"Mais quelle mouche ma donc piqué ?" demanda Améliano à sa tartine dégoulinante de miel et de café.
Il avait depuis peu décidé de dire à voix haute ce qui lui passait par la tête, afin détudier le champ lexical de son moi profond. Aussi nétait-ce pas vraiment à sa tartine quil sadressait. Quant à cette phrase-là, il ne sy attarda pas trop dessus, lestimant derechef comme inintéressante.
Cette phrase dailleurs nexprimait en rien son état actuel. Il aurait put dire par exemple " mais pourquoi me suis-je réveillé avec un point dinterrogation au-dessus de la tête, moi qui dhabitude ouvre les yeux tranquillement et dès les premiers instants de la journée souris à une vie sans mystère? ". Ceut été beaucoup plus juste et en prime bien plus intéressant au niveau lexical, mais Améliano était troublé...
... et cest ainsi quaprès une douche musicale, de vocalises et de mauvaises harmonies au grand damne de ses voisins, la tartine et le café à labandon sur la table de lunique pièce de lappartement, Améliano enfila ses vêtements, ses grosses chaussures, sa parka son bonnet et fermant la porte déclama : " allons voir à la gare, puisque nous sommes le dix-sept octobre aujourdhui, ce quil se passera de si intriguant sur le quai numéro 2 aux alentours de midi ! ". Cette phrase au moins lui offrit de quoi étudier la symbolique des nombres sur les premiers trois quarts du trajet, mais il sembourba vite en tentant den déduire un trait spécifique de son psychisme personnel.
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Du plus loin quil sen souvienne, cétait la première fois quun de ses rêves était daté. En se rendant à la gare Améliano navait aucun doute sur ce point car cette nuit, assit sur un banc du quai numéro 2, il avait regardé sa montre. Onze heures et quarante-sept minutes dune part, et dautre part la petite case où aurait dû se situer le trois, le quart dheure dans la logique du cadran qui ne donne que lheure, indiquait que laction se déroulait un dix-sept. Le mois était par contre incertain, chaque montre a ses limites, quoique daprès la lumière un mois dautomne fut des plus probable. Améliano décida donc, car il avait sans restriction du temps à perdre, daccorder quelques heures à cette intrigue.
Le déroulement de la scène était gravé dans sa mémoire visuelle bien mieux que toute autre image jusquici, même sil se ventait souvent de connaître par cur quelques séquences de ses films cultes. Ainsi allait son rêve... il était assis sur un banc sans dossier, seul, il attendait, mains jointes et coudes sur les cuisses, légèrement penché en avant. Sans doute attendait-il larrivée dun train, et sans doute était-il impatient car il avait regardé lheure. Onze heures quarante-sept. Les gens défilaient devant lui. Certains restaient plus ou moins longtemps dans son champ de vision, des pour jeter un coup dil sur le tableau dardoise où un employé de la compagnie des chemins de fer, petit malgré la surprenante hauteur de son képi, inscrivait à la craie les horaires de départs, darrivées et de destinations, dautres pour dautres choses. Rien de remarquable en somme. La lumière était tamisée dans ce souvenir dune précision irréel. Et puis ?
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En se rendant le lendemain matin à la gare, Améliano se demanda durant le quatrième quart du trajet quel bouleversement dans cette quiétude anodine avait entraîné un réveil aussi énigmatique. La gare, la lumière, le képi... et puis ?
A onze heures trente-cinq, il arriva sur le quai numéro 2 et commença à inspecter les lieux. Sur quel banc le panorama ressemblerait-il le plus au souvenir qui le hantait? Il ne fut pas dur à trouver, ce banc, car au troisième sur lequel il sassit limage fut instantanément précise et bouleversante. Tout était là, au bon moment, comme dans un film... comme si laction se déroulait parallèlement dans sa mémoire et dans la réalité, dans cette gare de chemins de fer et dans son esprit.
Le rêve de cette nuit était tellement fidèle à laction en cours devant lui quil pouvait anticiper chaque mouvement de chaque personne présente sur le quai. Telle une pellicule au défilement de quelques centièmes de seconde décalé, la réalité suivait son souvenir, ou peut-être inversement, son souvenir suivait la réalité. Améliano était stupéfait.
"Voilà une chose pour sûr étrange !" dit-il tout haut, mais sans prendre la peine détudier le pourquoi du choix de ces quelques mots.
Puis involontairement il prit la pose, les coudes sur les genoux et les mains jointes, le buste légèrement penché vers lavant. Il fuma une cigarette en observant la scène quil connaissait déjà, et les acteurs de cette séquence, bien quanonymes, jouèrent leur rôle à la perfection. Améliano savait avant de le voir que lemployé des chemins de fer viendrait noter quelques changement sur son tableau, quune jeune fille en jupe et aux socquettes rayées déposerait son sac près du banc où il était assis, à sa gauche, et quand il regarda sa montre il ne fut pas étonné dapprendre quil était très précisément onze heures quarante-sept.
Le déroulement des deux scènes, identiques et simultanées, donnait à Améliano limpression de regarder au travers dun daguerréotype limage fixée sur celui-ci même, et la gare lui apparaissait maintenant dune précision de nuage, aux angles cotonneux.
La lumière semblait filtrée par la poussière, sur ce quai, mais de lautre côté des voies le quai numéro 3 paraissait étrangement bien plus coloré, comme le quai numéro 1, dailleurs, saperçut-il en se retournant.
Quand lemployé au haut képi reparti vers le bureau daccueil, Améliano se leva et fit quelques pas vers le tableau. La provenance du prochain train qui arriverait sur le quai numéro 2 devrait sans doute léclairer sur ce quil était censé attendre. Ou peut-être sa destination ?
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Et voici ce qui était noté, sur le tableau noir à la craie blanche, dune écriture enfantine : "Les mots nous manquent pour nous souvenir. Les mots nous manquent...".