Cétait un soir de décembre. Comme à son habitude, la famille était installée dans la cuisine. Bien sûr, il y avait un salon mais on y pénétrait rarement : lorsquon invitait des amis, de la famille. Quand Betty était de bonne humeur, elle sasseyait au piano noir. Alors, elle ne jouait pas du Mozart ou du Ravel mais bien du jazz, des blues.
Pendant la guerre, Betty alors une jeune fille dune quinzaine dannées avait été fortement impressionnée par les G.I. américains et tout ce quils représentaient.
Non seulement, ceux-ci avaient introduit le chewing gum et les jeans dans la vie de la famille Martens mais également le bee-bop, le jazz, les blues.
Il faisait bon dans la vieille cuisine. Face au poêle de fonte noire qui dégageait une forte chaleur, une grande table rectangulaire était placée contre le mur. Huit personnes pouvaient sy installer aisément. Lorsquon agrandissait la table, celle-ci prenait des airs majestueux de table de salle à manger.
Grand-père lisait le journal et grand-mère reprisait des chaussettes.
Betty, la mère de Véronique, tricotait un de ses fabuleux pulls dont elle avait le secret. Combien de fois navait-elle pas raconté à Véronique que lors de la fuite devant les Allemands lorsquils envahirent Bruxelles elle avait emporté un seul pull over. Durant les trois ans de guerre, cachée à Stavelot, démunie de vêtements, elle avait défait et redéfait ce malheureux pull over. Néanmoins, chaque nouveau pull qui sortait de ses mains était magnifique.
Eugénie, la jeune sur de Betty, sépilait les sourcils. Véronique, quant à elle, regardait le vieux coffret à bijoux de sa mère. Elle aimait regarder ces bijoux démodés, témoins dune époque révolue.
« Maman, cest ce collier que je préfère. »
Ce nest pas un collier, cest une chaîne. Cest vrai, elle est spéciale.
Véronique examinait attentivement la chaîne composée de maillons dargent. Le centre de la chaîne formait un oiseau sagrippant à une branche. Lil de loiseau était représenté par un minuscule rubis. Les maillons formant la chaîne et loiseau avaient chacun en leur centre une turquoise.
La chaîne avait été donnée à Betty durant la guerre. Un jeune soldat américain la lui avait offerte en gage damour avant de partir au combat. Il nétait jamais revenu.
« Pourquoi ne portes-tu jamais cette chaîne ? »
Je ne sais pas. Pourtant, je la trouve fascinante mais quelque chose mempêche de la porter. Peut-être est-ce parce que je soupçonne Johnny de lavoir volée.
« Tu nous as toujours raconté que les soldats américains ne restaient jamais longtemps à Stavelot. Où aurait-il pu la prendre ? »
Cest vrai mais avant darriver à Stavelot, Johnny nous avait raconté que son régiment avait combattu dans une grande partie de lEurope. Regarde comme le travail de la chaîne est fin et semble ancien. Je doute que Johnny, qui venait dune famille du Nevada, possédait un tel bijou. Je suppose que lors dun combat, il est entré dans une maison abandonnée et comme tous les soldats a voulu emporter un souvenir.
Eugénie mêla son grain de sel à la conversation :
Jétais toute petite mais je me souviens fort bien de Johnny. Il était grand et chaque fois quil me soulevait dans ses bras, javais limpression datteindre le ciel ! Et évidemment, il avait toujours un bout de chocolat dans ses poches.
Mais ce dont je me rappelle surtout, ce sont ses yeux bleus.
Cest extraordinaire que tu te rappelles ces détails ! A cette époque, tu nétais pas plus haute que trois pommes. Mais cest vrai, Johnny avait les yeux comme la mer et des cheveux blonds.
La grand-mère soupira.
Il y a tant de jeunes gens dont nous navons plus jamais eu de nouvelles. Ils sont sans doute décèdés, loin de leur famille. Cest si triste la guerre.
Betty reprit :
Cest curieux. Je nai jamais porté cette chaîne et pourtant les turquoises ont gardé tout leur éclat. Tu sais, Véronique, puisque tu aimes tellement cette chaîne, ce sera mon cadeau danniversaire pour tes dix huit ans !
