en silence. Les yeux verts se rétrécirent, de colère et de peur, pour ne plus former que d'étroites fentes. Un feulement d'avertissement et un battement nerveux de la queue accompagnèrent le rétrécissement des yeux verts. Les yeux de l'enfant s'arrondirent de surprise, puis son visage s'éclaira d'un sourire empreint de compassion.

«  Alors, toi aussi, tu es prisonnière ? »

Sous l'effet apaisant de la voix de l'enfant, les yeux verts reprirent leur forme en amande et se colorèrent d'une expression pensive, très douce. L'enfant continua à parler, de la même voix apaisante et enchanteresse. La Féline était sous le charme. Son corps se calma et un doux ronronnement s'échappa de sa gorge.

« Moi, ce sont mes parents qui me tiennent en cage. »

Sans crainte, l'enfant actionna la clé dans la serrure et la cage s'ouvrit. La Féline suivit du regard les barreaux coulisser vers l'intérieur de sa cage. Etait-ce un nouveau piège, tendu par ce petit d'homme ? Pourtant, rien de suspect ne se produisit. Prudemment, le fauve avança une patte puis l'autre… Et bientôt, il se retrouva en contrebas, au pied de l'enfant. Deux paires d'yeux se croisèrent fugitivement, avec intensité. Ces deux êtres, bien que très différents, se sentirent à ce moment précis très proches l'un de l'autre.

L'instant d'après, la Féline la première s'impatienta et rompit le charme. Sans un regard en arrière pour son jeune bienfaiteur, elle s'éloigna vivement, en direction de la sortie du zoo. Deux ans plus tôt, un camion l'avait exilée dans cette triste cage, où elle était vite devenue l'une des attractions favorites des visiteurs. Et voilà que la liberté tant attendue lui était offerte ! Enfin, presque… Devant elle, un lourd portail, muraille infranchissable, lui barrait le passage. Comment le franchir ?

L'enfant lui aussi avait pris le chemin de la sortie. Pourtant ses petites jambes d'humain ne pouvaient rivaliser de vitesse avec celles de la véloce Féline. Aussi, de loin, il la vit feuler tristement devant le portail. L'ayant finalement rattrapée, le garçonnet fit de nouveau jouer les clés de son trousseau. A peine le portail entrouvert, la Féline allait prendre son élan pour fuir ce lieu où elle avait tant souffert. Quelque chose la poussa pourtant à se retourner. Les yeux verts croisèrent les yeux sombres, avec une intensité douloureuse. Les yeux du gamin lui renvoyaient un regard tantôt empli de bonheur, tantôt voilé de mélancolie. L'enfant fut cette fois le premier à détourner les yeux. Libérée de l'emprise du regard du garçonnet, la bête tourna la tête, franchit d'un bond le portail et fila droit devant elle.

«  Va, ma belle… Fuis les hommes! Et tâche de vivre    heureuse! »

Une larme furtive, suivie de plusieurs autres, coulèrent sur les joues du gosse. Mais sa joie de voir enfin libre son amie la Féline lui réchauffa le cœur. Tranquillement, le cœur rasséréné, il s'en retourna chez lui, où l'attendait son père, le gardien du zoo.

2

Libre ! La Féline se sentait libre ! Enivrée de sa liberté toute neuve, elle galopait, laissant derrière elle deux longues années d'emprisonnement, de solitude et de douleur. Tout autour d'elle, la ville dormait encore. Eclairée par un faible rayon de lune, on ne voyait de la Féline que deux yeux étincelants et des reflets bleutés sur son pelage couleur d'ébène. Dans sa tête se bousculaient images, sons et odeurs de son passé, du temps où elle ne connaissait pas encore l'enfermement du zoo. Trois ans auparavant, la Féline avait remarqué un grand mâle et avait souhaité devenir sa compagne. Cependant, le Grand Mâle l'avait dédaignée, il l'avait trouvée trop jeune et était parti avec une autre femelle. De désespoir, la Féline avait quitté les siens. Elle erra longtemps dans la jungle, toujours plus solitaire. Un jour, elle atteignit la lisière de la forêt et ses pattes foulèrent pour la première fois le sable fin d'une plage. C'est là que des braconniers la capturèrent et l'expédièrent vers un zoo français. Deux ans plus tard, la Féline croupissait toujours dans sa geôle, l'image du Grand Mâle n'avait pas quitté son cœur de bête. Tel était le drame de la Féline.

La Féline avançait toujours, à la recherche du port qui l'avait vue débarquer deux ans plus tôt. Mais comment aurait-elle pu savoir que durant la traversée du pays, de puissants somnifères l'avaient anesthésiée et que plus de cinq cents kilomètres la séparaient du port de Marseille ? La Féline progressait à grandes foulées et la mer demeurait toujours invisible, tapie dans un ailleurs incertain.

(…)


Xuan VINCENT

Vos critiques sur ce texte, écrit en 1999, sont les bienvenues.
Si vous souhaitez connaître la suite de cette histoire, n'hésitez pas à m'écrire (envoi par mail)
Xuan Vincent
Tous droits de reproduction réservés

Retour au sommaire