Comment pourrais-je me décrire ? Je mappelle Irina Moto Katumba, jai 40 ans et je suis mère au foyer.
Voilà, ça cest moi. Une ligne et quinze mots suffisent.
Mais que suis-je vraiment au fond ? Jusquici jai cru que ces mots suffisaient, que ça cétait moi et quil nen était, quil naurait jamais pu en être autrement. Seulement depuis mon réveil ce matin je ressens comme une étrange impression. Comme un curieux sentiment, comme si cela nétait pas le seul chemin à suivre, comme si ma vie était incomplète et méritait quelques changements, comme si je nétais pas destinée à vivre cette vie, comme si javais pu à un moment ou à un autre changer de route.
Ce matin là, je ressentais comme un doute.
Jimagine que cest normal, que cela doit arriver à toutes les ménagères un jour ou lautre davoir envies de tout plaquer, de partir tout simplement. Tout simplement.
Puis reviennent tous les tracas de la vie les enfants avec leurs petits bobos, leurs devoirs, leurs petites peines, le mari avec ses soucis au boulot ou son ulcère.
Pourquoi les hommes qui ont leur femme à la maison à leur service, des enfants, qui ont la quarantaine et sont cadres, se croient obligés davoir des soucis de santé quil faut surveiller. Cest vrai, cest un fait avéré et même prouvé et comme dhabitude il na rien trouvé de mieux que de sy conformer. Quest ce que ça peut faire clicher !
Heureusement, jai un excellent défouloir.
Un truc parfait, juste après que tout le monde soit parti. Jai encore lodeur de la mère sur ma peau.
Je prends un bon bain, enfile un chandail et un jeans, me sers une boisson fraîche et bien sucrée et minstalle sur mon bureau.
Cest un gros bazar en bois avec plein de tiroir, qui techniquement ne devrait me servir à rien, mais auquel je tiens beaucoup parce quil me vient de mon père.
Je minstalle donc, me vide lesprit, et là, loin des cuisines, enfants, époux ou copines, je me sens moi. Je me sens devenir femme. Et jécris.
Jécris pendant des heures tout ce qui me passe par la tête, sans réfléchir, je noircis des piles de feuilles blanches.
Quand jai fini, je me lève, rassemble tout ce tas que je classe et donne au jardinier pour quil sen débarrasse avec les feuilles mortes.
Puis-je fais un peu de ménage et prépare le dîner pour ma petite famille qui revient juste quand jai fini.
Voilà, ma petite vie bien réglée, bien simple, bien ordinaire.
Seulement, le réveil ce matin était différent. Je ne saurais expliquer en quoi, jai accompli exactement les même gestes que dhabitude, mais il y avait quelque
chose, comme une lourdeur dans lair. Quelque chose que je semblais être la seule à ressentir. Les enfants se sont lever, mon mari aussi, ils sont tout passé en trombe dans la cuisine, bousculant tout, parlant, criant, comme débordant dune vie heureuse et active. Puis ils sont partis et mon laissé seule.
Seule avec cette sensation.
Jai toujours pensé que le doute est un sentiment normal et récurrent chez les êtres humains. Cest vrai, nous sommes si anxieux et fragile. Mais il faut apprendre à le surmonter, parce que cela ne fait que nous ralentir. Il suffit de mettre de coter et de vivre.
Seulement ce matin là, sur ça aussi javais un doute.
Je massis à mon bureau, comme je le faisais tous les matins.
Tout est parti dune simple question.
Quel jour sommes-nous ?
Je voulais mettre la date au début, mais je ne parvenais pas à men souvenir. Même lannée, je ne men souvenais plus.
A répéter chaque jour les mêmes choses, les jours se succédant à dautres, on ne sait plus si on la déjà fais, si cétait hier ou il y a deux mois, si on est lundi ou mercredi.
Quest ce que je fais ici ?
Cest vrai comment ai-je atterri ici ? Quand lengrenage sest-il mis en route pour me conduire jusquici ?
Je devais avoir 22 ans, jétais étudiante en journalisme et jétais en retard pour un rendez-vous avec mon maître de stage. Je sortais en courant du snack avec mon café en main quand quelquun ma bousculé. Mon tailleur tous neuf était
tacher, une énorme tache sur toute le manche gauche. Il a essayé de sexpliquer, de sexcuser, je me suis énervé sur lui et suis partie en courant.
Je navais pas le temps de repasser chez moi. Jai plié ma veste et essayer de lenfoncer dans mon sac, et je suis entrée comme ça, avec un chemisier très léger. Il faisait 15 degrés !
Jai passé mon entretien, je me suis pas trop mal débrouiller et il ma prise. Lautre fille, qui voulait le même stage sétait désister la veille.
Jétais si heureuse que pour fêter ça jaie invité ma meilleure amie au snack. ( Le stage nétais pas rémunéré)Nous nous sommes installé à un table, près de la porte. Je suis aller commander et je revenais avec mon plateau, quand jai bousculé quelquun et ma sauce sest renversée sur sa veste.