« Merci maman, cest gentil. Jai toujours été fascinée par cette chaîne. »
La jeune fille se leva et alla embrasser sa mère. Betty était une jeune femme de quarante ans. Depuis la mort de son époux, elle était retournée vivre avec ses parents et sa jeune sur. La maison était assez grande pour toute la famille.
La maison était sise dans le vieux Bruxelles. Ce qui était singulier, cest que bien que située dans un quartier populaire, un énorme jardin faisait suite à la maison. Les herbes y poussaient librement et pour la personne qui y pénétrait pour la première fois, elle aurait eut un avant-goût dune jungle plutôt que dun jardin bruxellois.
Souvent, Véronique sétait demandé pourquoi sa mère ne songeait pas à se remarier. Avait-elle tant aimé son père ? Véronique ne se souvenait pas de ce père mort peu de temps après sa naissance. Elle savait quelle lui ressemblait.
Un jour, Véronique avait demandé à Eugénie pourquoi Betty ne se remariait pas.
Eugénie lui avait répondu :
Je crois que Betty aimait profondément Johnny. Lorsque la guerre sest terminée, nous sommes retournés à Bruxelles. Cétait une époque de bals, de réjouissances continues. Tout le monde cherchait à sétourdir, à oublier la guerre. Betty a rencontré Dave, ton père. Il ressemblait à Johnny mais en plus fin, en plus raffiné. Trois semaines après leur rencontre, ils se sont mariés. Je crois quils ont été fort heureux. Mais quand ton père est décédé, suite à un accident de la route, Betty na plus voulu entendre parler de remariage. Jai limpression quelle repense à Johnny.
Véronique se précipita au grenier. Elle sinstalla sur le divan et ouvrit la petite boite capitonnée dans laquelle reposait la chaîne de turquoise. Délicatement, elle passa ses doigts sur chaque maillon. Elle se mit la chaîne autour du cou. Une idée bizarre lui passa par la tête :
« Le destin va saccomplir. Maintenant, je ne serai plus actrice mais spectatrice. »
Elle se mit à rire.
« Quelle idée saugrenue ! Je me demande si le chocolat que jai avalé, pour ne pas dire que jai dévoré, agit de cette façon sur mon cerveau ? »
Véronique aimait être dans le grenier. La pièce était vermoulue, poussiéreuse mais elle contenait des objets disparates qui faisaient la joie de la jeune fille : un vieux mannequin de couturier, un canapé branlant, des malles, des cadres entassés dans un coin, un vieux phonographe.
Une lucarne laissait pénétrer la lumière du jour. Pelotonnée sur le divan, Véronique passait des heures à écouter les vieux disques de Yma Sumac, Frankie Laine etc.
Elle rêvait, à quoi au juste, elle ne le savait pas. La vie était agréable au sein de la famille mais il lui semblait quil y avait un vide à combler, un monde à découvrir..
De temps à autres, elle avait des crises de gourmandise. Alors, tout ce qui était sucré était avalé en moins de temps quil ne faille pour lécrire. Les pralines quon venait de lui offrir pour son anniversaire avaient été englouties en quelques minutes ! Elle se sentait bien, un peu songeuse, un peu mélancolique. Elle ferma les yeux, ses membres salourdissaient et la tête lui pesait.
Soudain, elle vit un jeune homme blond, aux yeux bleus, qui savançait en souriant. Il était au centre dun groupe de jeunes gens de son âge qui se promenaient le long dune allée de marronniers.
Véronique ne comprenait pas. Bien quelle eut les yeux fermés et quelle voyait ces images, sa faculté de penser était intacte. Aussi, ne comprenait-elle pas pourquoi ces jeunes gens étaient habillés dune façon si démodée comme au début du siècle. Ils portaient des redingotes, des chapeaux haut de forme, des guêtres blanches. Un garçonnet apparut. Il courait, vêtu dun costume marin et faisait tournoyer un cerceau. Deux jeunes femmes apparurent. Elles avançaient à pas lents. Elles portaient des robes très ajustées jusquaux genoux, ensuite ces robes sévasaient. Leurs chapeaux étaient de véritables chefs-duvre de plumes.
« Ma parole, on se croirait en 1900. Cest complètement dingue ! »
Véronique ouvrit les yeux. Le vieux grenier était toujours tel quelle le connaissait. Rien navait changé.
