Soif de toi
de Kyvu Tran

Ô rage! Ô désespoir! Ô vieillesse ennemie!
Pierre Corneille, Le Cid.



PROLOGUE

LE PAYS
Édition de Franche-Comté

Jeudi 18 septembre 1997

Décès inexpliqués à Belfort…

Mardi 16 septembre au matin. C'est en se rendant comme à son habitude au domicile de Maxime Millon que Paulette Ambrosios, femme de ménage, a trouvé ce dernier décédé dans son lit. Cinq minutes plus tard, le SAMU et la police sont sur les lieux. Après examen du corps, l'appartement du défunt, situé rue de la Paix, est mis en quarantaine.
Ancien militaire de carrière âgé de 63 ans, Maxime Millon coulait apparemment une retraite paisible et sans histoire. Solitaire, discret, il était qualifié d'"individualiste primaire" par ses voisins, même si ces derniers n'ont jamais eu à s'en plaindre.
Une disparition en définitive banale, donc, pour ne pas dire normale, comme tant d'autres qui surviennent malheureusement tous les jours au sein de la population du troisième âge. C'est en tout cas ce que prétendent beaucoup de gens interrogés. Mais la police, elle, ne l'entend pas de cette oreille.
"Au début, j'ai cru qu'il dormait" explique Paulette Ambrosios, encore sous le choc. "C'est lorsque je l'ai secoué par l'épaule pour le réveiller qu'il s'est cassé en deux..."
Ce témoignage pour le moins invraisemblable a toutefois été confirmé par les infirmiers et les policiers qui ont approché Maxime Millon. Son corps a effectivement été brisé en deux parties, au niveau du bassin.
Le docteur Stéphane Matis, chargé de l'autopsie, ne cache pas sa stupeur non plus: "C'est absolument incroyable et incompréhensible. Le corps de monsieur Millon nous est arrivé dans un état de déshydratation à un tel point avancé que chaque manipulation un peu trop brusque l'émiette littéralement!"
Une mort... naturelle? Un suicide?
"Ce n'est pas possible" explique Carmela, la voisine de Maxime Millon. "Je l'ai encore vu hier matin qui allait chercher son pain à la boulangerie du coin. Il était en parfaite santé. Se suicider? Ça m'étonnerait. Millon aimait trop la vie pour penser à ce genre de chose." Le témoignage du boulanger chez qui Maxime Millon se rendait tous les matins va dans le même sens.
Un meurtre, alors.
"Le problème ne se trouve pas là" affirme le docteur Matis. "Pour l'instant, en tout cas. A mon avis, il est d'abord plus important de comprendre comment la dépouille de Maxime Millon a pu être rendue aussi friable."
En dépit de la bizarrerie de l'affaire, le commissaire Simon Durel, qui mène l'enquête, soutient avec fermeté la thèse de l'homicide. "Les indices en notre possession nous permettent d'écarter sans hésitation la mort naturelle et le suicide. Même si le rapport du médecin légiste ne fait état d'aucune anomalie au niveau des organes internes de la victime, il signale néanmoins de singulières traces d'excoriation sur toute la surface du corps. Aussi incroyable que cela puisse paraître, quelqu'un ou quelque chose a, de toute évidence, vidé Maxime Millon de ses eaux." Il est également nécessaire de signaler que le domicile de la victime n'a été sujet à aucune forme d'effraction. Autre détail curieux, le défunt était entièrement nu lorsqu'on l'a découvert dans son lit, emmitouflé dans ses draps. Les vêtements qu'il portait vraisemblablement au moment de son agression ont été retrouvés éparpillés un peu partout dans l'appartement. De là à penser que Maxime Millon connaissait son agresseur, il n'y a qu'un pas...
Mais le plus inquiétant, c'est qu'il semblerait que l'affaire Millon ne soit pas la première du genre. En effet, des cas similaires ont déjà été répertoriés par la police. Le tout premier remonte à mai 97. Des éboueurs découvrent le corps d'un vieillard caché dans une poubelle en plein centre-ville. Juin 97, la maison de retraite "Le Lotus Blanc" vit une véritable psychose. Un par un, tous ses pensionnaires décèdent mystérieusement, sans aucune raison apparente. L'établissement fermera ses portes à la fin du mois suivant. Juillet 97, la température est exceptionnelle. C'est la canicule. Jamais les Belfortains n'ont autant redouté la chaleur, surtout les personnes âgées. Malgré les précautions prises par certains, les vieux meurent en masse. D'insolation, semble-t-il. Car à chaque fois, on retrouve les victimes dans un état de déshydratation anormalement avancé.
Septembre 97, après un mois et demi de trêve, ce nouveau décès inquiète les autorités. Face à un tueur introuvable, le bouc émissaire reste la chaleur. Mais pour combien de temps?

