1
Eva lisait. Soudain, elle se sentit observée.
« Il a ses yeux... »
Le visiteur continuait à la fixer en silence. Un sourire flottait sur sa face rousse. Eva ne pouvait détacher son regard de ses prunelles dorées. La tension devint trop forte.
« Est-ce toi que j'ai vu l'autre jour sur la terrasse ? J'avançais dans ce long couloir désert, si haut perché
Ta silhouette attira mon attention. Tu me regardais. Ce ne pouvait être que toi, tu as exactement son regard
J'aurais voulu être comme toi, libre
Tu me paraissais si lointain que cela me faisait mal
Si seulement j'avais pu te rejoindre
Mais tu poursuivis ton chemin
Je m'étais sentie d'un coup très seule
Depuis ce jour, j'espère te revoir
Je suis si heureuse que tu sois là
»
Le visiteur s'approcha d'elle. Eva, s'interrompit, le cur battant. Elle ouvrit la fenêtre. Il n'entra pas dans la pièce. Mais ses yeux s'arrêtèrent sur les peluches qui encombraient le bureau. Encouragée par son regard, Eva poursuivit :
« Tu t'exprimes avec les yeux et pourtant je te comprends
Tu me fais tant penser à lui, c'est comme s'il était là
Me croiras-tu si un simple regard peut bouleverser une vie ? Je voudrais lui parler mais les mots me manquent
Je le vois partout, son prénom me hante
»
Ces paroles semblèrent l'attrister. Pourtant, une lueur dans ses yeux parut lui signifier « Aie foi en toi et confiance en l'avenir ». Puis, sans se retourner, il s'en alla. Elle le regarda partir, songeuse. Le sourire de l'autre avait disparu, l'enchantement était rompu. Elle ne voyait plus qu'un chat roux, un vulgaire animal s'éloignant vers une autre bâtisse.
2
« Si seulement je pouvais le revoir
». Depuis sa rencontre avec le chat roux, Eva ne savait plus si cette prière s'adressait à l'homme ou à l'animal
Un fauve aux yeux dorés la poursuivait à travers les marécages. Il allait fondre sur elle
Eva hurla d'effroi
L'animal avait disparu, elle s'était endormie sur son clavier ! Elle n'était pas seule pourtant, quelqu'un l'épiait
Etait-elle vraiment sortie de son cauchemar ? Elle tourna la tête. Le chat roux était là, derrière la vitre ! Son regard, celui de l'autre, était toujours aussi beau. Il était là tout près d'elle et l'attendait. Mais pour le rejoindre, il lui fallait sortir par la fenêtre et surmonter sa crainte du vide Une petite voix lui disait que c'était folie de vouloir suivre cet animal et de croire qu'il pouvait la comprendre mieux que quiconque. Pourtant, le regard magnétique du félin eut raison de sa peur. Toute étonnée, elle se retrouva de l'autre côté. Le chat se mit à avancer sur la terrasse, d'un pas tranquille. Eva le suivit, encore peu rassurée. La rambarde était si basse et si proche du précipice
En compagnie du petit fauve, sa peur s'envola. De là-haut, tout était différent. La beauté de la ville la stupéfia. Les hautes tours, les taches de couleurs que formaient les grands marronniers, les drapeaux flottant au vent ou encore les coupoles dorées qui commençaient à étinceler au soleil de l'aube, tout était lumière et gaieté. Quel changement avec la pièce sombre où elle passait ses journées
« C'est ici que je t'ai aperçu la première fois
Je n'oublierai jamais ton regard
C'est curieux de voir ce couloir de l'extérieur, on dirait qu'il dessert les cellules d'une prison
». Le chat roux poursuivit son chemin. Jamais il n'aurait accepté de poser une patte à l'intérieur de ce bâtiment ! Sa vie était ailleurs, au grand air, loin des hommes. Il souhaitait mener Eva à un endroit où il n'était pas retourné depuis longtemps. Pour cela, il lui fallut franchir différents obstacles. Ils empruntèrent une longue passerelle surplombant le vide, sautèrent d'un toit à l'autre
La peur par moments la tenaillait mais à chaque passage difficile dépassé, elle se réjouissait. La liberté valait bien quelques frissons !
Plus tard, le félin s'arrêta et la regarda. Sur le coup, Eva resta interdite. Il l'avait conduite sur le lieu même de sa rencontre avec l'autre
Le petit lac bordé de statues, les fleurs aquatiques, le feuillage des arbres, elle n'avait rien oublié. Surtout, le sourire qu'il lui adressait la remplissait de joie. Mise en confiance, elle se mit à lui parler, d'elle, des personnes qu'elle aimait
Pour la première fois, elle eut à cur de comprendre qui il était. Séduite par son sourire, elle l'avait suivi alors qu'elle ne savait encore rien de lui
Les endroits les plus secrets de la ville étaient son royaume. Il s'appelait Vivaldi, parce que sa mère avait rencontré son futur père sur la musique des « Quatre saisons ». Elle l'imaginait devenir violoniste. Vivaldi n'avait pourtant pas montré de disposition particulière pour la musique et son nom lui causa maintes railleries de la part de ses camarades. En revanche, il se passionna pour la sculpture. Il mettait dans ses oeuvres toute la beauté qu'il percevait dans les êtres qu'il rencontrait. Seules des personnes libres comme lui étaient à même de les découvrir
Soudain, Eva sentit le regard doré du chat se poser sur elle. « Vivaldi, je dois rentrer
». A regret, elle le laissa poursuivre sa route.
