Poète déchu
de Xuan Vincent

(extrait)

Un jour, Jacques, garçonnet de cinq ans demanda à son père pourquoi il le voyait si peu.

-       « J’écris », lui répondit-il laconiquement.

-       « Tu écris… Qu’est-ce que tu écris, tu écris à tes parents ? » enchaîna le petit, resté sur sa faim.

-       « J’écris de la poésie, de belles choses, mais personne ne les lit… Ce serait trop compliqué à t’expliquer, tu ne comprendrais pas ».

Le garçonnet vit des feuilles remplies de signes incompréhensibles, raturées par endroits. Rien à voir avec les beaux albums de contes de la classe ou de sa mère ! Et si la poésie de son père était belle, pourquoi personne ne la lisait ? La poésie devait donc être une chose bien étrange et compliquée, songea le gamin. Déjà, il était pressé de retrouver sa mère, qui lui avait promis de lui raconter une histoire avant de dormir.

Les jours passèrent et Jacques avait semble-t-il oublié l’incident. Un après-midi de janvier, la curiosité fut cependant la plus forte. Son père lui avait certifié que la poésie était belle. Or son père savait beaucoup de choses. Ses parents venaient de partir chez les voisins pour leur souhaiter la bonne année. C’était l’occasion rêvée pour découvrir par lui-même en quoi la poésie était belle ! Son père devait lui cacher un mystère et Jacques était décidé à tirer l’affaire au clair sans plus tarder.

Il prit donc son courage à deux mains et descendit vaillamment l’escalier qui menait à la chambre de son père. Au premier coup d’œil, la pièce le déçut. Aucune feuille semblable à celle que son père lui avait montrées il y a quelques temps n’était visible. Après un examen plus minutieux, Jacques repéra un feuillet rempli de ces mêmes signes étranges, qui dépassait d’un épais classeur noir. Le classeur était hors de sa portée, comment l’atteindre ? Très vite, l’enfant revint avec un tabouret jonché d’images de drôles de personnages bizarres et de mégots éteints. Ne se laissant pas distraire, Jacques approcha le tabouret de l’étagère où se trouvait le classeur convoité.

Bientôt, Jacques se saisit du classeur. Dans sa précipitation, un nombre effrayant de feuilles s’échappèrent du classeur et jonchèrent le sol. La première réaction du petit garçon fut la crainte. Son père n’allait-il pas se fâcher en s’apercevant qu’il avait dérangé ses feuilles de poésie ? Mais bientôt il fut repris par le démon de la curiosité. Devant lui s’étalait  tout un tas de feuilles, c’était le moment de découvrir le mystère de la beauté de la poésie !

Accroupi, il saisit une feuille. Puis une autre, et encore une autre… Il avait beau se pencher sur toutes ces feuilles, toutes lui paraissait aussi dénuées de beauté que l’autre jour. Son père lui avait-il menti, la poésie n’était pas belle du tout ! Tout au plus pouvait-il l’enjoliver avec ses dessins favoris. Un soleil par exemple égayerait la tristesse de ces pages gribouillées. Et voilà l’enfant parti dans un remplissage extraordinaire des écrits de son père. Il dessinait sans remords, persuadé de faire une bonne action.

Le jeune dessinateur iconoclaste finit néanmoins par se lasser de son travail d’embellissement. Un dessin lui parut raté et il le ratura puis chiffonna la feuille. Il n’avait donc pas trouvé en quoi la poésie pouvait être belle, c’était certainement la raison pour laquelle personne ne lisait son père. Cette révélation l’attrista un peu mais il était décidé à mettre fin à son exploration et à regagner sa chambre.

Un briquet posé quelques instants auparavant sur le tabouret attira pourtant son attention. Son père lui avait déjà montré comment il s’en servait pour allumer ses cigarettes, tout en lui interdisant de l’utiliser. L’enfant n’avait pas peur du feu. Ce dernier lui était familier, il réchauffait sa petite famille tranquillement dans l’âtre de la cheminée du salon. Le feu le fascinait, par sa beauté changeante. Si seulement il pouvait allumer comme son père le briquet, pour admirer la flamme qui s’en échapperait ! En cas de succès, son escapade n’aurait pas été tout à fait vaine, il aurait connu la joie de voir le feu pétiller au creux de sa main !

(…)


Xuan VINCENT

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Xuan Vincent
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