(extrait)
1
La soirée avançait et la page restait désespérément vide. L’homme se leva de son siège et poussa un juron. Six mois déjà qu’il peinait à rédiger la trame d’un roman. Six longs mois durant lesquels il n’avait cessé de raturer du texte et rien de concluant n’était encore sorti. Il était pourtant persuadé de tenir l’esquisse d’un scénario qui tiendrait en haleine ses lecteurs. Mais à chaque fois qu’il se remettait devant son clavier, c’était la même chose. Son esprit vagabondait, échafaudant de nouvelles variantes d’histoire sans qu’il arrive à se décider à en retenir une seule qui lui convienne véritablement. C’est que, pour son nouveau roman, il voulait frapper fort, surprendre ses futurs lecteurs.
- Tu n’es toujours pas couché ? Tu vas encore être crevé demain…
C’était Solange, sa compagne, qui le rappelait à la réalité. Il était presque deux heures du matin et malgré les précautions qu’il avait prises pour ne pas faire de bruit, elle l’avait entendu refermer derrière lui la poignée de la porte de la chambre. L’instant d’après, Ludovic vit émerger des draps sa frimousse aimée de brune aux yeux verts et reconnut la nuisette rouge qu’il affectionnait.
- Je sais, lui répondit-il, mais j’avais envie de reprendre mon roman. J’aimerais tant le finir avant la fin de l’année !
- Ludo, ce travail te prend trop d’énergie. On n’a même plus le temps de se parler ces derniers temps... Es-tu certain de pouvoir mener à bien ce projet ?
- Je ferai tout pour réussir ! Ce deuxième roman, il faut que je l’écrive. S’il le faut, j’écrirai dans le train !
- Tu sais bien que tu n’as jamais écrit dans le train… Et cela fait dix ans que tu as arrêté l’écriture. Penses-tu vraiment que tu arriveras à écrire de nouveau ?
- J’en suis persuadé, ma chérie. Simplement, j’ai besoin de temps en soirée pour écrire.
- Je comprends cela, mon chéri. Il est tard, si on éteignait ?
Voyant que le moment était mal choisi pour parler d’écriture, Ludovic la rejoint sans plus tarder dans le lit. Il la tint un moment dans ses bras, l’embrassa tendrement puis éteignit la lumière. Echauffé par son roman, le sommeil tarda à venir. A côté de lui, il entendit bientôt le souffle de son amie changer; signe qu’elle s’était rendormie. Une fois de plus, elle avait espéré qu’il viendrait la trouver plus tôt que les soirées précédentes. Cependant de nouveau elle s’était endormie sans l’avoir vu rentrer. Il s’en voulut de n’être pas plus disponible pour son femme. Voilà onze années qu’il partageait sa vie, autant d’années qu’il se réjouissait d’avancer dans la vie à ses côtés. C’était elle qui l’avait encouragé à se lancer dans l’écriture dix ans plus tôt. Elle avait partagé son bonheur d’avoir été reconnu, pour ce premier ouvrage, par la critique et, alors âgé de vingt-huit ans, il avait été consacré « jeune espoir de l’année ». Fort de ce succès, c’était elle aussi qui l’avait encouragé à écrire de nouveaux romans. Mais le temps avait passé, de manière insidieuse son travail de commercial avait occupé une part grandissante dans sa vie. Depuis cette époque, il n’avait pas retrouvé l’inspiration de son premier succès littéraire. Il se revit, au moment de sa gloire éphémère. N’était-il pas passé à côté de sa véritable vocation, l’écriture ?
- Ludo, réveille-toi ! Le réveil a sonné !
- Déjà six heures ? Je n’ai presque pas dormi de la nuit… Tu ne sais pas ? J’ai rêvé de mon roman, je l’avais fini et on m’appelait pour me remettre le prix Fémina. Je me suis malheureusement réveillé à ce moment-là.
- C’est un beau rêve. Si seulement cela pouvait être vrai… Dépêchons-nous, il va être tard !
