(extrait)
I
Allongée confortablement sur la chaise longue de ma terrasse, une insidieuse nostalgie me pousse à interrompre l'écriture de mon roman et à chercher mon tout premier journal intime. Je le trouve sans peine, il est là comme toujours dans le tiroir de ma table de chevet, petit cahier d'écolier recouvert par une pile de vieilles photos et d'autres souvenirs de mon passé. Très vite, j'oublie la lumière aveuglante du Midi et la chaleur écrasante de cette journée d'été, je quitte la retraite de mon mas isolé de l'arrière-pays niçois, je n'ai plus vingt ans et redeviens la gamine parisienne de huit ans qui, un 4 juillet 1989, confiait pour la première fois avec émotion à son journal la plus grande perte de sa vie, la disparition de son oncle adoré. Cela faisait déjà douze ans que la triste nouvelle avait affligé notre famille. Quand les journaux télévisés avaient annoncé sa disparition, ainsi que celle des cinquante autres passagers de l'avion, je n'avais pas cru à sa mort. Un mois durant, des recherches avaient été menées, en vain. Un peu plus tard, quand mes parents m'avaient appris que les recherches avaient finalement cessé, bouleversée, j'avais fondu en larmes. Je ne pouvais croire que tout espoir était perdu, mon oncle était vivant, j'en étais à peu près certaine. Il fallait le chercher encore, jusqu'à ce qu'il revienne parmi nous ! Mon oncle n'avait pu mourir, il était si fort ! Je m'étais jurée de noter tous les ans, le jour de l'anniversaire de sa disparition, le 31 mai, que je partirais à sa recherche dès que je serais assez grande pour le rejoindre. Dans ce but, je m'étais mise à consulter tous les ouvrages que je trouvais sur l'Amazonie.
Bientôt ma chambre était devenue une sorte d'antichambre de la grande forêt amazonienne. Avant de pénétrer dans mon domaine, les visiteurs étaient prévenus : « ATTENTION, vous entrez dans l'Enfer vert, veuillez regarder où vous mettez les pieds ! ! ! » D'abord amusés par mon panonceau, mes parents avaient dû penser que c'était un caprice de gamine et rapidement ils n'y avaient plus prêté attention. Pourtant, l'avertissement était des plus sérieux ! D'ailleurs, il suffisait de regarder autour de soi. Les murs de la pièce vous plongeaient dans le sous-bois de la forêt amazonienne. Cédant à ma demande pressante, mon père avait remplacé la tapisserie rose bonbon par la fraîcheur et le mystère de la forêt d'Amazonie. Je m'étais prise de passion pour les ambiances sonores de la forêt. Plus d'une fois, mes parents m'avaient surprise rêveuse à mon bureau, un livre ouvert, des cris d'oiseaux de la forêt emplissant ma chambre tout entière. Les étagères de ma chambre étaient remplies d'ouvrages et de dossiers de toutes sortes sur l'Amazonie. Parfois, mon père se fâchait :
- Arrête de rêvasser inutilement, il est temps de finir tes devoirs pour demain !
Ma mère Yolande, plus compréhensive, me défendait :
- Ce n'est qu'une enfant, Pedro, laisse-la rêver
De sa voix douce, ma mère finissait pourtant invariablement par me demander de finir mes devoirs avant de me coucher. Ce scénario s'est répété longtemps après la disparition de mon oncle. Je me rappelle que le surlendemain de mes dix ans, mon père m'a donné la plus sévère raclée de sa vie.
- Ce n'est pas bientôt fini, cette passion délirante pour l'Amazonie ! Ton oncle est bien mort, tu me comprends, il est MORT, je ne veux plus t'entendre parler à longueur de journée de ce pays !
J'avais protesté violemment, en lui rétorquant vertement que c'était mon droit d'aimer l'Amazonie. Hors de lui, mon père m'avait giflée. Ma joue droite était devenue cuisante et, j'avais dévalé l'escalier en appelant ma mère à la rescousse. Comme d'habitude, ma chère maman avait pris ma défense. Après s'être expliquée un moment avec mon père, elle m'avait dit que c'était fini et que je pouvais retourner tranquillement dans ma chambre.
