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Texte écrit par gilles GOURMELEN le 01/06/2004- 2 -
Je mappelle Bret Garron, je suis devenu le créateur de « Survie des derniers hommes » à la suite de lhistoire que je vais vous conter.
« Survie des derniers hommes » est le nom dune association humanitaire qui dénonce toutes les atrocités, faites par les soit disant grands penseurs de notre planète. Cette minorité, sous prétexte de rendre les peuples heureux, décide de moderniser les infrastructures territoriales en détruisant lensemble des ressources forestières sans penser aux conséquences que peuvent entraîner ces inepties.
Cette histoire est arrivée il y a vingt cinq ans, je men souviens comme si cétait aujourdhui.
La veille de cette aventure qui changea mon existence, les rues, les avenues, même les ruelles étroites étaient décorées de mille et une guirlandes. Un énorme sapin avait été érigé au milieu de la grand place, les enfants étaient émerveillés par ce spectacle féerique. Des myriades de lumières scintillantes clignotaient à un rythme fou, les passants se pressaient dans les magasins illuminés, les vendeurs couraient dans tous les sens, les clients sagglutinaient les uns derrière les autres avec des chariots plein de victuailles et de jouets, de longues files se formaient devant des caissières souriantes. Leuphorie des grandes fêtes battait son plein, nous étions à quelques jours du nouvel an.
Cétait le vingt trois décembre mille neuf cent quatre vingt. Javais passé ma soirée en compagnie de quelques joueurs de poker, ce jour là, les parties tournaient toujours à mon avantage et les verres sétaient un peu plus accumulés quà lhabitude.
Mes jours de chance se comptent sur les doigts dune seule main et ce soir là cétait le cas, les cartes gagnantes se retrouvaient comme par hasard dans mon jeu et je voulais en profiter.Les parties se terminèrent faute de combattants et je fus contraint de rentrer dans ma modeste demeure avec dans les poches un bon paquet de billets. Une fois arrivé dans ma chambre, je me suis écroulé comme une masse sur mon lit. Les bras de Morphée venaient de menserrer quand Je fus réveillé par mon ami, John Dawson. Cest le patron dune agence de presse très connue dans le Missouri, Je compris dans une demi brume quil se passait des choses étranges à des centaines de kilomètres dici.
* Objectif-Planet *, cest le nom du journal pour lequel John travaille. Depuis cette histoire insolite, les ventes nont pas cessé de saméliorer. Toutes les informations concernant la nature et ceux qui la détruisent sont divulguées sans aucune censure. Le poids de ce journal a fait changer dopinion beaucoup de nos compatriotes et peu à peu leur comportement vis-à-vis de lécologie sest considérablement amélioré.
John venait juste de rentrer dune mission sur laquelle il avait été informé. Déjà, à lépoque, il enquêtait sur les méfaits du modernisme et de la stupidité des hommes. Il avait, pendant des jours entiers, survolé une grande partie du territoire des indiens.
Cest un pilote émérite, les missions effectuées par John, sont incroyablement nombreuses et toujours ponctuées de succès.
Cette fois ci, il était revenu avec le plus profond dégoût pour lhomme et ses fameuses priorités. Il venait darriver dans sa chambre quand il décida de mappeler au téléphone.
John et moi, sommes amis depuis lenfance. Nous avons fait les quatre cent coups ensemble, je me souviens, cétait toujours moi qui décidais et lui qui suivait, les bêtises que nous inventions, il les faisait, uniquement pour être avec moi. Cétait un élève plutôt rêveur. Un peu plus tard à luniversité, lors de nos escapades, il me parlait souvent de lattrait quil portait à la nature, il pouvait passer des journées entières à regarder un paysage puis il partait dans des explications très poétiques et se lançait dans de longues phrases pour exprimer ce quil ressentait. À cette époque là, il voulait déjà changer le monde. Sa mère, et ça je lai su à ce moment là, était de descendance indienne, il avait un demi frère qui vivait encore en autarcie dans les forêts les plus belles et les plus grandes du monde, John rêvait de faire sa connaissance.
