Noir. Il létait, noir, avachi au coin du zinc, jeté sur un siège tout près des toilettes, la tête nichée dans ses coudes
garanoir ou pinot, que sais-je ? A moins quil nait devant lui quelque pichet dun sombre bordeaux, issu de certaine cave obscure.
« Il », ai-je dit. Qui, il ?
Considérant que lhomme que nous découvrons ne sait plus lui-même qui il est, je ne maventurerai pas moi-même à le nommer. Disons simplement que comme dans tout récit de boutique obscure qui se respecte, il porte (de travers) un borsalino et (assez droit) un imper douteux. Lunettes de soleil ? Inutile : léclairage est déjà bien chiche en ce local. Pour faire bon poids, je précise quil sagit dun habitué. Tout le monde le tutoie, du barman jusquà léquipe détudiants qui festoie à grands coups de Guinness, à lautre bout de la salle. Même le Wurlitzer du fond le connaît, pour avoir partagé bien malgré lui certaines de ses séances de dégustation prolongées. Doù une relation du genre paroxystique, essentiellement fondée sur la terreur.
Cest à ce moment du récit quentre un autre individu, blouson de cuir noir, poil de jais, encore plus difficile à cerner que le premier : lui, personne, dans létablissement, ne le connaît. Il demande le téléphone.
- Dans le coin sombre, derrière lhomme à limper, dit le barman, sans lâcher la tasse à café Carte Noire quil essuie. Si vous voulez de la lumière, vous appuyez sur le bouton.
- Pas besoin, répond laconiquement le visiteur.
Ce dernier se faufile entre lhomme au bar et le mur. Passage étroit. Crasse antique. Finalement, il atteint lappareil téléphonique. Un de ces vieux ronfleurs en bakélite couleur débène, avec un disque dappel et une cagnotte ventrue, juste en dessous. Des cartes de visite de taxis sont épinglées au mur.
Lhomme décroche le combiné, un de ces objets tout en rondeurs, tout en lourdeurs, et compose un numéro, dans lindifférence générale. Lhomme avachi au bar entend une conversation dont il croit distinguer quelques mots :
- Ouais, mec, salut, ça va ? Je suis au bar sans nom
Ils ont un téléphone fabuleux, une vraie pièce de musée. Tu passes me prendre ? Ça marche.
Puis linconnu au téléphone se baisse.
Lhomme du bar, lui, reste perdu dans sa tour divresse. Un petit univers aux recoins noirs où il lui semble entendre, de loin, des bruits discrets, minuscules, imperceptibles. Comme du métal frottant contre du métal, comme une clé quon tourne, tout doucement. Ou un couvercle que lon dévisse ? Il lui faudra tirer ça au clair un jour, cela lui paraît soudain essentiel. Mais déjà, suit un son de métal tombant dans un sac. Beaucoup, beaucoup de métal. Des clés, comme dans un film déjà vieux ? Des jetons, comme au casino ? De largent, du vrai, comme quand ya lEuromillions ?
De quoi se repayer une tournée ?
A cette pensée, le fidèle du zinc a un mouvement. Il lève la tête, essaie dattraper son pichet. Puisque argent il y a, autant finir le breuvage rouge et noir, encore abondant, quil contient.
Mais sa main le trahit
Le pichet lui échappe, tombe
Lhabitué le regarde, médusé, séloigner doucement vers le carrelage. Est-ce le carrelage qui se rapproche, ou le pichet qui descend ? Tout ce sang de la Terre perdu, tout ce fruit du travail humain qui va irrémédiablement finir sur le sol lisse et froid. Quel gâchis
Le voilà qui se répand en langues noirâtres, entraînant dans sa course les éclats de terre cuite du petit pot denviron un demi-litre qui le contenait. Dommage.
Mais le client prend conscience dune soudaine agitation autour de lui. Ayant compris son manège de videur de cagnottes, en effet, le barman court au noir visiteur inconnu en criant : « Au voleur ! ». Linconnu du téléphone, lui, rassemble ses dernières pièces et se met à courir. Pas bien loin : ses chaussures à semelles de cuir glissent sur le carrelage souillé de vin rouge. Il tombe
et sassomme. Le patron na que le temps de voir ses pieds dépasser du bar, et dentendre un grand bruit de dégringolade.
- Eh, Isidore, tas foutu quoi ?... demande-t-il à son fidèle client.
- Ben jsais pas
jai briqué mon pichet, faudra que tu men remettes un autre
Alors le visage de lhomme du bar sillumine, un grand sourire traverse son visage.
- Tant que tu veux, Isidore ! Je te dois une fière chandelle ! Ya un voleur qui vient de glisser sur le pinard que tu as renversé. Allez, on va sen déboucher une, de derrière les fagots
Puis le barman se tourne vers le reste du café, face aux gens qui, pour certains, avaient limpression quil se tramait quelque nébuleuse histoire.
- Ho, tout le monde ! Isidore vient darrêter un brigand ! Le gars, par terre, a essayé de vider la caisse du téléphone
Laissez-moi le temps dappeler les flics ; après, joffre la tournée ! Champagne pour tout le monde
Du fond de létablissement soudain détendu, un jeune homme sécrie :
- Bravo ! Ce sera la tournée Isidore ! Un héros pareil, ça sarrose !
Wolfoni