Le plongeon
de Xuan Vincent



(extrait)

LE PLONGEON

de Xuan VINCENT

1

Un ami, Tanguy, m’avait invité au spectacle de fin d’année de son atelier, un mardi de juin au Théâtre de la main d’or. Il m’avait parlé d’une salle municipale assez grande, située sur la rive droite de Paris. Arrivé en retard, la salle était déjà plongée dans le noir. Je réussis pourtant à me placer au deuxième rang et avant d’entrer, reçus le programme : il s’agissait d’une sélection de pièces de Roland Dubillard, un metteur en scène dont j’ignorais jusqu’au nom. Mon ami jouerait parmi les derniers duos, dans une pièce appelée « L’apéritif ». J’avais donc le temps de le voir arriver sur scène. C’était sa deuxième année de théâtre. Germain,  un jeune professeur dynamique, avait su motiver ses élèves. Ces derniers avaient vite pris à cœur leur rôle et, sous l’impulsion du benjamin de la troupe, Fabien, se réunissaient à l’occasion autour d’un pot après l’atelier. Tanguy  avait déjà participé à plusieurs soirées « Portes ouvertes » de son atelier. Toutefois, c’était la première fois qu’il m’invitait pour une de ses représentations. Je le connaissais de longue date comme étant un passionné d’arts martiaux. Ce n’est que récemment qu’il s’était intéressé au théâtre. Un jeune metteur en scène italien, Fabio, l’avait même remarqué à la rentrée dernière pour son allure martiale de flic et venait de lui proposer d’interpréter un rôle dans un court métrage. Son intérêt pour cet art s’était récemment joint à la passion naissante pour une des élèves de la troupe, une jeune fille portugaise nommée Paulina, de vingt  ans sa cadette, à peine plus âgée que son fils aîné. Lorsque j’appris cette idylle, je tombai des nues : Tanguy et sa femme Cécile donnaient l’image d’un couple parfait, au bonheur tranquille. Mon ami me détrompa. Depuis un bon moment, leur couple battait de l’aile et le charme de l’étudiante avait précipité la rupture. Il jouerait d’ailleurs, m’avait-il dit, avec elle. J’étais curieux de voir Tanguy sur scène et de découvrir cette jeune personne…

Le professeur commença par présenter, avec un certain brio, le spectacle. Ses élèves, nous précisa-t-il, faisaient du théâtre depuis deux années ou une seule pour les derniers qui avaient intégré la troupe. Peu après, le premier groupe entra sur scène. Il s’agissait de deux jeunes gens, un grand blond et une frêle adolescente, qui interprétaient « Dialogue puéril », une histoire où ils étaient censés être deux gamins âgés de quatre à cinq ans n’arrêtant pas de chercher épater l’autre. Malgré leur jeunesse, ils pouvaient avoir respectivement vingt ans et quinze ans, leur jeu me plut. A la fin de cette pièce, qui fut bien applaudie, le professeur revint un court instant présenter la pièce suivante, « La leçon de piano ». Elle fut jouée par un grand échalas à la mine sérieuse et une fausse blonde affublée d’une perruque qui en faisait des tonnes pour faire rire le public. Des rires fusèrent pourtant ici et là. Le professeur annonça peu après la pièce suivante de Dubillard, « Le Plongeon », interprétée par Charlotte et Dafné, et qui serait jouée d’une manière particulière. Cette annonce m’intrigua. Toutefois, le professeur ne voulut pas en dire plus et regagna son siège, au deuxième rang, de l’autre côté de la salle. A un moment, je l’avais observé furtivement : il était manifestement passionné par sa troupe. Au moment où ses élèves montaient sur scène, on aurait dit qu’il se mettait dans leur peau, articulant le texte en même temps qu’eux, souriant quand l’un d’eux avait bien dit une réplique, semblant au contraire souffrir lorsqu’un autre peinait à trouver son texte…

Peu après, deux jeunes femmes arrivèrent en courant sur le plateau noyé de lumière. Première surprise, qui fit rire quelques personnes dans la salle : toutes deux étaient en maillot de bain ! Autre surprise : il me semblait avoir déjà rencontré quelque part l’une d’entre elles… Mais où ? L’instant d’après, une sorte de flash me vint : oui, bien sûr, la plus petite était Dafné, une jeune fille que j’avais rencontrée quinze ans plus tôt lors de ma dernière colonie de vacances dans les Alpes ! Tandis que je la regardais évoluer sur la scène, avec une aisance qui me surprit, je me dis qu’en revanche elle n’avait pas beaucoup changé physiquement. De taille menue, elle était aussi mince que je l’avais connue. Ses cheveux étaient châtain clair il me semblait mais je ne pouvais m’en assurer. Comme sa partenaire, elle portait en effet un bonnet de bain blanc et un  maillot de bain de couleur bleu ciel. Cependant elle avait opté pour un élégant costume deux pièces, tandis que l’autre jeune femme était revêtue d’un maillot une pièce et, sans doute par pudeur, s’était ceint la taille d’un paréo de la même teinte azur. Toutes deux s’étaient mises à effectuer des mouvements de gymnastique, en silence et sans se regarder. Peu après, Charlotte suivie de près par Dafné, s’installèrent chacune sur une sorte de perchoir. Elles échangèrent un regard, interrogateur pour la jeune femme dénommée Charlotte,  narquois pour Dafné. Quelle transformation dans la manière de se mouvoir de celle-ci, dans ses expressions ! Venu pour voir jouer mon ami Tanguy, mes pensées étaient à présent troublées par l’apparition, tellement inattendue, de Dafné. Elle avait manifestement pris beaucoup d’assurance, pour oser se présenter ainsi en public, à peine vêtue… Que devenait-elle ? Etait-elle heureuse dans la vie qu’elle menait ?

-       Un, deux, trois, hop ! déclara Charlotte

Je m’apprêtai à entendre la jolie voix flûtée de Dafné. Pourtant, au moment d’ouvrir la bouche, aucun son ne sortit… Au lieu de cela, la jeune femme se mit à faire des gestes étranges en direction de sa partenaire. Déconcerté, tout d’abord, je ne compris pas la raison de cette curieuse pantomime. L’instant d’après cependant, examinant plus attentivement Dafné et m’apercevant de la présence d’un texte s’affichant en grands caractères sur l’écran blanc accroché depuis le début du spectacle sur l’arrière-scène et défilant à mesure que les deux jeunes femmes s’exprimaient, je réalisai qu’il s’agissait d’un sous-titrage de la pièce.

-       Voilà, ça c’est bien vous ! Vous dites hop et puis vous ne sautez pas. signa en langue des 

signes Dafné.

Pour quelle raison mystérieuse Dafné s’exprimait-elle en LSF – ayant appris ce langage, je l’avais vite identifié - était-ce un choix, pour le moins surprenant, du metteur en scène ?

(…)


Xuan VINCENT

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