
Comment était-il arrivé là ? Nul ne le savait. Dans les bistrots du port, on lavait toujours connu comme ça. Lazlo. Sa casquette vissée sur le crâne, sa pipe entre les dents. Rarement lavé. Toujours content. La plupart du temps entre deux eaux (de vie, hélas). Il vivait là-bas, au bout des quais, dans un local désaffecté de lancienne capitainerie quil avait commencé par squatter, et quon lui avait finalement concédé, en échange dun gardiennage tout relatif des installations.
A six heures et demie, tous les matins que Dieu fait, tandis quelle relevait son rideau de fer, Marie-Jeanne, la patronne du Balto, le voyait arriver, tirant la jambe, suivi de son chien Grognard. Cétait lui qui rentrait le paquet de journaux du livreur déposé dans lentrée du couloir attenant au bar.
Pendant que Marie-Jeanne allumait la machine à café, Lazlo sortait son "véritable couteau suisse", une vraie boite à outils, coupait la ficelle quil récupérait on ne sait pour quoi faire, et sinstallait à une table pour feuilleter le premier exemplaire de la pile, en attendant son café.
Vers sept heures, alors quarrivaient les premiers clients, Lazlo commençait une lecture commentée du journal, qui au Balto, était devenue une véritable institution.
La première fois quil avait fait ces gestes, dix-huit ans auparavant, Lazlo ne savait ni lire, ni écrire et à peine parler français. Patiemment, obstinément, jour après jour, lettre après lettre, mot après mot, titre après titre, il avait appris à déchiffrer, et puis, une saison chassant lautre, et les années passant, il était devenu "Lazlo, le liseur", celui qui le matin, au Balto, déchiffrait et commentait, pour les accoudés au zinc, les nouvelles du jour, dans son français rocailleux et avec son accent chantant deuropéen de lEst.
Tous les matins, cétait pareil. Avec Marcel, Paul, Jacques et quelques autres. Contre un café arrosé, Lazlo commentait les grands titres de lactualité, puis sen allait se coucher, à lheure où les autres embauchaient. On ne le revoyait quen fin daprès-midi, quand les enfants rentraient de lécole. Cest alors quil refaisait le plein.
Marie-Jeanne avait même du réactiver une ancienne filière dapprovisionnement en calva de son père, du temps de la belle époque des bouilleurs de crû. Cest quà Lazlo, il lui fallait presque son litre par jour. De la blanche. La "bonne" était trop chère pour lui. Marie-Jeanne marquait. Et quand arrivait la pension, ils faisaient les comptes : les deux tiers y passaient, parfois plus, les mauvais mois, les mois dhiver, les mois de cafard :
Tous les mois ou presque, cétait la même rengaine. Marie-Jeanne lui faisait la morale et lenvoyait paître, une fois son ardoise effacée. Le lendemain matin, Lazlo revenait et Marie-Jeanne ressortait son ardoise. On ne peut pas être ennemi de son commerce, non plus !
Dix-huit ans que cela durait. Et on ne savait toujours pas ce que Lazlo faisait là. Même les soirs de cuite (à Noël, au 14 juillet et à chaque fois que quelquun gagnait au Loto ou au Tiercé), il ny avait pas moyen de le faire parler. On avait bien essayé, pourtant, pendant longtemps. Mais dune part, tout le monde était bourré avant lui, et ou il avait oublié ou cétait un sacré fils de garce !
Jusquà ce jour de la semaine dernière. Dans la matinée, une jeune femme était entrée au Balto. Au premier coup doeil, Marie-Jeanne avait su quelle nétait pas de par ici. Non, ce nétait pas ses vêtements de garçon : jean, pull blouson de cuir noir, et grosses chaussures à bouts renforcés. Ni son visage mince, encadré de cheveux bruns mi-longs, bouclés naturellement. Mais son regard, sans doute, ce regard curieux et un peu timide de qui saventure en terrain inconnu. Elle sétait hissée sur lun des tabourets de skaï crasseux du comptoir et avait demandé :
Cétait du français, mais avec un accent que Marie-Jeanne nidentifia pas tout de suite. Pourtant, avec tous les marins qui passaient par chez elle, les accents étrangers, elle avait lhabitude. Et cet accent-là, elle était sûre de lavoir déjà entendu. Ca allait lui revenir.
