Il est tard.
Il est fatigué.
Il est peut-être trop tard.
Comment savoir? Le téléphone est à lautre bout de la pièce. Il est décroché.
Il est si fatigué.
La lassitude a gommé le relief de ses pensées. En lui sétend à présent une vaste plaine embrumée, une Sibérie asphyxiée où vont flottant des silhouettes décharnées. Ce ne peut être que lhiver.
Dehors aussi, cest lhiver. Partout. Même au soleil. Cest soudainement devenu partout pareil.
Assis, non, recroquevillé dans un coin du salon, il suit dun oeil éteint le programme insignifiant dune chaîne publique. Cest affligeant, mais tout plutôt que le silence.
Elle aimait le silence. Les regards prolongés. Moments privilégiés.
Il frissonne. Cest dû à un courant dair, ou bien au fait davoir pensé à elle déjà au passé.
Il change de chaîne, comme ça, sans raison. Se retrouve face à dautres visages poudrés. Dautres sourires figés. Ils se ressemblent tous tellement quils ne ressemblent plus à rien, mais qui le leur dira ?
La télécommande lui glisse des doigts.
Une boule dangoisse enfle dans sa gorge. Il voudrait la cracher. La vomir. Il voudrait hurler. Ce serait à nen pas douter un hurlement déchirant et déchiré de bête à lagonie. Ce serait tout simplement lessence de son être irradiant dun seul cri.
Mais il saccroche à la douleur comme à sa dernière planche de salut.
A lécran, lanimateur dun débat sur les manipulations génétiques éclate de rire, comme si de rien nétait. Ca résonne dans tout lappartement. Le moindre bruit, ce soir, y prend des résonances sépulcrales.
Et le temps se distord.
Séternise.
On est seul.
La vie nest quun long chemin de croix, cest vrai, mais à deux cest quand même plus facile.
Ou peut-être pas.
Ca dépend des deux.
Il aurait du lui demander de ne pas partir. Lui dire quil avait besoin delle. Quil laimait. Car ça, on a beau faire, on ne le dit jamais assez.
Mais non.
Il aurait du la supplier.
Pas un mot.
Et maintenant il se souvient dune nuit presque aussi froide que celle-ci, à Stonehenge, près du grand cromlech. Le vent soufflait en rafales. Il lui avait raconté son enfance, ainsi que seul celui qui en fut spolié peut lauthentifier. Avec des phrases malhabiles, hachées. Saccadées. Des silences tumultueux.. De la dureté. Entre deux crispations des mâchoires, elle lui avait promis de ne jamais labandonner. Il lavait crue.
On ne devrait faire confiance à personne.
Surtout pas à ceux quon aime.
A lécran, un animateur éclate de rire, et ce nest pas la première fois. Alors quoi ? Ignorance, indifférence ou contretemps ? Peu importe. C'est toujours pareil.
Il ressent la subite et furieuse envie de flanquer un coup de pied dans la télé, comme au cinéma, lorsque le héros craque, submergé par trop de foutaises, la télé implose, explose, le type enfile son blouson et sort de chez lui en claquant la porte, un claquement sec, définitif, il dévale lescalier, atterrit sur le trottoir humide et laventure est là, juste au coin de la rue, dans léclat bleu intermittent dun gyrophare ou dans le trébuchement dune femme dont la main se tend. Le temps dun soupir et cest déjà une autre histoire. Ca va très vite.
Il ne bouge pas.
On ne peut tout effacer, tout renier. On nest pas au cinéma.
On aimerait bien mais on ny est pas. Et cest difficile. Il faut accepter les choses. Sy efforcer.
Il se lève et va raccrocher le téléphone dun geste grave, déterminant.
A peine le combiné frôle-t-il la fourche que la sonnerie retentit. Cest un appel de lhôpital. On lui demande sil est bien lui. Sil est bien cette personne à prévenir en cas daccident. Il hoche la tête, puis il dit oui, dune voix atone.
A lautre bout du fil, on parle dune voix posée, clinique. Il devine les mots plus quil ne les entend. Gravité des lésions. Mode obsolète et néanmoins nécessaire dintervention. Faible pourcentage de réussite. Et puis autre chose quon ne saura pas. Il a raccroché.
Quand il ny a plus rien que les mots, il ny a plus rien. Sauf peut-être pour les poètes chiliens. Il se souvient dune citation, une seule, qui dit quaucune agonie ne nous fera mourir *.
Il la lue dans un de ces cahiers où elle notait nimporte quoi.
Nimporte quoi mais rien sur les voyages en solitaire, à limpromptu. Rien sur les erreurs daiguillage, celles qui font que des trains se couchent sur le flanc, écrasant les chairs, mutilant les corps. Rien sur les opérations qui échouent neuf fois sur dix. A croire quon ne pressent jamais sa propre fin. Mais il ny a jamais de jamais.
Il se rend à la salle de bains, sagrippe au rebord du lavabo et se penche légèrement en avant, plongeant son regard dans leau du miroir. Il cherche à voir au-delà de ses pupilles dilatées par la douleur, au-delà du principe même de douleur, au-delà de lindicible difficulté dêtre. Et son esprit vacille.
Il saisit le rasoir à main quil a négligé de ranger, ce matin. Il en fait jouer la lame, froide et polie. Décisive. Sur le manche de corne ses doigts se crispent, ses jointures craquent, blanchissent. Ses traits se contractent.
Larc de son corps se tend.
Extrême limite.
Et soudain, de sa gorge offerte, renversée, le hurlement jailllit, puissant, déferlant, venant dinfiniment plus loin que lui, davant le fond des âges. De dans la nuit des temps. Un hurlement semblable à celui qui engendra lembryon de la toute première étoile.
Un hurlement qui ressemble étrangement à la vie malgré soi.
* (citation de Pablo NERUDA)