Je venais juste de me réveiller. Après une trop courte nuit, agité sans cesse par un vieux cauchemar récurant. Et ça, cest à chaque fois que je bois un peu plus que dhabitude, que ce rêve réapparaît. Jai limpression que la terre explose dun seul coup et que, par la force de la déflagration, je suis propulsé vers le firmament comme un boulet de canon, rien ne peu marrêter, je file à une vitesse vertigineuse à travers des milliards détoiles et je finis ma course folle dans les tourbillons virevoltants dun trou noir.
Jétais en sueur, ça dégoulinait de partout. Le radio réveil marquait cinq heures moins le quart, quand jentendis la sonnerie retentir.
Surpris par le bruit strident, les paupières collées par trop peu de sommeil, je fais un bond dans mon lit, jouvre les yeux dun coup, je me tourne sur le côté droit du plumard et jempoigne le téléphone dune main hasardeuse. Au moment où je crois le tenir fermement, jai à peine le temps de dire-« Allo » dune voix caverneuse, que ce foutu téléphone me glisse entre les doigts et se retrouve à valdinguer au milieu de la pièce, je saute à pieds joints sur le parquet, je ramasse le combiné dun geste rageur et à linstant ou je commence à vouloir masseoir dans mon fauteuil favori, je reconnais la voix angoissée de John.
-« Allo, Bret, ici cest John, il faut que tu rappliques sur le champ au journal, cest très important », me dit-il dun ton rapide et fébrile, puis il rajoute avec plus de détermination,
-« il en va de la survie des derniers hommes »
Je nai jamais entendu John avec cette voix là. Interloqué, je reste suspendu dans le vide, comme une statue. Dailleurs, ce jour là, mes fesses natteignirent jamais le bord du fauteuil.
-« quest-ce qui se passe, calmes toi » lui répondis-je, sur un ton rassurant.
Il me réplique dune façon autoritaire,
-« je ne peux pas te raconter au téléphone ce que je viens de vivre, il faut que tu viennes illico, je te donne un quart dheure, sinon je passe le message à quelquun dautre » et il me raccroche au nez.
Sa première phrase avait fait tilt dans mon cerveau « il en va de la survie des derniers hommes » ces mots résonnaient dans ma tête comme un leitmotiv. « Survie des derniers hommes » « des derniers hommes » cela devenait obsessionnel, je narrivais pas à oublier. Ces paroles et le ton angoissé de John resteront graver longtemps dans ma mémoire. Dailleurs cest le nom que jai donné à mon association quelques mois plus tard en souvenir de cette expédition.
Voulant en savoir davantage sur ce coup de fil étrange, je jette le téléphone sur le plumard, je file dans la salle de bain, je ne prends pas le temps de me raser, je passe rapidement sous la douche, puis après mêtre séché succinctement, je fouille dans larmoire de la chambre et je mhabille rapidement sans choisir mes vêtements. Ce qui fait que je suis parvenu dans le parking de limmeuble où je réside, sans avoir pris soin de me coiffer ni de regarder comment jétais fringué, et surtout, sans avoir manger quoi que ce soit.
Mon estomac, qui navait pas reçu daliments depuis la veille, réclamait sans doute quelques nourritures substantielles, les gargouillis et autres manifestations stomacales se faisaient sentir à moments réguliers. Jétais bien trop préoccupé par ce coup de fil étrange que, malgré les petites douleurs, je pensais tout haut -« le café et les petites biscottes croustillantes, çà sera pour plus tard ».
Arrivé devant ma voiture, je maperçois, en regardant mes pieds, que je suis sorti de chez moi avec deux chaussettes de couleur différente, un pantalon bleu clair délavé et pas repassé, une chemisette hawaïenne aux couleurs flamboyantes et mon panama bien vissé sur mon crâne mal réveillé.
-« Tant pis !» Me dis-je -« je nai pas le temps, ni lenvie, de retourner me changer, les affaires avant tout ».
Je mengouffre dans ma superbe Chevrolet jaune citron, je tourne la clef de contact, le vrombissement du moteur se fait entendre dans les méandres du sous sol et me revient en écho ronronnant dans les oreilles. Cette voiture, elle est réglée comme horloge suisse. Cest un beau bijou auquel je me suis attaché.