Solange était déjà levée, bien qu’elle fut en vacances d’hiver depuis le début de la semaine. Son compagnon l’aida à mettre la table et ils prirent un rapide déjeuner ensemble. C’était un instant privilégié de la journée. Bien que court, tous deux aimaient échanger durant ce moment quelques mots, avant de partir vers leur travail respectif. Lui était commercial pour boîte d’informatique à Lille depuis un peu plus d’un an, elle était proviseur dans un lycée parisien depuis une douzaine d’années.
- Tâche de ne pas t’endormir au bureau ! lui adressa avec un sourire Solange avant de lui adresser un baiser d’au revoir
- Ne t’en fais pas, ce n’est pas la première fois que je n’ai pas assez dormi ! Je compte même reprendre mon roman dans le train ! Je vais tâcher de sortir plus tôt du boulot demain. On se fait une sortie au théâtre demain soir, si cela te dit ?
- Avec plaisir, passe une bonne journée !
L’instant suivant, Ludovic dévalait les quatre étages de leur immeuble parisien et se dépêcha de rejoindre son train pour Lille. Dès qu’il fut installé dans sa cabine, tenant à ne pas décevoir sa compagne, il sortit son ordinateur portable et entreprit de se remettre à l’écriture. Mais rapidement la sonnerie de son téléphone portable sonna. Il s’empressa de voir qui l’appelait : ce n’était pas sa compagne mais sa mère. Celle-ci ne l’ayant pas appelé depuis un moment, il se dirigea vers le couloir et prit l’appel.
- Allô, Ludovic ? J’espère que je ne te dérange pas à cette heure-ci…
- Mais non, comment vas-tu ?
- Ca va, je m’apprête à faire des courses aux galeries Lafayette. Mais ce n’est pas pour cela que je t’appelle. Tu te souviens de l’oncle Gérard ?
- Oui, bien sûr, il aimait bien me faire jouer aux soldats de plomb quand j’étais petit. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour lui. Il racontait de si belles histoires à la radio !
- J’ai une mauvaise nouvelle, son cœur est fragile depuis ces dernières années et il a été hospitalisé avant-hier. Son état est critique, les médecins ne sont pas certains qu’il passe le week-end. Gérard m’a appelé pour me faire savoir son souhait que ses proches viennent le voir rapidement.
- Je vais faire mon maximum pour demander un congé pour demain…J’espère qu’il va s’en sortir. Merci d’avoir appelé. Je te rappellerai plus tard.
Il s’apprêtait à passer une journée sans histoire et voilà que l’oncle Gérard, son unique oncle maternel, était peut-être sur le point de mourir… Des souvenirs de jeunesse lui revinrent. Jusqu’à l’âge de ses vingt-quatre ans, il lui rendait visite plusieurs fois par an. L’oncle Gérard, c’était son héros à cette époque, bien plus que son père. Le caractère effacé et l’embonpoint précoce de ce dernier avaient suscité un mépris chez l’adolescent qu’il était alors. A vingt ans, Ludovic était persuadé qu’il serait bientôt un grand écrivain, aussi reconnu que l’était alors son oncle Gérard. Cela faisait cependant près de dix ans qu’il n’avait pas vu cet oncle. A plusieurs reprises, son oncle l’avait invité ainsi que sa compagne à venir passer quelques jours dans sa nouvelle résidence, une fermette située en Tchéquie, dans la campagne de Prague. Mais Ludovic n’avait encore jamais fait le voyage jusque là-bas. A chaque fois, il avait argué l’alibi du manque de temps et il n’avait toujours pas projeté de lui rendre visite. Fallait-il donc que son oncle soit mourant pour qu’il se décide à le revoir ? A présent il n’avait guère plus le choix et rapidement sa décision fut prise. Il était à présent désireux de revoir son vieil oncle et il espérait que son responsable accepterait qu’il prenne un jour de congé, vendredi.
