Cest vrai. Avec le recul cest même troublant : javais toute la vie devant moi mais je naurais voulu, pour rien au monde, en gaspiller la moindre seconde ! Ainsi, au premier clin dil du soleil, jenfourchais ma journée, galopant dheure en heure, ignorant les quarts et les demies. Je galopais à la rencontre des étoiles qui me ramenaient toujours à bon port, à la fois repu dune aussi longue quête et insatisfait de navoir pu maîtriser le cours du temps.
Le temps
! Ma hantise. Mon éternel antagoniste ! Cest quil méchappait sans cesse, le bougre ! A chaque instant, jen perdais un morceau. Dormir devenait un supplice. Pourtant, jy étais bien forcé
A cinq ans, on est un homme, mais quand même
!
Même manger devenait un calvaire, une obligation absurde. Une inutile nécessité ! Jai donc mis les bons usages à lindex, et pris tous mes repas sur le pouce
« Un appétit doiseau », disait ma mère. La pauvre ! Elle sest bien tracassée à me voir picorer, traînailler devant quelques bouchées pourtant mitonnées avec amour, puis me sauver en courant dair à la poursuite
à la poursuite de quoi, finalement ? Je lignorais moi-même.
Jaurais voulu les compter, toutes ces secondes, pour massurer quaucune ne méchappe. Mais je me serais privé dautres bonheurs : en égrenant les heures, jaurais perdu mon temps !
Alors, que faire ? Penser à la vie, à ce monde qui me tendait les bras, ses bras immen-ses. Javais hâte de grandir, jétais pressé de my blottir. Il me semblait accueillant, le monde, en ce temps-là ! Mon premier amour, en somme
Déjà, il me faisait courir, je le cherchais partout. Je méblouissais dinconnu et de rêve
Jétais heureux !
Lécrin de mes tendres années, ce nétait pas grand-chose : un petit hameau paisible, un chez-moi à ciel ouvert. Mon champ de vision ? Au levant, quelques fermettes rustiques alignées contre un talus sauvage, un bungalow trop sombre au toit de chaume, abrité des re-gards par une rangée de hauts sapins et des massifs de rhododendrons
comme sil avait voulu, de sa propre initiative, se préserver dun environnement hostile ou trop différent où il navait jamais vraiment trouvé sa place. Même ses occupants ne sétaient jamais intégré à la vie du hameau. Mentalités trop fermées pour ces citadins en exil, sans doute
Cette demeure intruse recevait les premiers chatoiements du soleil et surplombait un étang depuis longtemps abandonné aux envahissements des herbes folles et des roseaux. Jallais souvent y mouiller mes sandales. A limage dun vieux saule pleureur dont les longs rameaux frémissants troublaient ce miroir trop docile.
Adossé à ce Sphinx en rupture déquilibre, je guettais la secrète métamorphose dun univers fascinant. Voyeur sans scrupules au regard impudique ? Peut-être bien, oui
Plutôt un confident. Après tout, je ne faisais rien de mal. A peine un peu dombre !
Parmi les roseaux paresseux et les nénuphars aux larges mains ouvertes pour laumône flottaient détranges grappes vitreuses, semblables à des raisins transparents. Les grenouilles, confiantes, sautaient aux alentours, indifférentes à ma présence. Observateur privilégié, des heures durant je suivais leurs ébats, immobile et recueilli.
Dans la torpeur des lourds après-midi dété, les hydrophiles sélançaient par à-coups. Ils traçaient des arabesques folles au fil de leau dont les ondes frémissantes sen allaient ta-quiner les roseaux. Comme eux, jaurais tellement aimé pouvoir marcher sur leau !
Au nord et à louest, les champs filaient au loin, lançant en éventail leurs sillons régu-liers jusquà toucher le bleu du ciel. Le paysage tournait alors sur lui-même et jétais en admi-ration devant ces maisonnettes encore si proches, posées comme des pantins fragiles sur la ligne dhorizon.
Cest vrai quil était proche, lhorizon. Je lavais même franchi à maintes reprises ! Tel un conquérant, je foulais, réjoui, sa crête verdoyante. Mais à linstant où je croyais men ren-dre maître, il samusait à fuir. Il me narguait. Là-bas. Plus loin. Toujours plus loin. Inaccessible mirage
Le temps et lhorizon se riaient de mes élans joyeux. De mes candides espérances.
Clôturant la rose des vents, un rideau impressionnant de troncs noueux de toutes es-sences se dressait vers les nuages. Lhiver, à travers les cimes dégarnies, je devinais le village, la vallée, la flèche effilée de léglise. Le village
! Le bout du monde, pour un bambin cloîtré aux yeux remplis de rêve.
Mais cet environnement, si confiné et si banal fût-il, me suffisait. Mieux, il me rassu-rait. Cette enclave, ce petit bout de campagne vivait au rythme des saisons : paisible et silen-cieux sous la couverture blanche de janvier ; étincelant sous les feux de juillet. Et si, daventure, lorage déclenchait son tumulte, le front collé à la fenêtre, je regardais sélancer les éclairs. A travers les trombes deau, les arbres mapparaissaient fantomatiques, impressionnants. Puis, le gros de lorage passé, une douce quiétude sinstallait sur le petit bois. Telle une adolescente après un long sanglot, les feuillages transis égouttaient leur chagrin. La terre, à nouveau, respirait doucement. Exhalant ses odeurs secrètes, indéfinissables. Envoûtantes.