Je conduis à allure modérée jusquà la sortie du parking. La grande porte métallique commence à se déployer, laissant passer léclat éblouissant des lumières synthétiques de la grande artère. Je cligne des yeux, pour mhabituer, puis métant assuré quil ny avait personne dans lavenue, jappuis sur le champignon. Je franchis le premier carrefour à une vitesse folle, la vitre avant grande ouverte sans me soucier du temps quil fait. Quand soudain, un souffle glacé vient me gifler les oreilles et me remet directement les idées en place. Je suis sur quà lextérieur il faisait moins quatre degrés.
Je ne vois pas la plaque de verglas au sol, ma voiture commence à partir en vrille, on aurait cru une toupie. Jai beau essayé de braquer, contrebraquer, rien à faire elle continue à tourner et malgré tous mes efforts, je ne peux pas la retenir. « La valse va bien sarrêter à un moment où un autre » pensais-je en fermant les yeux.
Heureusement lavenue était très large et surtout par chance, elle était déserte.
Après quelques tours sur cette patinoire, ma belle Chevrolet sarrête net, juste à deux ou trois centimètres de la voiture du sheriff Barnett. Je le vois qui descend par lautre portière, met sa casquette sur sa tête et vient vers moi dun pas rassurant.
-« Ça va monsieur Garron », me dit-il dun ton bonhomme, « Je me demandais bien si vous alliez vous arrêter, surtout quand jai vu votre bolide sapprocher aussi rapidement de ma voiture de fonction. » Puis il enchaîna avec sa voix de basse, « Vous nauriez pas du sortir par un temps pareil, cest dangereux et je vous préviens, à la météo, il viennent dannoncer que ça va se gâter, alors moi, à votre place, je retournerais me coucher »
-« Merci shérif, » lui répondis-je en grelottant « mais je dois absolument me rendre à *Objectif planet* le plus rapidement possible, cest John qui vient de mappeler. » En fermant la vitre de ma voiture, je rajoute avec un sourire à peine dissimulé, « Je serai prudent je vous le promets ». Et je redémarre sans quil ait le temps de répondre quoi que ce soit, le laissant pantois au milieu de la chaussée.
Une fois arrivé devant le bureau de l* Objectif-planet *, je suis totalement réveillé et surtout, jai hâte de me réchauffer et de savoir pourquoi John était si pressé de me voir.
Je descends de ma voiture, je mengouffre dans limmeuble en courant, je prends le premier ascenseur venu et jappuis sur la touche vingt-quatre. Cest létage du journal. Je tremble de partout, je regarde dans le miroir de lascenseur, jai les lèvres devenues violettes. Le froid de ce matin, je ne loublierais pas de sitôt.
Quand il me vit comme ça, John, se mit à éclaté de rire, il a un rire tellement communicatif que lensemble du personnel le suivit dans sa joie. Je ne sais plus ou me mettre, je voudrais être transparent, mais finalement je me prends au jeu et je me mets à rire à mon tour.
Il me dit dans un langage entrecoupé de gloussements sarcastiques,
-« Quest-ce qui tarrives mon vieux ? Ha ! Ha ! Tu pars en vacances, tes fringué pour une expédition aux Antilles ou quoi ? Tas pas vu quon était en hiver ? Ha ! Ha ! » Et le voilà reparti à se plier en deux.
Cette attitude joyeuse quil arborait, était en réalité faite pour cacher sa détresse.
Il se jette dun seul coup dans mes bras et son rire si communicatif vint se transformer, dans la seconde qui suivit, en une avalanche de sanglots.
Interloqué par ce revirement inattendu, je reste tétanisé, ne sachant quoi faire, je le console comme je peux avant de prononcer dun ton inquiet :
-« Quest-ce qui tarrives John ? Tu minquiètes, je ne tai jamais vu dans un état pareil. Allez, reprends ta respiration. »
Il ne cessait de pleurer, je finis par lécarter de moi dun geste amical et je lui dis paisiblement, en le regardant droit dans les yeux,
-« Allez, calmes toi et raconte moi tout »
Il réussit à dire entre deux sanglots
-« Je suis désolé de tavoir dérangé, il est sans doute trop tard, retournes chez toi.»
Ni une ni deux, je me mets à le secouer et dun ton sec :
-« ça suffit, je ne me suis pas levé si tôt pour repartir chez moi dans ce froid glacial et me choper une pneumonie ou je ne sais quelle saloperie, alors tu vas mexpliquer ce qui se passe et pourquoi je suis là ! » et je le lâche subitement puis je massois dans son fauteuil en croisant les bras, je minstalle en posant mes deux jambes sur son bureau, et jattends quil daigne reprendre ses esprits.