Le lendemain matin, Ludovic et Solange prirent l’avion pour Prague, où l’oncle Gérard était hospitalisé. Arrivés en début d’après-midi, les visites avaient commencé depuis peu et une infirmière leur indiqua en anglais le chemin de sa chambre. En chemin, Ludovic se sentait partagé entre le remords de n’avoir pas rendu visite plus tôt à son oncle et le plaisir de le revoir. Ils le trouvèrent allongé dans son lit, en train de regarder une émission de télévision.
- Ah, te voilà, fiston ! Tu n’as pas changé. Tu fais toujours du tennis ?! Qui est cette charmante jeune femme ?
- Tu n’as pas changé non plus, Gérard ! La moustache peut-être ? Cela me fait plaisir de te voir ! Je te présente ma femme, Solange !
- Enchanté, Madame. Ce voyou m’avait caché qu’il avait une aussi belle femme ! Tu craignais que je te la pique ? C’est pour cela que tu n’es pas venu depuis tout ce temps ?!
- Non pas vraiment… Comment vas-tu ? Maman m’a dit hier que tu avais eu une nouvelle attaque. Tu vas bientôt sortir de l’hôpital, j’espère !
- J’aimerais bien parce que je commence à m’ennuyer ici. Mais les médecins ne sont pas de cet avis. Ils considèrent que mon cœur pourrait me lâcher d’un moment à l’autre. Ce n’est pas marrant surtout que je commence à peine à profiter de ma retraite...
- Je me souviens de la carte que tu nous avais envoyée pour ton départ en retraite, il y a huit ans. Elle nous avait bien amusé. Je ne pensais pas alors que tu arrêterais ton travail.
- Je ne regrette pas d’avoir demandé à partir en retraite anticipée. D’ailleurs, il était temps car les goûts des auditeurs changeaient et je ne trouvais plus l’inspiration pour mon émission.
- Toi, ne plus trouver l’inspiration ? J’ai du mal à le croire ! J’ai toujours admiré la facilité avec laquelle tu écrivais de nouvelles histoires !
- Eh, oui cela arrive... Entre le bricolage à la maison et ma vieille Peugeot, je ne t’assure que je n’ai pas le temps de chômer ! Ta mère m’a appris que tu te remettais à l’écriture. Tu avais eu un joli succès avec ton premier roman, « Sueurs froides à Katmandou » ! Tu n’as pas cherché à publier d’autres ouvrages ?
- J’ai essayé de sortir un deuxième roman mais je n’ai jamais réussi à l’écrire. Alors, sur les conseils d’un copain, je me suis lancé dans la vente. Depuis un an, je suis commercial pour une boîte d’informatique à Lille.
- Félicitations ! Vous venez de Lille ?
- Non, de Paris Je fais la navette tous les jours pour Lille mais nous avons gardé notre appartement parisien dans le vingtième. Solange est proviseur dans un lycée du quartier, alors nous restons là.
- Cela ne doit pas être commode pour toi. Enfin cela a l’air de marcher pour vous deux ! Vous avez des enfants ?
- Non, ce n’est pas dans nos projets pour l’instant. Répondit Ludovic
- Mais peut-être recevrez-vous dans quelques temps un faire-part de naissance. Quand on approche les trente-cinq ans pour une femme, il vaut mieux ne plus trop tarder !
- Solange ?! répondit Ludovic, un peu surpris par l’intervention énergique de sa femme. Il connaissait son désir d’enfant mais lui n’était pas pressé de voir un nouveau-né arriver dans leur couple.
L’arrivée d’une infirmière vint interrompre la conversation du trio.
- Vous êtes de la famille de Monsieur Ménard ? leur demanda-t-elle
- Oui, je suis son neveu. Ma femme et moi sommes venus lui rendre visite.
- Il fatigue vite encore. Je suis désolée mais il va falloir que vous le laissiez se reposer.
