Voir clair
de Caroline Champigny
Un stationnement sous-terrain qui coule la rouille. Un homme se flatte, chassant les poussières imaginaires quil voit sur sa veste. «Elle ma sûrement vu dans le Voir en première page, je vais attendre quelle me le fasse remarquer.» Il débarre son véhicule en prenant soin de ne pas abîmer la peinture avec ses clés quil tient fermement ensemble. «Je lui dirai : oui, un ancien copain de Communication
Non, plutôt : une amie qui travaille à ce journal, ma convaincu quil sagirait certes dune exposition notoire, mais sobre.» Il navait pas fermé sa portière et gardait ses clefs pressées sur sa cuisse tandis quil réfléchissait à sa vantarde séduction. Il quitte le stationnement en vitesse, lheure du rendez-vous approche.
Une chance que je tai, je sais maintenant ce que sont la gradation de la douleur, la tentation refoulée, lisolement. Tai-je parlé des pancartes illuminées avec ton nom et ta tête daffiche qui bordent mes trottoirs dinsomnie? Oui, oui : ton nom légendaire est en tête daffiche! Ton nom y est affiché en caractère gros comme ta tête. Ta tête y est fichue dun nom qui fait peur. Un film dhorreur. Je te jure que je tuerais toutes celles qui vont aller au cinéma pour te regarder. Cest ni un rêve, ni un cauchemar, cest un gros cafard qui me ronge lestomac.
Lui : Une amie qui travaille à ce journal ma convaincu quil sagirait certes dune exposition notoire, mais sobre. Commentaire accompagné dune énorme bouchée croustillante, mais assurée.
Elle : Dans larticle, pourtant, il me semble avoir lu : lami du rédacteur aux activités culturelles, Mathieu
Lui : Sévigny, oui, oui
également. Claire, t'ai-je dit que tu étais ravissante ?
Tu nas pas remarqué quau restaurant, je nai rien touché ? Jai piqué la salade, avancé la bouche et lai toute remise, froissée, dans lassiette. Toi je te mange autrement, fiévreusement, impatiemment, goulûment, voracement, gloutonnement, dégeulassement et cest en pensant à ces synonymes que je desserre les dents métalliques et froides de ton pantalon. Tu mas rendue cannibale, te manger à genou me fait mal et ainsi je pars sur une autre énumération ludique : les rimes en «al», même celles que je ne connais pas, du genre «tu as rendu mon travail bancal».
« Merde, elle avale moins bien mes salades que celles du restaurant» pense-t-il à demi-retourné vers le serveur tentant frénétiquement de le faire venir à la table. « Voilà que tu as besoin dun helper, looser? » pense-t-elle dressant un sourire invitant sur ses lèvres au serveur en question. Il arrive, remet la facture que pait étonnamment vite lhomme qui escorte dans le même élan celle quil a ironiquement payée pour lescorter.
Lui : Pardonne-moi, je suis mécanique. Cest mon boulot routinier qui déteint sur tout le reste.
Elle : Cest moi qui devrais dire ça ! On sest jamais fait de promesse et puis, je serai toujours ton «one-night-stand préféré » ?