Ça a du lui faire un électrochoc, car, dun pas déterminé, il sapproche de moi, pousse mes jambes dun coup sec du dessus du bureau, me saisit fermement par un bras et me fait lever du fauteuil en me disant :
-«Tu es mon seul ami, tu es le seul sur qui je peux compter, alors, tu vas regarder dans cette armoire, tu vas prendre les fringues que tu veux, mais pas de costume, pas de fioritures non plus, tu choisis plutôt treillis et rangers, je te donne exactement dix minutes pour te changer, je tattends en bas dans ma voiture.» Et le voilà qui sort du bureau en claquant la porte, me laissant planté comme un idiot devant son armoire.
Je regarde vivement ce qui pourrait maller, heureusement, John et moi somme du même gabarit. Je me dessape en un rien de temps, je sens le regard intéressé des employées sur moi mais je nen tiens vraiment pas compte, je nai pas de temps à consacrer pour la frime, une fois nest pas coutume et puis ce nest pas vraiment désagréable de se sentir épié. Je les laisse me mater derrière la porte en verre, jenfile rapidement le pantalon et la chemise kaki, je lace les pompes, je passe le blouson camouflage. Je me regarde dans le miroir, jai limpression en me voyant ainsi que je redeviens un vrai mercenaire il ne manque plus que le maquillage et le tout y sera. Je passe furtivement ma main dans mes cheveux, les filles me regardent toujours. Je jette mes autres affaires en vrac au fond de larmoire, je ferme la porte et je file dun pas soutenu rejoindre mon ami John en disant avec un sourire large jusquaux oreilles :
-« Salut les filles, jespère que vous allez vous en remettre, sinon, dès que je reviens je vous promets un autre strip-tease mais cette fois ci, façon chippendales. »
Elles me répliquent toutes en chur :
-« whouaaa ! Génial, reviens vite Bret Garron, et la prochaine fois, fais nous tout voir ! » Jentends à peine les dernières syllabes que déjà les portes de lascenseur se referment.
Arrivé dans le parking, jentends le moteur rugir par à-coups mindiquant une certaine impatience de mon ami. John avait déjà démarré, Jai à peine le temps de monter dans sa jeep, quil appuie sur le champignon, me clouant le dos contre le dossier du bolide.
Il avait eu le temps de se changer, dans sa voiture il a toujours son équipement de prêt. Quand il est comme ça, cest un vrai baroudeur, son visage reste de marbre, je connais bien son attitude dans ces moments là, rien ne peut larrêter.
-« Direction laérodrome » me dit-il prestement. Ses deux mains gantées de cuir sont serrées sur le volant, et ses mâchoires narrêtent pas de mastiquer nerveusement un morceau de réglisse. Dun seul coup, je ne sais pas ce qui lui prend, à peine étions nous arrivés à la porte du parking,qu il stoppe net sa voiture, enclenche la marche arrière , fait crisser les pneus et nous ramène au point de départ. Ne comprenant toujours pas se qui se passe je lui dis dun ton ironique :
-« çà y est la ballade est terminée. »
-« arrêtes tes plaisanteries, me réplique til, jai simplement oublié mon appareil photo et la caméra, jen ai pour deux minutes, pendant ce temps là, regardes la carte quil y a sur le siège arrière. ». Il saute de la Jeep, file vers la porte et sengouffre dans lascenseur.
Je me retourne et jempoigne la carte dun geste rapide en pensant : « je vais enfin savoir ce qui se passe. » Je la déplie fébrilement, cest un plan très détaillé dune partie de lAmazonie et au centre de celui-ci, il y a un grand cercle rouge tracé au feutre avec lindication suivante ((ici il ny a plus rien))
John arrive au moment où je commence à replier la carte et minterpelle :
-« Alors ça y est tas pigé »
-« Non pas vraiment » Lui répondis-je au moment ou il redémarre son engin « et il va falloir que tu mexpliques un peu plus en détail tout ça, parce que là, tu vois, je patauge.
