Ca se bouscule dans la cour. Tous ces insectes remuants, grouillant, toutes ces larves défiant les lois de la stupidité sont stupéfiant. Un coup de cloches, et cest le branle bas de combat. En rang par deux devant le numéro de chaque classe, sous le préau. En rang par affinités, les idiots avec les idiots, les crétins avec les crétins. Moi, au milieu, seule. Anesthésiée. Sonnée. Matraquée par la tohu-bohu qui ne me laisse dautres choix que de suivre le mouvement. Une andouille parmi des cervelles de moineaux, de porcs, de veaux, de thon.
Deuxième sonnerie. Les retardataires accourent. Les femelles, fières, minaudant à qui mieux mieux, les mâles, viriles, forts et imbus de leurs personnes. Lun des couples a perdu sa virginité dans les toilettes, en 5 minutes. Il était temps, à 14 ans passé. Ils étaient tout de même sérieusement en retard sur le calendrier sexuel de leurs congénères, et faisaient figure de tâches. Mais bon, le rattrapage est fait. Maman truie fera de futures belles portées tout aussi ragoûtantes et débiles que les originaux, que papa verrat pourra instruire sur les stades, en avalant force coca, hot dog et hamburger, tout en criant les insanités communes à leurs espèces. Tout est rentré dans lordre, donc.
Troisième sonnerie. Tout le monde est la. Ca continue à se marcher sur les pieds ; lespace vitale, vous comprenez ! Une foule de grognements, mugissements, braiments... séchappent de la masse. Le bloc des individus nest plus quun. Lamas dimbéciles multiples ne forme plus quune seule entité, un seul corps, une seule consistance. Mais un virus est installé en son milieu. Il est la, ce fichu virus. Il dérange. Il sinterroge : « mais quest ce que je fais là, moi ? Cest pas ma place, mais où alors, où ? » On ne laime pas ce virus. Personne ne laccepte, nul ne le supporte. On voudrait le voir disparaître. Mais il saccroche, le virus, il est tenace. Il na pas le choix, le virus. Ses parents, ses profs, ses proches lui répètent bien assez souvent quil est obliger dy passer, de rester, de tenir. Alors il se retient le virus. Il se retient pour ne pas déclarer forfait, pour ne pas se retirer de ce corps qui ne le veut pas. Il se retient pour ne pas activer lautodestruction de son propre système planétaire. Il se retient, encore et toujours. Il se dit quil faut vivre, que la vie est belle. Mais il ne voit pas sa beauté. Peut être quil est aveugle le virus. Peut être. Il ne voit pas la beauté car il ne peut y avoir de beauté dans la guerre. Cette guerre quil mène contre la cohorte harcelante des globules blancs, cette guerre qui le touche plus quil ne voudrait, cette guerre qui laffaiblit de jour en jour, cette guerre quil est le seul à savoir mener. Il est malheureux le virus. Mais personne ne le sait. Il ne veut pas. Il a assez de faiblesses devant lesquelles ses boucliers ont sautés. Il ne leur donnera pas celle-ci. Alors il se tait, le virus. Il pleur dans son coin, seul. Il pleur quand la bataille est fini, et quune fois de plus, la victoire est au corps. Il pleur en silence dans sa tête, il verse les larmes de ses désillusions, il laisse sépancher les lambeaux de son âme blessée.
La déchirure est profonde, elle atteint le noyau de lunivers. Le virus nest plus dans le corps, désormais. Il est la haut, quelque part dans les étoiles, sur la queue dune comète. Il a rejoint sa vérité. Il respire la plénitude du bonheur. Si les autres savaient
Une antre de douceur, dirradiations intenses et jouissives de douceurs sereines. La comète est brutalement percutée par un météore fou. Secoué, le virus hoquette un cri de protestation. Et le coup part. Un poing fermé rebondi sur la figure du virus. Ses muscles faciaux se contractent, endoloris ; la meurtrissure se répercute de noyaux en noyaux, elle résonne maintenant dans tout son être. Le virus a mal. Il a mal de souffrir sans comprendre.
Tout est calme maintenant, autour de lui. Les murs salis de la classe ont remplacées la lumière des étoiles. Il guette le professeur de math, celui qui a tout vu. Le témoin. Mais rien nest dit. On parle de Pythagore, de racine au carré et de pi. Alors la haine prend le virus. La haine lhabite, linonde, lapaise de sa chaleur étouffante.
Lui qui grelottait de peur et dincompréhension, le voici qui brûle de colère et de mépris. Le cours aura duré une heure. Il naura pas été long. Il aura été puissant, instructif et dévastateur. Son respect des autres est mort pendant ce cours. Il aura suffit dune brute et dun témoin muet pour ça. Deux individus auront sufis pour lui dessiller les yeux, et lui faire comprendre la plus grosse bêtise proférée par Rousseau, cet âne profondément humaniste. Non, lHomme nest pas naturellement bon. LHomme est tout au plus un animal pittoresque et évolué. Suffisamment pour détruire par simple plaisir et désir. Mais insuffisamment pour comprendre que chacune des ses actions entraînent forcement des conséquences, aussi infime soient elles. Leffet papillon
Alors le virus se jure de ne plus jamais croire en eux. Il le veut de toutes ses forces, de toute la puissance de sa pauvre âme. Il jouera avec eux, désormais. Ils ne seront plus que des jouets dérisoires dans la main du maître. Il sera le maître. Eux le cancrelats. Il se jure de les écraser de sa toute puissance. De les piétiner. Les dépersonnaliser. Aucun deux naura le droit à une identité, à une reconnaissance propre en tant quindividus, tous, ils seront anonymes. Il les méprise, le virus. Il méprise cette futilité, cet infantilisme quil perçoit en eux. Il se dit quil naura pas beaucoup deffort à faire. Le troupeau quils forment leur enlève déjà toute personnalité, leur interdisant de découvrir leur originalité personnelle aux yeux des autres. Ils nont déjà plus dexistence individuelle à ses yeux. Ils forment la masse haie de ses contemporains. Alors il jubile le virus. Pour la première fois depuis longtemps, il se sent supérieur à eux. Car lui, il pense. Il possède ce queux nont pas : une pensée réfléchie, construite et intelligente, une pensée qui ne dépend que de lui seul, pas des autres, jamais.
A la fin du cours, le virus avait gagné. Le corps aurait put le détruire. Il lavait rendu immortel. Bien sur, il continuera a avoir mal, a ne pas comprendre ce qui lentoure, à séreinter dans la quête de réponses hypothétiques. Mais malgré celà, il sait quil ne tentera plus de sautodétruire, car il a trouvé un but : la vengeance. Celle qui lui fera oublier toutes les humiliations, les coups, les insultes, le quotidien. Un jour, les rôles seront inversés. Il sera adulé par ces milliers, ces millions de larves lobotomisées qui forment les peuples. Et lui continueras à les mépriser. Parce que les pantins, ça ne méritent aucun respect. De temps en temps, on leur jette un bout de papier griffonné en pâture, pour lequel ils sont heureux de se battre. Ca leur suffit, et cest tellement risible, cette petitesse dévoilée dans la quête perpétuelle didole. Incapable de concevoir quils puissent exister par eux-mêmes, ils se projettent dans les autres, jusqu'à devenir fanatiques de ces autres. Même un chien se trouve moins servile que ça.