« Cest idiot ce qui marrive. Je ny comprends rien. Est-ce que jaurais fait un voyage à travers le temps ? Je nai rien bu ! «
Tu dérailles, tu lis beaucoup trop et cest ce qui arrive. On a toujours dit que trop lire est mauvais pour la vue mais chez toi, cela agit sur le cerveau.
« Eugénie, je tassure que chaque fois que je porte la chaîne et que je me concentre cest à dire que je fais le vide dans mon esprit -, je vois des images qui apparaissent. Ce qui est le plus troublant, cest que le jeune homme blond est toujours présent. Dans la dernière image, il tenait une lettre entre ses doigts. Il ne lavait pas ouverte mais il souriait comme sil savait de qui elle provenait et il avait lair heureux.
Pourtant Véronique, quand jai mis la chaîne, je nai rien vu.
« Cest parce que tu ny crois pas et peut être nes-tu pas aussi sensible que moi. Tu es très, trop réaliste. Écoute, jai une idée : viens au grenier ; »
Que veux-tu faire au grenier ?
« Viens, nous allons tenter une expérience. »
Les deux jeunes filles montèrent au grenier. La grand-mère les suivait du regard. Elle savait quelles complotaient quelque chose mais elle ne savait pas quoi.
Elle ne parvenait pas à entendre ce quelles disaient, elles parlaient trop bas. Leur comportement était étrange. Eugénie navait pas lair rêveur, donc il ne sagissait pas de garçon. Véronique ne semblait pas animée : donc, elle navait pas de projet fumiste en tête. Néanmoins, son sixième sens lui disait quil ne fallait attendre rien de bon dans les apartés des deux jeunes filles.
Installées sur le divan, Véronique tentait de convaincre Eugénie.
« Admettons que je sois plus sensible que toi et que des images du passé mapparaissent lorsque je porte cette chaîne. Tente de te concentrer tout comme moi et donne-moi la main pendant que nous avons les yeux fermés. Il se peut que tu voies également les mêmes images que moi. Pourquoi ne pas essayer ? »
Eugénie ne semblait pas enchantée par cette proposition mais, au fond, que risquait-elle ?
Je veux bien essayer mais je suis certaine que rien ne se produira. De plus, sil se produit quelque chose, il faut en parler aux autres. Cest promis ?
Véronique se contenta de hocher la tête et pris de sa main gauche la main droite de sa jeune tante.
« Ferme les yeux et tais-toi. Concentre-toi, ne pense à rien. Je commence. »
Le grenier était silencieux. Même les bruits de la rue ne parvenaient pas à briser le silence. Toute vie sétait arrêtée.
Soudain le jeune homme blond apparut. Il était assis dans une bergère couleur vieil or placée près dune cheminée de marbre noir. Le jeune homme tenait dans la main un délicat mouchoir de dentelle de Bruges. Il respirait un léger parfum de lavande qui sen dégageait. Ses yeux bleus reflétaient la joie. Il prit une clochette posée sur une petite table de marqueterie qui se trouvait à sa droite. Au son de la clochette, un vieux serviteur pénétra dans la pièce :
Monsieur désire ?
Allez commander chez Mademoiselle Laure, la fleuriste au coin de la rue du Bosquet, deux douzaines de roses rouges et envoyez-les, de ma part, à Mademoiselle Berthe de Martheuse.
Le jeune homme sortit sa carte du secrétaire Louis XVI et écrivit une seule phrase : Le regard de vos yeux sombres hante mes pensées. Jean
A cet instant, Eugénie sécria :
Cest incroyable, cest impossible.
« Tu vois, je te lavais bien dit. Il suffisait de te concentrer. »
Non, tu ne peux pas savoir. Ce qui est incroyable cest que le jeune homme que nous avons vu, ce Jean, ressemble comme deux gouttes deau à Johnny ! Tu sais, ce soldat américain qui était fou de Betty et qui lui a offert la chaîne que tu as autour du cou !
« Cest impossible. Comment un Européen du siècle passé pourrait-il ressembler à un Américain des années 40 ? »
Véronique, je ne rêve pas. Dailleurs, nous allons nous en assurer tout de suite. Nous allons faire participer toute la famille à la prochaine séance. Tu verras leur réaction. Si en te donnant la main je suis parvenue à voir les mêmes images que toi, il ny a aucune raison que les autres ne puissent en faire autant.
