1
Il était là au rendez-vous, fidèle à ses habitudes, à l'heure du thé. Du thé, il n'en prenait pas, moi seule me levais de mon siège pour mettre en route dans la pièce à côté le bouilleur et me préparer un thé au jasmin, ma boisson préférée. Je la buvais par petites gorgées et il me regardait à la fenêtre, l'il vif et curieux. Moi, je suivais son manège. Mon visiteur était un incorrigible bavard, dans son étrange langage, il discourait sans cesse. Parfois, comme pour retenir mon attention et s'assurer que je ne l'oubliais pas, il venait taper de manière insistante au carreau de mon bureau. Isolée dans ma tour d'ivoire, où bien peu de visiteurs pénétraient, il venait rompre mon isolement et mettre un moment de fantaisie dans la solitude de ma journée de travail. Il était devenu un familier des lieux, spontanément au bout de quelques jours, je l'avais baptisé Oscar car il me rappelait un vieil oncle, toujours de bonne humeur et loquace comme une commère.
Invariablement, sa discussion achevée et peut-être déçu de me voir si peu communicative, le petit visiteur s'en allait plus loin en sautillant puis il disparaissait derrière les buissons de la terrasse. Je le suivais du regard un instant, avant de reprendre le travail. J'enviais par moments son allure insouciante, sa légèreté
Combien de fois je me suis mise à rêver de pouvoir passer de l'autre côté du décor et pouvoir être libre comme lui de mes mouvements, évoluer en toute liberté dans l'espace. Mais je restais là, attachée à ma chaise de bureau, devant mon écran d'ordinateur. Bientôt, il me faudrait rendre mon dossier à mon responsable, qui travaillait dans le bureau voisin, il n'était plus question de rêvasser !
2
Un jour pourtant, il ne vint pas et ayant fini mon thé seule, je m'inquiétai de ce retard inhabituel. A force de le voir tous les jours, je compris à quel point il avait intégré ma vie réglée. A l'approche de seize heures, l'heure du thé, j'avais pris l'habitude de guetter sa venue. Par moments, il me semblait même que je commençais à saisir quelques bribes de son baragouin.
Cette absence se prolongea tout le restant de la semaine et je craignis le pire pour mon visiteur. Pourtant, dans le courant de la semaine suivante, il revint à l'heure du thé, toujours aussi bavard et facétieux. De joie, je me surpris à lui dire tout bas « Mais où étais-tu passé ? ». C'est alors que l'incroyable se produisit. A travers la vitre restée entrouverte - la canicule venait à peine de s'éloigner de la capitale et je profitais de la fraîcheur relative apportée par la brise - il me répondit :
- C'est plutôt à toi que je devrais te poser la question !
- Comment cela ? C'est normal que je parle, en revanche je ne comprends pas que tu puisses m'adresser la parole !
- Qu'y a-t-il d'anormal à cela, j'aime bien bavarder ! Par contre, je me suis posé des questions à ton sujet. Au début, je discutais à ta fenêtre, tu semblais intéressée par ce que je racontais mais tu ne me disais rien. A d'autres moments, tu paraissais même carrément oublier ma présence, alors je tapais à la vitre pour te rappeler que j'étais encore là. Comme je ne t'ai jamais entendue prononcer un mot depuis que tu es dans cet endroit, derrière la vitre qui nous sépare, j'ai fini par croire que tu étais muette. Mais je vois que je me suis trompé ! C'est une bonne nouvelle, on va pouvoir bavarder !
- Attends, je ne comprends pas
Je dois rêver, depuis quand un oiseau peut parler le langage des hommes ?
- Quel langage des hommes ? Tu rêves, comment veux-tu que je parle ta langue, je ne suis pas un mainate, ce stupide oiseau qui s'abaisse à singer les hommes, je suis un goéland argenté ! Je parle en langue goéland, comme mes confrères !
- Mais comment se fait-il que je comprenne le langage des goélands ? Je dois rêver, ce n'est pas possible !
- Que les hommes sont bêtes ! Si un chien est capable de comprendre son maître homme, pourquoi un être humain ne pourrait pas comprendre un oiseau ? Pourtant, les hommes sont trop pressés et ne font que bien peu de cas de nos semblables. Autant ils sont en adoration face à leur toutou ou leur matou, autant ils sont indifférents devant mes pairs, tous les animaux à plumes
C'est bien dommage car nous avons tout plein de choses à raconter, que bien des hommes seraient en peine de croire
- Ton discours me paraître bien étrange, l'oiseau
Je ne sais pas si je dois te croire ou me pincer les oreilles pour m'assurer que je ne suis pas en train de faire un songe éveillé
Mais voilà mon patron qui revient de voyage. Là il n'y a pas de doute, ce n'est pas un rêve et il ne comprendrait pas que je fasse la causette avec un oiseau, aussi intelligent soit-il. Sauve-toi vite ! A demain.
Je me composais l'expression qui convenait à ma fonction d'assistante commerciale et fis un rapide point avec mon patron. Dans mon for intérieur, je n'en menais pas large. Comment avais-je pu être entraînée dans cette histoire invraisemblable ? J'avais passé une nuit blanche. Ne m'étais-je pas tout bêtement endormie devant mon écran et que se serait-il passé si mon manager m'avait surprise assoupie dans le bureau ? Il fallait que je me ressaisisse et tout de suite !
Le lendemain, à mesure que s'approchait l'heure du thé, je consultai ma montre de manière plus fréquente que d'habitude. C'était le signe que la discussion - réelle ou rêvée - avec le goéland d'hier après-midi, m'avait marquée. En personne rationnelle et peu portée vers l'imaginaire, je me disais que tout cela n'avait été qu'un rêve qui s'était fini à temps, avant que mon patron ne me découvre endormie à mon poste de travail. Aujourd'hui, tout reviendrait donc à la normale et l'oiseau viendrait jacasser et tapoter à mon carreau, comme un goéland ordinaire et ne je n'aurais pas la folie de croire que je pouvais comprendre son langage.
Je m'apprêtais à partir préparer le thé, lorsque je le vis à la fenêtre.
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Xuan Vincent
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