J'avais pensé que l'incident était clos. En réalité, à mon retour de vacances de chez mes grands-parents berrichons, j'avais cru m'évanouir d'horreur. Tout d'abord, mon panonceau « ATTENTION, vous entrez dans l'Enfer vert, veuillez regarder où vous mettez les pieds » avait traîtreusement été arraché durant mon absence ! Pire, sur les murs de ma chambre, l'univers rassurant de ma forêt amazonienne avait disparu ! Défiant mon regard, une nouvelle tapisserie uniformément bleue, faisait office de nouveau décor mural ! Immédiatement, j'avais pensé à maman. Comment avait-elle pu oser ? Elle rêvait tant de m'offrir cette nouvelle tapisserie couleur pastel pour m'aider à m'endormir
Mais cela ressemblait si peu à ma mère, qui cédait à presque tous mes caprices de fille unique arrivée sur le tard dans sa vie. D'un coup d'il furieux, j'avais balayé la pièce. Nouvel outrage, plus rien ne restait de mes livres sur l'Amazonie ; à leur place on avait jugé bon de m'offrir une collection de livres d'anglais ! A la vue de tous ces bouleversements inattendus, mon sang n'avait fait qu'un tour. J'avais descendu comme une folle l'escalier et ouvert violemment la porte du salon.
- Comment avez-vous pu oser changer ma chambre pendant mon absence, je ne vous avais rien demandé ! ! !
Mon père le premier, sans se démonter, avait levé les yeux de son journal et m'avait répondu calmement :
- Il était temps de changer la décoration de ta chambre. Ta mère a pensé qu'une tapisserie bleu ciel serait plus reposante que ta vieille tapisserie de forêt.
- Mais les livres sur l'Amazonie, pourquoi les avez-vous jetés ? !
Ma mère avait pris le relais de mon père, en s'exprimant sur ce ton doctoral qui m'agaçait tant :
- Nous voulions depuis un moment t'offrir de nouveaux livres qui puissent t'être utiles pour le collège et tu sais bien que tes étagères étaient pleines à craquer. Nous avons pensé que tu serais heureuse à la rentrée de lire tes premiers romans en anglais.
J'aimais trop ma mère pour lui tenir tête et sur le moment je suis restée sans voix. Puis, je suis remontée bouder dans ma chambre, si changée que je ne sentais plus chez moi.
Les jours suivants, j'avais entamé une grève de la faim, pour forcer mes parents à remettre ma chambre dans son état initial. Pourtant, vite affamée, je dévorais en cachette croissants et autres pâtisseries dans mon lit avant de me coucher. Au bout du troisième jour de grève, ma résistance avait commencé à faiblir. Voyant que mon père restait inflexible et que ma mère n'était pas de taille à lui tenir tête, j'avais commencé à perdre espoir de le faire changer d'avis. Insidieusement, j'avais plongé dans un état dépressif et une anorexie cette fois bien réelle qui n'avait pas échappé à ma mère. Inquiète de me voir si indifférente à la maison comme, aux dires de certains de mes professeurs, complètement absente en classe, elle avait incité mon père à me faire suivre par un psychiatre spécialisé dans les troubles des adolescents.
II
Dix ans ont passé. Peu à peu l'Amazonie et la disparition tragique de mon oncle sont tombées dans les oubliettes de l'oubli. Me voyant devenir plus raisonnable, mes parents ont jugé qu'il n'était plus nécessaire que je vois ma psychiatre. Au collège, je me suis prise de passion pour les langues étrangères. Elève brillante, mes parents m'encourageaient vers le professorat et je me voyais déjà enseigner l'espagnol ou le russe dans les plus prestigieuses universités de France ! Devenue un joli brun de fille, à la veille de mes seize ans, je suis tombée amoureuse du plus beau garçon du lycée, j'en rendais malade de jalousie Nadège, ma meilleure amie ! Très vite, nous sommes devenus inséparables et avons fait nos études ensemble, jusqu'au baccalauréat.