« Tu crois que grand-père acceptera ? »
On verra bien mais il faut tout dabord en parler à maman.
Eugénie et Véronique descendirent du grenier. La grand-mère était dans la cuisine et Eugénie lui raconta toute lhistoire.
Tu es certaine que cétait Johnny ?
Oui maman, tu le verras toi aussi quand nous ferons la séance ce soir.
Je veux bien essayer mais je me demande comment Betty va réagir. Aussi, comment se fait-il que Betty na jamais capté des images lorsquelle portait cette chaîne ?
« Tu sais grand-mère, peut-être est-ce moi seule qui ai hérité de ta sensibilité, de ton don de prévoir des évènements. Se pourrait-il que Johnny veuille nous confier quelque chose ? »
Nous verrons bien mais si Betty ne le veut pas, nous nen ferons rien. Elle a tant aimé Johnny et je ne veux pas quelle souffre davantage.
La famille était assemblée dans la cuisine. Betty ne disait rien. Elle observait sa mère qui faisait griller des tranches de pain sur le poêle. Lorsque le pain était à point, elle ajoutait une pointe de beurre avec une gousse dail. Cétait le repas favori des soirs dhiver.
Alors, quen dis-tu ? Ne veux-tu pas revoir Johnny ?
Betty ne pipait mot. Cétait certain quelle aurait voulu le revoir, entendre sa voix. Il était toujours à ses côtés. Il ne se passait pas de jour sans quelle ne pense à lui.
Finalement, la grand-mère se décida :
Cest une histoire étrange. Tant de phénomènes inexplicables se produisent. Peut être Johnny veut tavertir, te dire quelque chose.
De façon inattendue, le grand-père se mêla à la conversation :
Si Johnny est apparu, si cest lui, il veut certainement nous communiquer un message. Il ne repose pas en paix. Il nous faut lentendre. Pourquoi ne pas tenter lexpérience ?
Véronique, tout excitée, se leva et embrassa son grand-père.
« Venez, allons au grenier, commençons de suite.
Toute la famille monta au grenier. Le grand-père et Eugénie installèrent une petite table au milieu de la pièce. Ils sinstallèrent tous autour de la table. On éteignit les lumières, sauf celle dun petit abat-jour. Véronique se sentait nerveuse. Betty sen aperçut.
Si cela timpressionne, nous pouvons faire cette séance une autre fois.
« Non, maman, je suis curieuse de savoir si cest bien de Johnny dont il sagit. De plus, sil veut nous communiquer un message, il faut lécouter. »
Toute la famille se donna la main et ferma les yeux. Le silence était absolu. Après quelques secondes dattente, le jeune homme blond apparut. Il était en arrêt devant la devanture dun joaillier de la rue au Beurre, près de la Grand Place. Très élégant, il tenait à la main une canne débène dont le pommeau divoire était travaillé en forme de serpent. Il entra dans la boutique. Un vendeur se précipita pour lui ouvrir la porte tandis quun homme plus âgé savança vers lui.
Nous sommes heureux de vous revoir Monsieur le Comte. Avez-vous fait bon voyage ?
Mon voyage en Amérique était très intéressant. Croyez-moi, Hugues, notre vieille Europe se meurt. LAmérique, cest lavenir.
Hugues, jai rencontré une jeune demoiselle adorable. Je veux lui offrir un bijou spécial. Cest une jeune fille à la peau claire mais aux cheveux et aux yeux noirs. Bien quelle soit jolie comme un cur, elle est modeste, très douce. Je désire un bijou dont la beauté résiderait dans la finesse et non pas dans le volume des pierres précieuses.
Hugues considéra le comte avec étonnement. Cétait bien la première fois que le comte ne désirait pas impressionner une femme par le prix du bijou.
Je pense que jai un bijou qui conviendrait à la jeune fille dont parle Monsieur le Comte. Cest une chaîne très fine, de toute beauté mais jusquà présent, bien quelle soit fort admirée, elle na trouvé aucun preneur. Sa finesse et délicatesse ne siéent à aucune de nos clientes.