-« Je nai pas le temps de texpliquer, notre avion nous attend »
Et nous voilà partis en trombe sur la route glacée vers laérodrome.
-« Lavion ? Cest ça lavion ? » Lui demandé-je en voyant le vieux coucou tremblant devant moi.
-« Oui, tu nas rien à craindre, il paraît usé mais je le connais par cur » me dit John dun air rassurant.
Les moteurs pétaradaient, les ailes navaient plus de couleur, le pilote était un homme corpulent, aux cheveux gris cendrés, attachés à larrière de sa tête par un catogan, il ressemblait un peu à John. Cest à ce moment précis que je compris que John était de descendance indienne et pourquoi il tenait absolument à être là.
Quand nous fûmes dans lavion, il commença à mexpliquer avec des mots saccadés -« Tu vois cet homme, cest un de mes ancêtres, ma mère était de sa tribu, il faut que je retrouve mon demi-frère, il lont peut-être déjà tué »
-« Quel demi-frère, tu ne mas jamais dit que tu avais un frère, et depuis quand ? Réponds moi ? Depuis quand ? » Jinsistais, quand il me répliqua.
-« Plus tard, je te le dirai quand la mission sera terminée »
-« Quelle mission ? John, quelle mission ? » Dis-je dune façon soupçonneuse. Il faut dire que, vu les conditions dans lesquelles il mavait emmené, je commençais sérieusement à minquiéter. Il se tu pendant tout le trajet, puis une fois lavion posé, nous primes une embarcation et nous commençâmes à remonter lAmazone quand il se mit à parler.
Il me raconta que des hommes étaient en train de bousiller notre terre ou plutôt, quils étaient en train de détruire lun des derniers territoires des hommes libres, sous prétexte de vouloir y planter des denrées alimentaires de grand rendement, comme le soja ou le maïs ou tous autres aliments génétiquement transformés et que pour arriver à leur fin, ils avaient décidé de détruire une grande partie de la forêt.
La mission était de retrouver lendroit quil avait survolé afin déviter un massacre et surtout, il fallait impérativement retrouver la trace de son demi-frère.
Nous avons remonté le fleuve sur des dizaines de kilomètres, puis, daprès le plan, nous avons commencé à parcourir ce qui restait de la forêt. Je me sentais mal, mes jambes ne soutenaient plus mon corps, je vivais un traumatisme incroyable. Les arbres, les gardiens de lhistoire, les poumons du monde jonchaient le sol par centaines, les géants nétaient plus que des amas de bois. Ils avaient été abattus sans ménagement, sans distinction, la désolation régnait, pas un bruit ne venait troubler cette vision dapocalypse.
Le vieil indien se mit à genoux et implora le ciel par un chant plaintif, les larmes coulaient le long de ses joues, puis il sarrêta de chanter, il sécroula dans un cri indescriptible. Nous navons rien pu faire pour le réanimer, il venait de nous quitter. La mort du vieil homme nous a affecté pendant plusieurs jours. Mais il fallait continuer notre mission et retrouver le demi-frère de John.
Après une longue marche à travers cet enchevêtrement de géants couchés,et quelques kilomètres de désert artificiel, nous venions de le découvrir, agonisant, le corps à moitié nu, la tête pendante, penchée sur le côté, il était attaché avec deux lourdes chaînes contre cet arbre tricentenaire. Les chaînes en acier étaient lune au dessus de lautre. La première, faisait le tour de larbre et lui enserrait le torse, ses bras étaient pliés devant lui, comme en prière. La seconde lui tenait les mains jointes. Le tout était maintenu fixé avec deux gros cadenas. Nous avions dû nous approcher de lui avec la plus grande prudence, il fallait surtout ne pas le réveiller, les mèches en fibre de chanvre étaient reliées les unes aux autres, et toutes rejoignaient le détonateur quil tenait serré au milieu de ses mains.
Tout autour de lui, régnait la désolation, aucune trace du moindre gibier, même lherbe avait disparue, le sol était vierge, tondu, rasé, sur des dizaines de kilomètres alentour, il ny avait plus rien, tout était dévasté. Un cyclone naurait pas fait pis, et pourtant aucun cataclysme, aucun ouragan. Non, tout cela était dû à la cruauté de lhomme.