Une matinée pluvieuse d'automne 99 a suffi à faire basculer ma vie d'étudiante studieuse. Une fois de plus, le week-end s'annonçait exécrable ! Plutôt que de m'abrutir devant la télévision, une petite voix intérieure m'a poussée à monter dans le grenier et à partir à la recherche de mes journaux intimes, oubliés là-haut depuis plusieurs années. Le sol était encombré comme toujours de vieux jouets de mon enfance délaissés depuis longtemps, de meubles de famille que mes parents ne s'étaient jamais décidés à jeter et de bien d'autres vieilleries inutiles. Après un examen minutieux des lieux, j'ai fini par trouver mes chers journaux intimes ! Ils étaient soigneusement rangés dans un coin de la pièce, dans le petit coffre fermé à clé que m'avait offert mon père pour mes douze ans. Il y avait là une dizaine de journaux, écrits entre huit ans et quinze ans et de nombreux petits carnets remplis de poèmes naïfs et de courtes nouvelles. J'ai serré le coffre contre mon coeur, j'ai refermé la trappe du grenier et ai commencé à parcourir les pages du passé, confortablement allongée sur mon lit. La pluie tombait doucement sur les carreaux de ma chambre, mais bientôt j'ai oublié la grisaille du dehors pour me plonger avec émotion dans le récit de mon passé. Parmi tous ces agendas, l'un d'eux a très vite attiré mon attention : c'était un simple cahier d'écolier à la couverture remplie de photos d'animaux de la forêt équatoriale et avec au centre la photo d'un homme qui ressemblait étonnamment à mon père quand il était plus jeune. Ses pages étaient remplies d'une grande écriture encore très enfantine, à l'encre violette. Quelle ne fut pas ma surprise en lisant les premières lignes de ce journal : « Tonton Gérald n'est pas mort, les journaux à la télévision mentent, il est vivant et je le retrouverai ! ». Suivait un fait plus banal, le goûter avec mes copines « Sandrine, Sophie et Céline sont venues goûter à la maison. On a joué à la dînette et maman nous a fait un bon gâteau ».
Soudain, je me suis souvenue que je m'étais promis de retrouver cet oncle dès que je serais suffisamment âgée pour partir à sa recherche. Il avait été porté disparu dix ans plus tôt en pleine forêt amazonienne avec les cinquante autres passagers de son avion. D'un coup, j'ai voulu en savoir plus sur cet oncle disparu trop tôt et que gamine j'adorais, il savait si bien me raconter des histoires et me faire rire ! Remettant à plus tard mes révisions, je me suis connectée à Internet et j'ai fait, après des années d'interruption, ma première recherche sur l'Amazonie. Le moteur de recherche m'a sorti une soixantaine de sites. La plupart étaient peu intéressants, ils incitaient généralement le visiteur du site à prendre un billet d'avion vers ces terres vierges. D'autres, plus particulièrement consacrés aux peuples indigènes d'Amazonie et à leur milieu naturel, étaient en revanche davantage documentés. J'allais arrêter ma recherche et éteindre la lumière, quand un site a aussitôt retenu mon attention. Intitulé « Un peuple d'Indiens blancs dans le Mato Grosso (Amazonie), autour du Rio Madeira, rêve ou réalité ? - récit de voyage du 1er septembre au 15 septembre 1999, site mis en ligne le 12 octobre 1999. »
Etrange coïncidence, mon oncle Gérald avait précisément disparu avec tous ses compagnons dans le Mato Grosso ! En revanche, le nom du fleuve ne m'évoquait aucun souvenir. Désireuse d'en connaître davantage sur cette étrange révélation, j'ai cliqué sur l'adresse du site. Ce dernier, bricolé, dénotait un webmestre amateur. Par contre, son contenu informatif, s'il était véridique, était édifiant.
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Xuan Vincent
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