Une nouvelle de Hayet Errayes (Tunisie)
Traduite de l'Arabe par Saïd M. Jendoubi (France)
Le marbre de la vieille maison, somnole avec quiétude sous la fraîcheur et le calme d'un toit que les secrets ont fini par rendre opaque. Le soleil aoûtien qui brûlait le patio de la maison, le laissait indifférent. L'enfer était tout près, là, furtif, derrière les portes
impatient
il guettait celui qui commettrait ce péché
Et moi, comme lui, j'attendais
impatiente
mais je m'interdisais de commettre le plus beau des péchés
sauf si cela était avec toi
Agitée, je traîne mon corps d'un lit l'autre, et puis je me laisse tomber par terre, à même le marbre froid
je l'envie pour son somme
un doute m'empêche de dormir : personne ne t'a vu, hier, alors que tu pénétrais chez moi ?
C'est que l' « autre » est un enfer toujours aux aguets, quant aux portes entrebâillées
il rode autour des hautes enceintes
et tend l'oreille aux causeries des patios clos
l'enfer est plus miséricordieux, car c'est un projet éternellement différé
Cela fait des années que je fais passer en cachette, ta souffrance et ta joie, comme je fais passer tes lettres et tes photos d'un tiroir à l'autre, je couvre l'étincelle qui réside au fond des yeux et je presse le battement du cur
C'est que la tribu ne s'est pas imprégnée de l'odeur de la paix depuis que celle-ci s'est répandue avec le secret de Layla Al-Akhyaliya, de Layla Al-Amiriya et de Bouthayna
de celles qui ne furent pas touchées par le luxe de la folie, et ne goûtèrent point les délices des errements à travers les déserts
mais elles se sont contentées d'avaler, jusqu'à l'agonie, les braises de leur amour. Les poétesses qui eurent l'audace et franchirent les seuils de l'aveu se sont immaculées du sang des mots, leurs curs se sont alors tus ainsi que leurs souffles, et de leurs poèmes rien ne nous est parvenu
Qu'ils sont dures les maux du silence
que c'est dur d'aimer en silence
de divaguer en silence
de mourir en silence
Seul l'enfer connaît la brûlure du silence
et connaît les souffrances de la dissimulation de l'odeur d'un homme qu'on aime
car seul l'enfer exhale des histoires des amoureux, des secrets des passionnés et des récits des amants
Mon corps avait contenu tous les brasiers, et ma main qui tenait son secret s'est enflammée
j'ai baissé mes cils sur l'embrasement violeur des secrets
Je me retourne sur le marbre froid
je tâtonne des bouts des doigts les lignes de ses fissures sinueuses
je chuchote à ces fissures qui ont raison de sa fermeté. Je colle ma joue contre son parterre, un gémissement du passé s'accroche à mon oreille
de ses fissures suintent les temps passés
partis sans un regard de nostalgie
Le marbre tatoué par l'hémorragie du passé, enlace les battements d'un cur meurtri. Nous posons la tête sur nos blessures, et nous nous endormons comme deux amis réunis par le même coup
un fil secret nous réunit et, file tel un silence habité par l'hémorragie du temps. Je fermai les yeux : « le marbre blanc s'est alors noyé dans du sang chaud
un sang s'est répandu dans l'indifférence de tous, tel le sang d'un martyr tombé dans des contrées étrangères
les fissures se sont ensanglantées, sans pour autant s'assouvir
c'est que la vengeance entre la blessure et le temps est ancienne
et la douleur est aussi lourde que le poids du temps pesant sur un dos brisé par le secret ».
Ce seuil là, avait consacré notre première rencontre à Tunis :
Lorsque je lui ouvris la porte, il jeta ses valises dans le patio, et m'attira vers lui
il était plein et grondant tel des vagues ayant parcouru les sept mers pour se disperser enfin en bruine humide sur ma poitrine
François m'embrassa, faisant fondre le solide marbre sous nos pieds
la vie a cessé d'être dure
les distances se rétractèrent, le ciel s'inclina, le temps se détendit et le dieu pardonna
Lorsque je balançai ma tête laissant à ses lèvres le soin de trouver le chemin vers mon cur
ses battements vibraient comme l'aile d'un oiseau égayé qui venait de retrouver son nid après un long égarement
avec ses palpitations, j'entendis des pas derrière la porte
éloignée des regards indiscrets, je vis l'il de l'espion se faufiler à travers le souffle de l'air, sortir des trous des serrures et des fissures des murs, pour altérer le rythme de mon cur
« Impossible qu'il soit passé avec ses valises, dans ces ruelles, sans que leurs yeux à elles ne le détectèrent à travers les trous des serrures ».
Soudain je fus traversée par les brises fraîches et mélancoliques de l'automne ; tandis que le printemps fleurissait en lui
J'essayai de jeter le monde derrière mon dos, comme lorsque nous nous rencontrions à Paris et que j'étais entièrement à lui. Je trouvai, alors, le monde pesant tel le temps
tel le péché
J'essayai de glisser sous sa peau
d'échanger mon sang terrifié contre le sien, « blanc » et à propos duquel il n'a de compte à rendre à personne
de débarrasser mon sang des remugles de l'antique terreur ; celle qui exhale les flammes de la tribu
difficilement je gainai ma tête dans sa poitrine
François était plongé dans une prière vouée à son cur, à ses sentiments et à ses sensations ; tandis que j'étais dispersée sur le seuil, une partie de moi était à l'intérieur, alors que l'autre était au dehors
Il semble que nous n'appartenons pas au même seuil, au même climat ni à la même Histoire
Mais François, pareil à un dieu jugeant - pour arrogance - une de ses créatures, me jugera plus tard, sur cette dispersion, et sur le fait de m'être arrêté de « prier ». Il sentit, avec l'intuition, toute pureté, du soufi amoureux, que je n'étais pas entièrement pour lui et, que ma présence dans son sang chaud n'était pas limpide
comment pourrai-je le convaincre que mon sang contaminé par les virus hérités de la tribu est le même que celui qui brûle d'envie de le retrouver ?
Pour lui, ce serait difficile à comprendre !