Comptable, cest le métier idéal.
Tu additionnes, tu contrôles et si tout joue, tu peux être certain davoir effectué correctement ton travail ; alors, sûr davoir bien rempli ta tâche, tu dors du sommeil du juste.
Avant, si mes comptes jouaient, jétais pleinement satisfait et heureux, comme si je possédais la solution à tout.
***
Puis, ils vinrent dans notre immeuble.
Lui, un grand type aux mains de bûcheron qui ne savait pas où les mettre quand il devait affronter verbalement ses semblables, et son compagnon, un croisement de Grand Saint-Bernard bienveillant et de berger des Pyrénées.
Ils marchaient de la même manière un brin nonchalante et posaient le même regard sur la vie.
Vus de dos, avec leur chevelure filasse entremêlée de mèches plus claires, ils se ressemblaient à sy méprendre ; seulement, l'un avait poussé en longueur et lautre en hauteur.
Un soir, je descendis au domicile de mes nouveaux voisins avec un os pour le chien.
Se contentant de se sonder, on parla peu.
Puis, je retournai chez eux mais, cette fois-là, avec un gigot.
Alors, vu quon était du même bord, on se revit plus souvent ; mine de rien, jamenais le casse-croûte car, rassasié, on partage une philosophie plus tolérante.
Comme occupation, lui, avec son accordéon, il envoyait des airs de musette dans les coins de rue et dans les stations de métro où l'on se quitte sans être sûr de pouvoir se retrouver ; quelques adultes pressés se mettaient, parfois, à repenser à un certain bal sous les lampions...
Il mettait également un peu de soleil dans la grande gare grise pleine de courants et de couloirs inconnus pour les travailleurs qui arrivaient, le regard triste, le cur serré, la valise rebondie.
Ils se rendaient également dans les maisons de retraite où la vie avait oublié quelques vieillards macérant dans une attente désabusée.
Dans les hôpitaux emplis de tristesse et dodeur de formol, le chien devait attendre dehors et lui, le musicien, revêtir un habit stérilisé.
Lorsquil en ressortait, malade de ce quil avait vu, les aboiements de son chien lui remettaient le cur en place.
Avec eux, je compris que la vie du monde ne pouvait pas être réduite à une simple opération arithmétique.
Je maperçus, soudain, que mes chiffres, anodins en eux-mêmes, représentaient la richesse des uns et, par la froide logique des bilans, la pauvreté des autres.
Sur un plateau de la balance, il y avait lor scintillant, source de pouvoir et, sur lautre, le sang des massacres, les larmes des enfants exploités ou mutilés, le souffle rauque de lAmazonie, poumon de la terre qui satrophiait, le regard embué de tristesse muette des animaux maltraités.
Au début, jen voulus au joueur daccordéon de mavoir dépouillé de ma tranquillité et, parfois, de mon sommeil.
Mais, jai ainsi appris à observer les innombrables peintres anonymes dont chaque touche personnelle et unique compose leau-forte de la vie.
Le temps passa.
Le chien mourut.
- Il est maintenant au Paradis, mexpliqua le musicien, là où il ny a plus de corps, mais des curs, les curs des hommes et les curs des animaux. Il cause avec Saint-François, se promène avec le Petit Prince ou joue avec le chien de Félix Leclerc...
Alors, les repas furent plus tristes à deux quà trois.
On dressa longtemps le couvert du chien, comme sil devait revenir...
Depuis le départ de son chien, le musicien vieillit plus rapidement.
Il blanchit, se voûta.
Son accordéon négrena plus de refrains populaires.
Puis, le musicien tomba malade du mal de vivre.
On finit par le placer à lhospice où, avant, il allait faire ressusciter des bribes de joie aux vieux dalors.
La dernière fois que je revis le musicien, il ne parla presque plus, ne faisant que compresser, dans ses grandes mains, un concertina imaginaire.
Je nai jamais su ce que ses yeux cherchaient, tout au loin.
Quand il me quitta, il me confia :
- Il ne faut pas être triste. Après tout, on se retrouvera tous un jour là-haut...Pour le moment, tu sais, jai de la chance : dans notre parc, après la pluie, je peux voir les escargots de Prévert...Parfois, Lamartine nous parle de son lac...Moi, je suis à la table des musiciens, avec Rossini, Mozart, Beethoven...
Et lancien joueur de musette repartit vers son orchestre imaginaire.
Cest vrai que la vie est un microsillon géant.
On pourrait alors, pour le moins, à chacun des ses sillons, ajouter une mesure damour, un dièse de charité, afin que le morceau sachèvât en beauté, tout comme le Boléro de Ravel.
FIN
Extrait du recueil de nouvelles « Destins »
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Jean-Claude Grivel