Hugues fit un signe au jeune vendeur et lui glissa quelques mots à loreille. Le jeune homme pénétra dans une petite pièce attenante et en ressortit avec un châssis de velours bleu ciel sur lequel étaient pendues différentes chaînes. Le regard du Comte se posa immédiatement sur la dernière chaîne.
Quel travail, quelle finesse ! Cette chaîne a été faite pour Berthe. Emballez-la-moi. Je lemporte. Je veux la lui offrir ce soir même.
Véronique ouvrit les yeux. Limage sétait estompée. La famille ne bougeait pas. Il semblait que personne ne respirait plus !
« Alors, quen pensez-vous ? Vous avez vu, cest la chaîne que maman a reçue de Johnny et quelle ma donnée. »
Cest bien Johnny mais un Johnny dun autre temps !
Pourquoi nous apparaît-il maintenant ?
Il a certainement quelque message à nous transmettre.
Continue, Véronique. Nous ne pouvons pas nous arrêter à mi-chemin.
Tous attendaient la suite de la vision. Ils se reprirent les mains et fermèrent les yeux. Ils vivaient dans une autre dimension et semblaient ne pas sen rendre compte. Finalement, ils ne voulaient quune chose : savoir ce que Johnny avait à leur dire.
Le Comte sorti de la joaillerie. Il regardait la montre suspendue à la chaîne dor dans son gilet. Oui, il avait tout son temps. Il pouvait se promener à son aise. Il arriverait à temps chez Berthe de Martheuse. Il faisait beau, le soleil nétait pas avare de ses rayons. Les cavaliers trottaient le long de lallée où les marronniers se dressaient majestueux.
A dix-sept heures précises, il se présenta à lhôtel particulier de la famille de Martheuse. Cétait un petit manoir blanc qui dressait ses tourelles à lentrée du parc de Saint Gilles. Un majordome solennel lintroduisit dans un petit salon, au bout du long couloir qui menait vers lescalier.
Soudain, le Comte entendit le froufrou dune robe. Il se retourna. Vêtue dune longue robe de taffetas bleu turquoise, Berthe de Martheuse entrait dans le salon. On ne distinguait pas encore nettement son visage.
Chère Berthe, quel plaisir pour moi de vous voir. Les heures sans vous semblent si longues. Permettez-moi de vous offrir ce petit cadeau qui vous plaira, je nen doute aucunement.
Il tendit le petit paquet à la jeune fille qui tout en le remerciant ouvrit la boite. Elle sexclama lorsquelle vit la chaîne et commença à le remercier tout en soulevant la tête quelle avait toujours tenue baissée jusque là.
Des cris fusèrent et Betty sévanouit. Sa mère se précipita vers elle, une serviette mouillée à la main. Le grand-père, Eugénie et Véronique se regardaient les yeux pleins deffroi.
Betty se redressa enfin :
C est Johnny! Le Comte, cest Johnny! Et Berthe de Martheuse, cest moi! La chaîne offerte à Berthe, cest la chaîne que Johnny mavait offerte et que jai donnée à Véronique ! En portant cette chaîne, Véronique nous fait revive lhistoire de ceux qui semblent être nos aïeux et ceux de Johnny.
Tout le monde se taisait. Il semblait que ce que Betty déclarait était vrai. Quapporteraient les autres visions ? Étaient-ce simplement des souvenirs ensevelis qui remontaient à la surface où grâce à la force de cette chaîne et des dons de sensibilité particulière de Véronique, un message se manifesterait ?
Le grand-père parla :
Ces visions sont probablement sans danger mais je ne sais pas si nous devons continuer ces séances. Cest un peu comme si nous réveillions lesprit des morts et il me semble que nous devrions les laisser dormir en paix. Je veux en discuter avec votre mère. Pour linstant, nous allons arrêter ces séances.
Pendant quelques jours, personne névoqua plus le nom de Johnny mais tout le monde y songeait. Un soir, durant le dîner, Eugénie ny tenant plus sadressa à son père :
Alors, papa, quavez-vous décidé ? On continue ?
Le père regarda la mère et celle-ci fit un mouvement de la tête.
Nous avons longuement discuté et avons décidé quil faut continuer. Johnny naurait certainement jamais voulu nous faire mal et sil a décidé de nous parler, cest que cest important pour lui et peut-être pour nous. Il était fou de Betty et il nous faut entendre ce quil a à dire.