Le brusque retour du silence conviait à la méditation. Alors, portes et fenêtres souvraient de concert pour accueillir avec déférence et recueillement le soleil retrouvé. Pen-dant quelques instants, la nature fumait le calumet de la paix sous les derniers nuages puis
puis, plus rien sinon le chant triomphant des oiseaux réjouis de retrouver leur branche, leur ciel, leur liberté.
Ces oiseaux me fascinaient par leur désinvolture. Dès lors, jalousant leurs plaisantes gouailleries et leurs fraternelles envolées, jétablis mon nid auprès deux. Pourtant, le souvenir de nuits cauchemardesques peuplées de buffles en furie, de loups et de serpents émergeait bien souvent, dès linstant où je mégratignais les jambes aux premiers buissons de ronces postés en embuscade à lorée du bois.
Un sentier tortueux, souvent impraticable, contournait une grotte de sable rouge creu-sée dans un versant à pic. Etouffé sous les débordements anarchique dune flore envahissante, il semait ses tirets poussiéreux parmi un mystérieux fouillis darbrisseaux indolents.
Mes pas se faisaient hésitants. Jétais indien, éclaireur
sentinelle sur le qui-vive. Mais la détermination lemportait rapidement sur la peur et je mavançais toujours plus loin, balayant mes appréhensions passagères. De prime abord suspects, les taillis devenaient mes complices. Et lorsquun lièvre apeuré bondissait vers son gîte, quand un faisan claquait des ailes en prenant son essor, je remerciais le Ciel de vivre en symbiose avec cette nature, cette faune et cette flore méconnues du commun des mortels !
Un seul obstacle naturel venait couper ma route aux confins dun bosquet de sapins. Issue dun ténébreux repaire, une source inaccessible déversait son trop-plein de fraîcheur au cur dune ravine capricieuse. Tantôt docile dans son lit graveleux, tantôt rebelle en larges débordements, ce ru serpentait paisiblement sous les frondaisons. Son clapotis singulier me fascinait. Jen suivais les soubresauts, les bouillonnants arpèges, attentif à la réponse mélo-dieuse des bouvreuils ou à celle, plus structurée, des pinsons. Troublant concert, en vérité ! Symphonie aquatique pour auditoire ailé. Récital permanent dun artiste sans vie mais où la vie, un jour, trouva sa source
Ragaillardi par cette vision charmeuse, je me sentais pousser des ailes
et Dieu sait si jen avais besoin pour franchir ce torrent périlleux ! Je calculais donc mon élan, plaçant tous mes espoirs dans mes puériles enjambées, puis je galopais en grimaçant vers lobstacle re-douté. Il marrivait de réussir mon saut. Enfin, à peu de chose près
Quoi quil en soit, sain et sauf ou trempé, je passais. Et ma récompense, enfin, se profilait à travers la pénombre des rameaux enchevêtrés : une trouée lumineuse qui allait grandissant, jusquà me faire cligner des yeux au moment où les taillis souvraient sur la clairière.
Je marrêtais aux portes du Paradis
et sarrêtait au même instant le gazouillis joyeux des princes de ces lieux. Puis, de cime en cime, les refrains, les trilles et les flûtes recompo-saient en mon honneur un émouvant concert de bienvenue.
A la réflexion, ces oiseaux mont donné, dès le premier jour, une inoubliable leçon damour, de confiance et de fraternité. Humains qui déclenchez les guerres, vous qui faites la bombe, prenez, vous aussi, le temps découter dans les branches lappel affectueux, le trait dintelligence de ces amis qui, trop souvent, périssent dans vos cages !
Jai vu la Nature dans son intimité. Immobile devant cet émouvant sanctuaire, je mimprégnais des chants, des senteurs, des caresses du ciel sur les brillants feuillages. Jétais Grand Prêtre au pied de mon autel. Recueilli, respectueux, reconnaissant de goûter la sérénité suprême. Un tapis de silence, moelleux comme un soupir, où le souffle retenu des anges transparents orchestrait les accords dune troupe harmonieuse.
Je mesurais toute limmensité du monde en regardant ces troncs qui fusaient vers le ciel. Jaurais aimé mimprégner de leur sève et de leur dignité. Insolents, parfois. Mais bien-veillants doffrir leur tête ébouriffée aux caprices des saisons. La force rassurante où niche le soleil alors que laube est occupée déclore, et la fragilité des tendres garnements quun seul rayon de lune suffit à endormir.
Cet espace olympien regorgeait de pépites mais il faut être pur ou poète pour for-cer le soleil à distiller de lor. Des papillons soyeux aux ailes mordorées fêtaient leurs hymé-nées au calice des fleurs. De leur trop-plein damour naîtront des chrysalides au corsage gonflé comme une voile au vent. La vie donne la vie, et cest lEternité.
Si daventure javais le vague à lâme, je posais mon dépit sur un rondin pelé, aban-donné comme un témoin de son passage par quelque bûcheron négligent ou pressé. Jégrenais des aiguilles de pin qui formaient, en tombant, détranges pyramides. Mes journées sécoulaient en douceur. Paisibles et vagabondes. Et lorsque lombre des sapins me recouvrait les pieds, je prenais, à lenvers, le sentier du bonheur.
A présent, jai vécu. Les années ont passé, balayant bien des rêves. Pourtant, je nai pas oublié
Jai suivi, confiant, les méandres capricieux dun torrent quon appelle la Vie
Mais jamais, plus jamais, je nai retrouvé ma clairière.
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