Linconnue but son café, sans sucre, à petites gorgées, reposa sa tasse dans la soucoupe et finit par demander :
De saisissement, Marie-Jeanne, lâcha la bouteille de Père Benoît quelle avait à la main et qui alla sécraser dans lévier ; elle resta quelques instants, bouche bée, à regarder linconnue, avant de pouvoir articuler :
Le café est vide à cette heure. Et Marie-Jeanne entraîne sa cliente vers une des tables du fond de la salle, derrière le paravent qui abrite habituellement les joueurs de belote, de manille ou de coinchée.
Irina sest levée. Elle serre son sac à main contre elle, louvre pour prendre son porte-monnaie et régler son café, mais Marie-Jeanne la devance :
Marie-Jeanne est désolée de ne pouvoir assister à ces émouvantes retrouvailles. Mais elle fait contre mauvaise fortune bon cur :
Irina est déjà sur le seuil du café. Le vent sest levé et ébouriffe les mèches bouclées de la jeune femme qui relève le col de son blouson et séloigne à pas pressés à la rencontre de ce père inconnu qui a peuplé tous ses rêves et cauchemars de petite fille et dadolescente.
Chemin faisant, Irina ne voit rien ni du paysage breton au ciel changeant balayé de nuages pressés, ni des installations rouillées de sel et de pluie du port. Elle tourne et retourne dans sa tête la première phrase quil lui faudra prononcer lorsquelle sera en face de lhomme quelle cherche depuis trente-deux ans. Que peuvent bien se dire pour saborder deux parfaits inconnus qui sont en fait père et fille ? Bonjour, je suis votre fille de Hongrie ? Trop brutal. Bonjour, papa ?. Impossible. Être neutre tout dabord. Trouver un prétexte. Ou plutôt non. Aller droit au but : dire quelle est à la recherche de son père, mais ne pas révéler tout de suite quelle sait que cest lui. Oui, cest cela.
A lautre bout du môle, là-bas, une silhouette de marin, casquette vissée sur la tête, et pipe au bec, avance vers elle maintenant, son cabas à la main, un chien jaune à ses basques. Ils vont se croiser bientôt. Ses jambes se dérobent à moitié sous elle :
En entendant, la voix dIrina, une étincelle a surgi dans le regard de Lazlo, aussitôt éteinte :
Lazlo vient de se rendre compte quil sest trahi. Il regarde, ahuri, la frêle silhouette qui lui fait face avec une intensité inhabituelle :
Accablé, Lazlo opine du chef en mâchonnant sa bouffarde éteinte. Trente-deux ans de son passé viennent de resurgir du tréfonds de sa mémoire. Après tout ce temps passé à loublier ! Il faut quil boive un coup, durgence. Et déjà, son pas saccélère, tandis quIrina règle son allure sur la sienne.
En fait, ils franchissent les dernières centaines de mètres sans se dire un seul mot de plus : Lazlo, tête baissée, tendu vers le but à atteindre, et Irina, le souffle court à ses côtés, le nez dans le vent.
Les voilà maintenant attablés face à face, derrière le paravent décoloré du bistrot de Marie-Jeanne. Lazlo vient de lamper son deuxième calva. Il clappe de la langue et relève les yeux. Son regard sans fond démigré sans famille rencontre le bleu délavé de celui dIrina :
Au lieu des explications en français, progressives et laborieuses que sa raison prétendait faire, ces mots vrais, ces mots simples sont sortis de la bouche dIrina dans sa langue maternelle, comme malgré elle, sans quelle lait voulu, et Lazlo les reçoit en plein cur, comme une balle de fusil.
Son regard se brouille soudain. Ces deux syllabes à peine entendues, cen est trop pour son vieux cur : et la tête de Lazlo Duran vient heurter avec un son mat le bois ciré de la table de café, envoyant sa pipe et sa casquette rouler à terre tandis quun cri séchappe de la bouche dIrina :" Papa !".
© P.-A. G., 1998.
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