On mangea plus vite que dhabitude. Lorsque le dîner se termina, Betty se leva et ferma les tentures. Eugénie alluma labat-jour. La séance commença. Mais rien ne se passa. Aucune vision, aucune image. Véronique était angoissée. Que se passait-il ? Avait-elle perdu son pouvoir de captation ? La famille était silencieuse.
Soudain, Betty parla :
Nous devons monter au grenier. Cest là que les images se révèlent. Peut-être faut-il un cadre spécial pour que Johnny se manifeste. Montons.
Tous grimpèrent les marches qui les menaient au grenier. Ils sy installèrent en silence. Latmosphère était assez étrange : non pas diabolique ou effrayante mais calme, douce, bienveillante ! Il semblait que le grenier était peuplé de présences bienveillantes.
La séance commença. Véronique sentait son cur battre très fort. Berthe de Martheuse était en grand deuil. Le seul bijou qui paraît sa robe noire était la chaîne que le Comte lui avait offerte. Un officier était assis sur un canapé dans le petit salon même où Jean lui avait offert le pendentif. Berthe entendait de vagues paroles :
conduite héroïque
visions
rêves
soirées à évoquer les Amériques
.
Finalement, lofficier se leva, présenta ses hommages à Berthe et quitta le salon.
A ce moment, il sembla quune vapeur blanchâtre sengouffrait dans le salon de la famille de Martheuse. Après quelques secondes, la vapeur se dispersa et une nouvelle image se forma. Il y avait une vaste prairie et un jeune homme, monté à cru sur un étalon blanc y galopait. Le cavalier et le cheval ne formaient quun. Après une course effrénée, le jeune homme dirigea le cheval vers un ranch. Derrière le domaine, de hautes montagnes sélevaient au loin. Le grand jeune homme, blond aux yeux bleus, était affamé. La course lui avait ouvert lappétit. Il poussa la cheval vers lécurie. Alors, le garçon pénétra dans la cuisine. Une merveilleuse odeur de ragoût lui chatouilla les narines. Soudain, il remarqua les faces tendues de la famille.
Quest-ce qui se passe ? Pourquoi ces têtes denterrement ?
La maman, retenant à peine ses larmes, lui répondit :
La radio vient dannoncer que les Japonais ont attaqué Pearl Harbour et ont détruit notre flotte. Cela veut dire que lAmérique entre en guerre.
Le soir, le jeune homme alla se promener le long de la rivière. Molly, la fille du forgeron, vint le rejoindre. Depuis de longues années, ils sortaient ensemble. Déjà à lécole primaire, ils jouaient ensemble. Il est vrai que dans le village, il ny avait pas beaucoup denfants.
Johnny, pourquoi ne pas se marier avant ton départ pour le front ?
Ce ne serait pas bien Molly. Que se passerait-il si je ne revenais pas ? Cela te plairait-il tant dêtre une jeune veuve ? Ce nest pas un bon moment.
Johnny était bon parleur. Il disait des choses très logiques. Comment Molly aurait-elle pu se douter quen fait, il ne lui disait pas la vérité ? Il aimait bien la petite rouquine aux yeux verts mais ce nétait pas la femme dont il rêvait. Souvent, le soir, il simaginait au bras dune jeune fille au teint délicat, aux yeux et cheveux noirs, une jeune fille posée, un peu timide, quelquun très différent de Molly.
Limage sestompa.
La grand-mère intervint :
La suite nest pas difficile à deviner. Johnny est parti se battre et a rencontré Betty.
Mais comment était-il en possession de la chaîne ? Comment se fait-il quil ressemble tellement au Comte et Betty à Berthe de Martheuse ? demanda Eugénie ?
Les Orientaux croient en la réincarnation, expliqua le grand-père. Peut-être Berthe et le Comte ont-ils été créés afin de vivre ensemble mais il leur faut traverser de nombreuses épreuves pour se mériter. Jusquà ce que ce que leur destin saccomplisse, ils vont renaître et se rencontrer sans cesse.
On continue la séance ?
demanda Bettty. Elle était très pâle et visiblement retenait ses larmes.
Si Véronique nest pas trop fatiguée, je voudrais savoir ce qui est arrivé.