Quelques jours avant sa mort, cinq jours exactement, cinq jours de sursis, quil avait choisi, avant de faire le grand saut vers les dieux. Dieux quil vénérait avec une telle ferveur, une telle croyance que le plus infidèle, le plus impie, le plus athée des hommes se serait mis à croire en lun deux.
Pendant ces cinq jours, il nous a raconté son combat et pour quelles raisons il était revenu ici.Il navait pas lair de souffrir. Non, sa blessure était morale, il nous disait quil navait plus de goût, de force ni denvie pour continuer à vivre dans ce désert.
Il nous dit que désormais, il sappelait Songaëe Ombaé et quil était le dernier guerrier de la tribu koundaî. Il venait juste davoir vingt cinq ans mais il en paraissait dix de plus. La faim, la soif lui avaient creusé le visage, ses yeux clairs étaient devenus gris, ses longs cheveux de jais étaient la seule partie de son corps qui reflétait encore un peu de jeunesse et de beauté.
Il devait être un guerrier magnifique, il nous expliquait ses combats avec les animaux de la jungle. Oui, cela peut paraître invraisemblable, mais à lendroit où nous sommes aujourdhui, il y avait une des plus belles forêts de lAmazonie.
Les hommes de la compagnie workworld étaient arrivés avec dénormes machines. Des moyens gigantesques avaient été acheminés en quelques jours seulement sur le territoire. Les premiers sur les lieux étaient des hommes blancs ils étaient venus voir les habitants de la forêt avec, dans les mains, des plans soit disant daménagement du territoire, plans dictés par le gouvernement central.
Ils avaient tout volé, tout détruit, sauf son arbre, un des plus gros et des plus beaux arbres que je navais jamais vu, il y avait un énorme trou percé dans le tronc. Dans ce géant de bois, on aurait pu y mettre une famille entière. Ce vieil arbre, cétait toute son existence. Il la défendu, pendant des heures et des heures avant de sattacher lui même avec ses chaînes.
Pour que personne ne puisse sapprocher, il sétait fabriqué une ceinture dexplosifs. Des centaines de bâtons de dynamite jonchaient le sol autour de lui, sur une trentaine de mètres, il se les était procurés sur le chantier. Songaë ombaé navait pas toujours vécu dans la forêt, cétait un expert en explosif, il avait fait sa formation au sein des unités spéciales avant de revenir dans sa jungle natale pour essayer de la sauver. Nayant pas réussi à convaincre les autorités, il tenait coûte que coûte à préserver son arbre de vie, larbre des mémoires
Les bourreaux, navaient pas osé savancer. Pour eux, songaë ombaé était une sorte de gourou, ils étaient persuadés que ce sorcier était responsable des malheurs survenus pendant toute la période des travaux et plutôt que de détruire le dernier arbre et de risquer de tuer le dernier koundaî, ils avaient préféré labandonner, et abandonner le chantier.
Là ou ses ancêtres étaient nés, sa forêt, son sanctuaire.cétait à lendroit même ou nous lavions découvert.
Je regardais John. Sans dire un mot il sétait accroupi près de son demi-frère, et doucement il avait pris songaë ombaé dans ses bras, puis, il lavait écouté patiemment en lui passant la main sur le front. Songaë ombaé avait levé la tête, ses yeux, autrefois magnifiques, devinrent livides, le regard resta fixe et absent. John se rendit compte que lultime souffle de vie du dernier des koundaî venait de sévader vers léternité
Son demi- frère venait de nous quitter.John le garda un moment contre lui en le berçant comme un enfant puis le posa délicatement sur le sol en lui fermant les yeux.
Nous avons enterré Songaë ombaé, le dernier guerrier, au centre de son arbre en lui promettant que nous ferions tout ce qui est en notre pouvoir pour alerter la population, que notre terre, celle de nos ancêtres et celles de nos enfants, était en sursis.
Je pensais en méloignant de la stèle : « si personne ne fait rien, mon cauchemar, celui qui me hante depuis si longtemps risque de devenir réalité » Cest pour cette raison, en souvenir de Songaëe Ombaé, quil y a vingt cinq ans, jai crée lassociation « Survie des derniers hommes » et John le journal** Objectif planet**
Depuis, la terre est toujours en sursis, mais heureusement, les consciences se réveillent peu à peu.
Fin