Quand jai lever les yeux, devinez sur qui je tombe, le même jeune homme que le matin. Quand il me reconnut, il éclata de rire et me dis que nous navions décidément pas de chance tout les deux. Je mexcusais, confuse, davoir été mal polie le matin, javais un rendez-vous important et
Il accepte mes excuses et je linvite à dîner pour me faire pardonner. Mais il nest pas seul et me propose alors quon se retrouve demain au même endroit pour déjeuner.
Deux mois plus tard, il me demandait en mariage et 6 mois après, jétais enceinte et je quittais mon travail.
Cest de là que tout est parti.
Si ce matin là, je navais pas fais de détour, je serais peut-être arriver plus tôt, et je ne laurai jamais rencontré.
Je serais peut-être une grande journaliste aujourdhui.
Je serai sûrement mariée à Chris Omo, le fils du meilleur ami de mon père. Nos parents avaient toujours souhaité que nos deux familles se réunissent ainsi.
A une certaine époque je nétais pas totalement opposée à cette idée. On sortait parfois le soir, on allait au théâtre ou au cinéma.
Je ne sais pourquoi, il ne sest jamais déclaré.
Jai toujours pensé quil nétait pas intéressé, mais là jai un doute.
Sa femme travaille, elle, il ne len a pas empêché. Ils ont deux enfants, deux charmantes petites jumelles qui vont en classe avec mon cadet.
Et sil épousait lune dentre elle ? Ca bouclerai la boucle, ça calmerait lesprit de mon père qui à toujours regretter que ce mariage ne se soit pas fait.
Et si mon fils lépousait, quel genre mari sera-t-il ? Quel genre de père aussi ?
Mon époux nest pas très proche de ses enfants, il me laisse ça à moi.
Jai appris à garder mon calme dans des situations éprouvantes, à poser de bonnes questions et à en analyser les réponses, jai même appris à définir psychologiquement une personne, mais personne ne ma appris que ce soit à lécole ou à luniversité, à aimer.
Cest le genre de chose quon apprend à la maison je suppose.
Avec ses six femmes et sa ribambelle de gamins, mon père ne devait pas avoir le temps et ma mère étaient trop occuper à essayer daffirmer sa position par rapport à celles de ses coépouses, pour combler le vide affectif que ressentait ses enfants.
Si je ne lavais pas invité, si jétait aller au chinois avec ma copine, comme on lavais prévu au départ, je serai aujourdhui madame Omo, célèbre journaliste, trois enfants, une splendide villa sur les collines qui domine la ville.
Mais il y a une autre possibilité.
Si javais quitté mon mari à sa première infidélité. La première fois ou il est revenu tard avec des signes qui ne trompe pas pour une femme amoureuse, car jai été ou je suis amoureuse de lui, un quelque chose dans le regard, un parfum étrange, une trop grande joie ou irritabilité, un froissement suspect sur le col,
Je nai rien dis, pourtant javais compris, même sil ne le sait pas, jarrive à suivre toutes les évolutions de ses différentes liaisons, rien quen linspectant chaque soir.
Je nen dis toujours rien. Ni à lui, ni à personne. Pourtant jen souffre horriblement.
Si je lavais quitter, à ce moment là jaurais pu, partir avec les enfants, recommencer à travailler.
Jaurais aussi pu refuser darrêter de travailler, prendre une bonne à la naissance de mon aînée et rentrer au boulot. Jaurais eut des journées bien remplies, je me serais peut-être décider à publier mon livre. Mes enfants nen auraient pas été plus malheureux, ils auraient au moins pu fixer un nom sur la cause de leur malheur et nauraient pas eut à vivre avec la culpabilité davoir gâché la vie de leur mère.
En y réfléchissant plus longuement en y repensant bien, je me réveille en sursaut.
Cest moi qui ai gâché ma vie.
Je dois lui dire non.
Ce jour là, je suis aller déjeuner avec ce jeune homme. Je lui avais donné ma parole.
Puis, jai refusé de le revoir.
Jai épousé Phil Omo, il était amoureux de moi, mais trop timide pour me lavouer.
Aujourdhui, 18 ans après, je mappelle Irina Moto Omo, jai 40 ans, je suis mère au foyer, présidente de lassociation des habitants de mon quartier, effectuant des visites aux enfants malades et organisant des ventes à buts caritatifs.
Ma vie est parfaitement bien emplie et je suis même assez surmenée avec mes enfants, mon mari et tout ça.
Lécriture de mon quatrième livre « Le doute révélateur » ma mené à faire des recherches sur les différentes personnes qui ont croisée ma route à différents moments de mon existence. Je suis tombé sur Charles Katumba et sa femme et vous ne devinerez jamais, elle avait lair comblé.
Parole de journaliste, enfin non, de femme.