- Mais je me sens très bien, Mademoiselle ! Mon neveu vient exprès de France pour me voir, on a peine eu le temps de se parler. Vous pouvez bien nous laisser un petit moment ?
- Bon, d’accord. Mais soyez raisonnable, je repasserai tout à l’heure pour les soins.
- Merci beaucoup, à tout à l’heure.
L’oncle regarda l’infirmière partir, l’air soulagé :
- C’est dur le règlement ici ! Enfin, c’est une jeune femme charmante et nous avons encore un moment devant nous pour discuter. Soyons francs, je suis lucide. Je vais peut-être y passer bientôt et je voulais te revoir avant. Je pensais que tu viendrais seul mais puisque ta femme est là, je vais tâcher de ne pas m’embrouiller.
- Si vous voulez, je peux partir, répondit Solange d’une voix douce.
- Si cela ne t’ennuie pas, je préférerais rester seul avec Ludovic.
Sans faire d’histoire, Solange accepta de sortir de la chambre du malade. Elle espéra que l’oncle Gérard n’aurait pas de nouvelles trop pénible à annoncer à son mari pendant son absence. De caractère patient, elle attendit qu’on vienne la rechercher dans la salle d’attente. Resté seul avec son neveu, l’oncle s’éclaircit la gorge avant de reprendre la parole.
- Je t’ai fait venir tout d’abord pour te revoir et parce que je tenais à te transmettre une partie de mon héritage. Comme tu as le goût de l’écriture, tu recevras tous les textes que j’ai publiés et mes livres. Tu peux en disposer comme bon te le semble. J’ai pensé que tu serais mieux à même de prendre soin de mes textes que mon fils, qui ne s’est jamais vraiment intéressé à mes écrits.
- Ton geste me touche, je saurais en prendre soin. Mais j’espère bien que tu sortiras bientôt de l’hôpital.
- Ludovic, j’imagine que tu penses que toute ma carrière durant, j’ai écrit pour la radio ?
- Oui. Même que tout gamin, j’aurais voulu faire comme toi. Ecrire et être célèbre. Sauf que moi je voulais passer à la télévision !
- Je ne suis pas fier de moi à présent. La carrière que je me suis construite, je la dois à un homme qui lui n’en a pas profité.
- Je ne comprends pas bien.
- C’est une histoire assez compliquée. Je suis même surpris que personne pendant toutes ces années n’ait découvert le pot aux roses. Pauvre homme ! J’aurais dû avoir l’honnêteté de me contenter de ne pas me prendre pour un auteur mais pour un simple rapporteur de ses histoires…
- Veux-tu me laisser entendre que tu n’étais pas l’auteur de toutes les histoires que tu as racontées sur les ondes ?
- Tout à fait. C’est malheureusement la vérité. Au début, cela a été un jeu. C’était si excitant de me prendre pour un écrivain. Mais la gloire a dû me monter à la tête. A partir du moment où j’ai été reconnu comme un auteur radiophonique apprécié de la critique et des auditeurs, j’ai « oublié » de récompenser la personne à qui je devais toutes ces histoires et mon succès.
- Mais qui était cet homme ?
- Un conteur génial mais personne en dehors de moi ne semblait l’avoir remarqué…
Une voix féminine à l’entrée de la chambre vint les interrompre dans la conversation :
- Monsieur Ménard, c’est l’heure des soins. Monsieur, il va falloir que vous laissiez votre oncle. J’espère que vous avez pu discuter suffisamment avec lui.
- Vous m’avez interrompu, mademoiselle ! Je n’ai pas pu lui dire tout ce que je voulais lui raconter.
- Il pourra vous contacter demain matin, vous avez déjà beaucoup parlé aujourd’hui.
(…)
Xuan VINCENT
Vos critiques sur ce texte, écrit en 2000, sont les bienvenues.
Si vous souhaitez connaître la suite de cette histoire, n'hésitez pas à m'écrire (envoi par mail)
Xuan Vincent
Tous droits de reproduction réservés