Kévin Lee




1

Le réveil-matin sonna à sept heures précises.
Cela ne servit pas à grand chose car Igor Kouzmine ne dormait pas, loin de là. Il était assis sur son lit, enveloppé dans sa couverture, le dos appuyé contre le chevet, les jambes ramenées vers le ventre et le menton coincé entre les genoux. Immobile comme une statue pensante, il regardait d'un air absent la fenêtre dont les volets baissés filtraient les premières lueurs du jour.
Encore une belle journée en perspective… pensa-t-il avec ironie.
Il avait gardé cette position durant toute la nuit et goûtait maintenant aux effets secondaires de son immobilité. Ses membres engourdis souffraient le martyre. Les jambes, surtout. Les picotements qu'il ressentait lui donnaient l'impression d'être soigneusement dépecé par une armée de fourmis affamées.
Le réveil, qui s'était tu pendant un bref instant, se remit à couiner bruyamment. Igor ne bougea pas. Sa langue frottait sur son palais comme du papier de verre et sa gorge asséchée lui faisait mal. Il avait soif.
Et une abominable envie de pisser.
Heureusement que ce truc me sert aussi à ça, ricana-t-il intérieurement. Sinon, je m'en serais débarrassé depuis belle lurette!
Lassé par les particules de poussière prises dans les filets du soleil, il posa ses yeux sur le réveil qui s'était rendormi. Les chiffres du cadran brillaient tels des morceaux de braise dans l'obscurité mourante. Bientôt huit heures.
Tu penses rester encore longtemps, comme ça?
Non, bien sûr. A quoi bon se lamenter sur son sort? Hein? A quoi bon? Sa mère lui disait toujours ça lorsqu'il traversait les moments difficiles de son enfance.
Il rejeta la couverture, se leva. Ses pieds se crispèrent au contact de la moquette rêche et une douleur aiguë roula le long de son épine dorsale. Comme il s'étirait, ses articulations claquèrent comme des coups de feu. Le réveil imprudent osa se manifester encore une fois. Une fois de trop car Igor le fit taire avec son poing. Définitivement.
Tout en pliant et dépliant ses doigts pour évacuer la douleur, il se dirigea vers la fenêtre sur des jambes en coton et leva les stores. Les rayons du soleil s'engouffrèrent par à-coups dans la chambre, frappant son corps moite comme des lames à l'éclat laiteux. Il ouvrit également la fenêtre pour savourer, comme tous les matins, l'air vicié de son quartier. Et, comme tous les matins, le même discours lui revenait à l'esprit.
Un quartier de merde! se dit-il. Qu'est-ce qui m'a pris de venir vivre ici, au milieu de tous ces vieux cons séniles? Moi, Igor Kouzmine, trente ans, majeur et vacciné. Et j'ai encore toutes mes dents, MOI!
Il était entièrement nu, mais n’en avait cure. La rue était déserte. Seul un vieux chat infirme fouillait dans une poubelle pleine à dégueuler que les éboueurs avaient encore oublié de vider. De toute façon, qui, dans ce quartier, pourrait-il bien offusquer avec ses apparitions impudiques? La vieille pie à moitié aveugle de la maison d'en face, peut-être. Si seulement cela pouvait aider cette satanée commère à mettre son autre pied dans la tombe…
Igor s'éloigna subitement de la fenêtre. Quelle bonne idée! Ça ferait toujours un vieux en moins à supporter. Ce serait toujours ça de pris.
Le crime parfait! songea-t-il. Même Hitchcock n'en reviendrait pas!
Il entra dans la salle de bain avec le visage imprégné d'un sourire malsain.