3
Eva attendait son retour. Elle ne vivait plus que dans cette attente. Son regard, qui continuait à se mêler à celui de l'autre, venait danser devant ses yeux, le jour comme la nuit. Pourquoi ne venait-il pas la voir ? L'oubliait-il déjà ? Un matin, il apparut à la fenêtre. Il avait perçu son appel ! Elle répondit à son regard. Il revint. Il arrivait à l'improviste, la surprenant perdue au milieu de ses pensées, dans cette pièce déserte. Elle aimait l'accompagner dans ses balades et lui confier ce qui l'avait émerveillée ou attristée. Parfois, il se contentait d'une courte visite. Mais son regard suffisait à éclairer le restant de sa journée.
« Cette statue à côté de nous, elle a bougé ! » Le chat roux la rassura du regard. Il s'agissait d'un centaure féminin d'une grande beauté, dirigeant son arc haut vers le ciel. Curieusement, les traits de sa face étaient absents. Eva la reconnut aussitôt, c'était une sculpture de Vivaldi. A mesure qu'elle l'observait, la sculpture prit figure humaine. « C'est moi ?! On dirait mon visage. Il est beau
» Eva entendit une voix, celle de Vivaldi, lui souffler « Je l'ai modelée avec mon cur mais toi seule peut me dire comment tu la perçois
». Eva resta un moment songeuse. Le regard du félin la tira de ses pensées. A quoi bon chercher à comprendre, n'était-elle pas heureuse ?
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octobre 2007
Si vous souhaitez connaître la suite de cette histoire (4 p.), n'hésitez pas à m'écrire.
Xuan Vincent
Tous droits de reproduction réservés
Sommaire des nouvelles de Xuan
* nouvelles ayant un côté proche de l'imaginaire des contes ou fantastique
° Histoire d'amour ou histoire où l'amour occupe une place majeure
µ : histoire où le travail occupe une place importante
€ : histoire d'amitié
+ : histoire sur le thème de l'écriture
! : déchirures d'enfances ou situations difficiles plus tardives
1999
La Féline * ° ! : 8 p., août
SOS Dieu *: 5 p., octobre
2000
Le Poète déchu + : 3 p., janvier
Clara ° : 25 p., juin
La Course à la vie µ : 7 p., juin/août
Les Yeux de Denfert : 5 p., août
L'Attente ° : 13 p., inachevé, août
La Petite dans la cour ! : 2 p., septembre
La Jeune fille sans visage * ° ! : 11 p., septembre
Génération portable : 2 p., inachevé, septembre
2001
Mon oncle d'Amazonie : 24 p., mai-juin
Thé en Sologne : 4 p., août
Monsieur Sognoforte * : 3 p., août
Le doux visage de l'ange * ° : 5 p., septembre
Fest noz (2 p., inachevé) : décembre 2001 (11 p.)
2002
Fragments de vie : 4 p., février-mars
La jeune fille de la tour : 1 p, inachevé, avril
Histoires d'en train : 1 p., mai
Le compagnon de voyage * ° : 5 p., mai
Le trouble-fête * : 4 p., avril-juin
Le chasseur de têtes µ ! : 3 p., juin
Nathalie Caron € : 4 p., octobre
La récréation * : 4 p., novembre
Déchirures ! : 2 p., novembre 2002
La Gardienne du Temps * ! : 8 p., décembre
2003
La maison du bonheur : 2 p., inachevé, janvier
Le bouquet ° : 5 p., mars
La grève * : 8 p., juin
Soirée parisienne : 4 p., octobre-décembre
L'heure du thé * µ : 8 p., octobre
Procès aux prud'hommes µ ! : 12 p., témoignage, octobre
Le jour du silence µ : 4 p., témoignage, octobre
2004
Un cur pur € + : 21 p., avril-juillet
Esperanza €, 7 p., septembre, non fini
Une journée en enfer * µ 12 p. / L'agence µ : 8 p., novembre
2005
La dernière histoire + : 11 p., avril
2006
Campus ° : 13 p., février
Iouliana * ! : 27 p, avril, conte se situant dans la Russie de Pierre le Grand
Pull marine ° ! : 7 p, juillet
Rinascita ° µ : 14 p, novembre
Vacanze romane ° (bilingue italien-français) : 14 p, décembre
2007
Vent d'Asie* ° : 14 p, janvier
Les Passeurs * ° µ : 13 p, avril
A la recherche du Scribe d'or * ° µ : 14 p, avril (nouvelle située en 2073)
Le plongeon (sur le thème du théâtre), 10 p., juin
L'auberge de la balance * €, 13 p., juin-septembre,
Le sourire de Vivaldi * °, 4 p., septembre-octobre
Les terres bleues * °, 6 p., novembre, en cours de correction