(extrait)
Avant-propos
Madame Emery existe, quelque part en Sologne. Les noms de lieux et de personnes sont en revanche purement fictifs.
* * *
Notre voyage en Sologne touchait à sa fin. Avant de quitter la région, mon ami tenait à me présenter une vieille dame, madame Emery, qu'il voyait tout gamin lors de ses vacances chez « tata Jeanne ». Madame Emery habitait la maison d'en face, dans le petit village de Vernou, en plein coeur de la Sologne. Il la voyait jardiner devant sa maisonnette et ils échangeaient quelques mots. Mais c'était bien la première fois qu'elle l'invitait. Il ne l'avait pas revue depuis la mort de sa tante, dix ans plus tôt. Mon ami se souvenait d'une femme charmante d'une soixantaine d'années. Comme pour beaucoup d'Asiatiques, il était difficile de lui donner un âge.
A peine avions-nous franchi le portail, qu'une petite femme aux cheveux gris et au visage étonnamment lisse, s'avança vers nous à pas menus, en arborant un grand sourire. Son visage large et aux traits fins, ses yeux en amande me rappelaient étrangement ceux de ma grand-mère maternelle.
Curieux destin, je le pressentais, que celui de cette femme installée depuis très longtemps dans ce bourg solognot et qui continuait à parler un français approximatif avec un fort accent vietnamien. Nous étions invités pour le thé. La conversation s'était tout d'abord tenue sur la pluie et le beau temps, nos vacances en Sologne, les séjours de mon ami chez sa tante Jeanne. Madame Emery était manifestement attachée à cette région. La salle à manger, décorée de quelques bibelots sans grande originalité, était meublée très simplement. Pourtant, à la vue du large couteau qu'elle s'apprêtait à employer pour trancher un morceau de tarte aux pommes, je ne pus m'empêcher de pousser un cri. Il ressemblait en tout point - j'en étais certaine - à celui de ma grand-mère vietnamienne ! « Ah, vous avez-vu ?! C'est un vrai couteau vietnamien ! Personne ne l'a dit encore
Vous l'avez remarqué ! Ca fait très plaisir ! Vous en avez un aussi ? ». Ma remarque avait touché profondément la vieille dame. Son visage jusque là serein avait changé brusquement d'expression. Ses yeux se mirent à briller étrangement, sa voix s'altéra, sa main trembla légèrement au moment de couper la tarte. Sans le vouloir, j'avais touché une blessure secrète. A partir de ce moment, à chaque fois que nous parlions de notre séjour en Sologne, Madame Emery ramenait très vite la conversation vers le Vietnam. Aussi mon ami et moi l'avions-nous vite accompagnée dans ce sujet qui, du fait de mes origines asiatiques, me tenait à cur. Son récit, toujours empreint d'une grande tranquillité mais très lucide, était saisissant : « J'avais que trois jours pour faire bagages ! C'était un 27 février. J'ai tout perdu
». Elle quittait le Vietnam avec ses trois jeunes enfants ; son mari, gendarme français, n'avait pu les rejoindre en France qu'un an après. Elle ne s'étendit que très peu sur sa longue traversée sur le paquebot « Le Cochinchine », ce nom elle ne l'oublierait jamais ! Elle laissait derrière elle ses parents et sa famille vietnamienne tout entière, toute son âme enfin. Vers quel destin ce grand navire la conduisait, elle l'ignorait. En France c'était le terrible hiver 54. A Vernou, le village solognot d'où étaient originaires ses beaux-parents, à son arrivée il neigeait à gros flocons (elle esquissa un signe de la main qui me fit penser que l'on devait bien s'enfoncer jusqu'aux genoux) « Je suis partie du Vietnam avec souliers et habits d'été, mes enfants aussi. La neige, je connaissais pas. Mes enfants pleuraient. Ils voulaient rentrer à Saïgon. Ils avaient très froid et beaucoup mal à marcher. Mais je pouvais porter que le bébé
»
Les gens de Vernou n'avaient encore jamais vu d'Asiatique et ils n'étaient pas favorables à la venue de cette femme étrangère aux yeux bridés. Sur place, malgré son dénuement le plus total, personne n'était allé vers elle pour lui proposer des habits chauds
Plus surprenant, en tant que rapatriée, elle ne reçut aucune aide du gouvernement français et ne dut compter que sur elle-même pour s'en sortir. Ses beaux-parents, qui n'avaient toujours pas approuvé l'union de leur fils avec cette femme étrangère, cédant à sa demande pressante, les avaient toutefois hébergés chez eux. La cohabitation avec leur bru avait été difficile, c'est pourquoi madame Emery fut soulagée le jour où son mari économisa suffisamment pour acquérir une petite maison à restaurer dans le village.
Madame Emery s'était retrouvée isolée dans ce petit bourg solognot où les habitants n'avaient pas réellement cherché à faire sa connaissance. Même sa voisine, la tante Jeanne, ne l'avait jamais invitée chez elle. Madame Emery l'avait pourtant aidée avec un dévouement remarquable, les dernières années de sa vie. Elle n'avait donc pas eu la chance, contrairement à mes grands-parents maternels, de retrouver en France une communauté de Vietnamiens. Mes grands-parents avaient vécu leur exil forcé en métropole, au milieu des années cinquante, comme une déchirure. C'est pourquoi, en écoutant le récit de Madame Emery, j'imaginais à quel point cela avait dû être terrible pour elle de n'avoir pu se lier en France à d'autres compatriotes.
« - Vous avez dû vous sentir terriblement seule
Avez-vous continué à parler vietnamien en France avec vos enfants ?
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Xuan Vincent
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