2

Une fois ses ablutions terminées, Igor s'aperçut que ses idées morbides commençaient déjà à s'effriter. Elles disparurent pour de bon lorsqu'il s'installa devant son petit déjeuner. Il était jeune et avait beaucoup mieux à faire que de se torturer l'esprit avec ces vieux croûtons. Il pouvait par exemple songer à… Isabelle.
Ah! Isabelle... Une tout autre torture pour l'esprit que cette fille. Il en savait quelque chose. Oh, oui.
Malgré lui, il repensa au fiasco d'hier soir. Douleur, rage et désespoir. Rien qu'à l'évocation de ce souvenir ô combien pénible, une épine ––non, un pieu–– lui transperçait la poitrine. Son malheur perpétuel ne résidait pas dans le fait qu'il habitait seul une maison située en plein dans un quartier de retraités. Non. Le nœud du problème, le point névralgique de sa détresse, c'était Isabelle. La cruelle Isabelle. La farouche Isabelle. La belle Isabelle. Isabelle!
Pourquoi a-t-il fallu que ça se termine de cette façon? se demanda-t-il, au bord des larmes.
Hier soir, après des mois et des mois d'effort intense, elle avait enfin accepté de passer la soirée avec lui. En grand professionnel qu'il était, Igor avait tout préparé dans les moindres détails. D'abord, le restaurant. Pas n'importe lequel. Le plus prestigieux de la région, bien sûr. Ensuite, une pièce de théâtre mûrement choisie. Ses investigations lui avaient permis de cibler avec une exactitude remarquable les goûts de la Dame en la matière. Suivait alors un court intermède dans un café trié sur le volet. Là, autour d'une limonade ––la Dame ne buvait pas d'alcool––, il avait miraculeusement réussi à lui prendre la main. Enfin, dans un registre plus conventionnel mais tout aussi efficace, une séance de cinéma pour clore la soirée en beauté. Au programme, un film romantique ––de plus en plus rare ces temps-ci–– dans lequel abondaient les bons sentiments.
"J'ai vraiment passé une merveilleuse soirée! s'était exclamée Isabelle en s'agrippant à son épaule. Où allons-nous, maintenant? Pourquoi pas chez moi?"
Peu importe, avait pensé Igor, pourvu que ça se termine au lit.
Son plan se déroulait à la perfection. La preuve: la Dame l'avait invité chez elle! Il récoltait enfin le fruit de ses longs et rudes efforts. Ses prières n'avaient pas été inutiles. Merci, mon Dieu!
Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Enfin... jusqu'au moment où il gara le voiture devant l'immeuble que la Dame habitait. Durant le trajet, elle était restée étrangement muette, indécise.
"On se rappelle demain?" avait-elle fini par dire en l'embrassant furtivement sur la joue, comme pour se faire pardonner.
Quoi? Comment ça, on se rappelle demain? La mâchoire d'Igor s'était subitement mise à trembler de façon trop visible sur son visage empourpré. Ne voyait-elle donc pas? N'avait-elle donc pas encore compris qu'il l'aimait? Non, la soirée ne pouvait pas ––ne devait pas–– se terminer ainsi.
N'écoutant plus que son instinct, il avait fiévreusement saisi la Dame par les épaules. Il était persuadé qu'elle ne lui résisterait pas. Il savait intimement qu'elle finirait par se donner entièrement à lui. Ce sentiment puissant, brûlant, enivrant, venait du plus profond de son être comme un cri de guerre. Il la tenait, il la désirait plus que tout au monde. Oh... Isabelle!
"Arrête!"
D'une main, il avait tenté de l'attirer vers lui. L'autre, plus experte ou moins délicate, s'était perdue dans les replis de la jupe.
"Arrête tout de suite!"
Les yeux fermés, il avait désespérément cherché les lèvres fugitives. Et au final, tout ce qu'il avait réussi à trouver, c'était une gifle. Le temps pour lui de reprendre ses esprits que la Dame avait déjà quitté la voiture pour se réfugier chez elle.
Une gifle...
Igor se frotta doucement la joue. Quel sombre imbécile! Il avait tout gâché alors qu'il était si près du but. Combien de temps allait-il encore devoir vivre seul? Seul au milieu de tous ces vieux moqueurs insidieux? Ah, si seulement il avait su, jamais il ne se serait endetté jusqu'au cou pour acheter cette fichue maison.
Je suis foutu! pensa-t-il, au bord du désespoir.
Non. Perdre la bataille ne signifie pas perdre la guerre. Dans la vie, rien n'est jamais gagné ni perdu d'avance. Sa mère lui disait toujours ça lorsqu'il traversait les moments difficiles de son enfance.
Il abandonna son petit déjeuner et se rendit d'un pas décidé au salon. Ses doigts coururent nerveusement sur les touches du téléphone. Il ferma ensuite les yeux et compta les sonneries.
Une... Deux... Trois...

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