La famille se tut, se redonna les mains et les yeux se fermèrent à nouveau.
Le manoir de la famille de Martheuse leur apparut. Le manoir navait pas changé daspect mais la rue était différente. Sur le trottoir opposé, quelques petits immeubles remplaçaient les maisons qui y étaient érigées auparavant. Ces immeubles étaient accolés les uns aux autres. Il y avait peu de monde dans la rue. Un groupe de trois Allemands en uniforme sortit du manoir.
Je me demande qui était le propriétaire de ce manoir. Le capitaine a eu de la chance dy être logé. En comparaison avec les fermes de villages, on croirait être dans un château !
Alors Hans ? As-tu trouvé quelque chose à ton goût ? Moi, jai trouvé une miniature représentant un jeune enfant. Jen ferai cadeau à ma mère lorsque je retournerai à Berlin. Elle aime ce genre de cadeaux.
Non, moi je nai rien pris. Je naime pas les objets anciens mais jai remarqué que Günter avait trouvé quelque chose.
Oui, jai trouvé ce pendentif au fond dun secrétaire dans un grenier. Mon père est antiquaire et je laide toujours à arranger son magasin. Ce genre décritoire a toujours un compartiment secret et cest dans ce tiroir que jai retrouvé cette chaîne. Le pendentif représente un oiseau agrippé à une branche. Je ne sais pourquoi mais cela ma fait un choc. Il a de la valeur mais ce nest pas cela qui mattire. Une certaine tristesse se dégage de cet objet. On dirait que cet oiseau est triste, tout seul. Je mimagine que cette chaîne devait être portée par une femme.
Hans linterrompit.
Fais attention à ce que le capitaine ne la voit pas. Il voudra certainement la conserver pour lui !
Ne ten fais pas, je la garde précieusement. Jai limpression quelle mest destinée. Je veux que mon père men dise plus sur ses origines etc.
Soudain, limage changea à nouveau. Cétait le paysage des Ardennes. Cétait lhiver1944. Le ciel était gris et les arbres se dressaient les uns serrés les uns contre les autres. Sur le sol gelé, les corps des soldats témoignaient de lâpreté des combats. Un soldat américain se penchait sur les cadavres. Peut-être y avait-il un survivant ? Il sapprocha dun jeune soldat allemand. Le corps était sans vie mais sur la neige, près de la poche poitrine, il y avait une tâche bleue et rouge. LAméricain se pencha. On vit alors son visage, cétait Johnny. Il se pencha et ramassa le pendentif de turquoise.
Johnny, dépêche-toi ! Il nous faut arriver à Stavelot avant la tombée de la nuit.
Limage disparut.
Betty se pencha vers Véronique et lembrassa.
Cest ce que Johnny voulait me dire. Il nétait pas un voleur. Et en fait, la chaîne doit être transmise de génération en génération aux descendants du Comte et aux descendants de Berthe de Martheuse.
La grand-mère enchaîna.
Il semble en fait que les membres de la famille de Johnny soient les descendants du Comte et que peut-être Berthe de Martheuse après le décès de celui-ci ait émigré en Amérique. Cela se situerait vers la fin du siècle précédent.
Eugénie demanda :
Est-ce que Berthe avait épousé le Comte ?
Nous ne le saurons sans doute jamais mais limportant cest que Johnny voulait faire parvenir un message à Betty : il nétait pas un voleur, répondit la maman.
Et sans doute que des puissances supérieures veulent nous indiquer quil laimait dun amour tellement puissant quil ne loubliera jamais et quil naura de cesse que lorsquil pourra être uni à elle, rétorqua Eugénie.
Betty ne disait rien. Elle était plongée dans un rêve intérieur.
Véronique se disait quelle continuerait à faire des recherches et découvrirait si le Comte avait épousé Berthe, si Berthe avait émigré en Amérique et si la famille de Johnny était en fait des descendants de la famille de Berthe.
Le grand-père, lui, était silencieux. Il se demandait quel serait lavenir de sa fille Betty. Maintenant, elle était conscience de la profondeur de lamour de Johnny pour elle. Pourrait-elle aimer à nouveau ? Resterait-elle prisonnière à jamais de Johnny ? Il soupira. Que leur réservait le futur ?.