« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta. » Cette phrase roula dans ma tête comme une balle. En ce monde où tout sentiment étalé était abjecte, elle était difficilement déchiffrable. Mon père lavait fait inscrire en épitaphe par pure provocation, cela ne faisait aucun doute et aujourdhui, elle clignotait en lettres bleutées au dessus de son sarcophage post mortem . Maman navait rien mis, maman restait un mystère, et même la plus petite parcelle delle même métait inconnue . Je me tournais vers mon clone ; et nos deux visages identiques se heurtèrent à la même impassibilité :
« En des temps reculés nous aurions eu beaucoup de chagrin, je pense . » me dit elle
Jétait Lolita et nous étions , Dolorès, Dolly, Lola, Lo ,mes quatre clones, et moi ; toutes droites tirées de limagination dun écrivain génial du vingtième siècle nommé Nabokov. Notre père, en grand admirateur, nourrit ce fantasme là : celui de concevoir et répartir dans le monde, cinq femme enfants au regard bleu et à la bouche pulpeuse .
En ce jour de juin 3028, jour de la perte de notre dernier et unique parent , la seule chose qui nous affectait vraiment ma sur et moi ; cetait de sêtre rendu compte en venant ici dans quel trou à rat il vivait . A lentrée, le gardien du phare, par symbolisme, nous avait remis deux ou trois objets de sa possession et nous avait laissé nous recueillir dans un silence religieux .
Lair de cette tour était quasi vicié, on navait pas dû le changer depuis des lustres .
Je me perdais dans la contemplation du plafond quand notre tranquillité spirituelle fût interrompue par la venue intempestive dun jeune couple et je poussais Dolorès à lextérieur en prétextant la raréfaction de lair .
Dehors, la lumière avait pris une couleur violacée qui ne laissait pas indifférent les badauds venus visiter lîle .
« La base te manque déjà, Lolita, tout te rend nerveuse ici ; me dit Dolorès; mais je regrette, nous avons encore leurs objets à vérifier . »
Je faisais la moue .
- Cest la moindre des choses, ajouta t-elle .
Ce serait sûrement de vieilles reliques, pensais-je et je regardais Dolorès plonger ses mains dans la boîte en chêne que le gardien nous avait confié . Ce jour là, mon clone avait le teint diaphane et une façon particulière de porter les choses qu il ressortit .Comme si cétait les objets les plus précieux au monde .
- Remues toi Dolorès !Cet endroit me glace le sang !
Elle ressortit un mini incubateur, ce qui signifiait que nos géniteurs avaient encore sévis et que nous nétions pas à labri de la moindre excentricité de leur part. Par exemple sept paillettes congelés de nouveaux clones pouvaient sy trouver ou bien, avec un peu de chance, des embryons déjà morts .
« Je sais très bien à quoi tu penses, Lolita . » Ma sur me jeta un il circonspect . « Je nouvrirai pas le caisson pour te faire plaisir et détruire les derniers rêves du couple Bones. »
Elle déposa alors le petit container à sa droite avec toute la délicatesse dont elle était capable et entreprit linspection du reste .
Il gelait sur Emphytrion et rien ne laissait présager dune amélioration dans les jours à venir ; cette considération métait égale, je devais réintégrer la base ce soir et surtout je navais pas à piloter dans cette brume lapis-lazuli .
Dolorès poussa un long soupir à la vue de ce quelle découvrit : un, deux puis trois livres ; ce qui nécessiterait encore lintervention d un lecteur.
« Quelle poisse ! » mécriai-je .
Dolorès restait statique, je devinai déjà sa réponse: elle payerait pour le déchiffrage . Le langage ayant évolué, peu de gens, mis à part dans les grandes académies, savaient lire à lheure actuelle . Joubliais que notre géniteur raffolait de ça aussi, ce vieux support papier dont il me parlait tant .Cette fantaisie de plus finît de magacer et ny tenant plus je décochais un coup de pied à cette maudite boîte qui savérait probablement être la source de tous nos malheurs. Jétais très carré, très terre à terre, très scientifique et surtout de la nymphette nabokovienne, il ny avait que le physique .
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« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins . Mon pêché, mon âme .Lo-li-ta . »
Combien de fois me suis-je penché sur cette phrase ? Ou plutôt combien dannées my suis-je consacré ? Mais mon labeur nest rien à côté de mon uvre : mes cinq filles que jimagine déjà, la mine dédaigneuse devant mes remarques posthumes . Oui mes filles, votre père nétait pas un type intéressant . Un vieux fou, tout au plus, enfermé dans son idéalisme qui recevait mal les gens et les laissait souvent à la porte de chez lui .Un homme aigri quaucune femme naurait souffert plus dune nuit, une entité de la normalité et de conformisme qui faisait quil restait indubitablement au ban de la société et quil en était fier .
Comment éprouver alors un sentiment quelconque à légard de cet uluberlu ? Que navez vous ressenti pour cet être dénué de tout sens ?De laversion ?Oui mes chéries, et c est bien le propre des nymphes dêtre révulsées par les gens qui leur sont proches et surtout dignes damour .
De père, il n y en avait pas, certes, cétait un fait . Mais de géniteur, oui, et quelle force !Consacrer autant dacharnement à votre conception nétait- il pas plus noble au final , que ces vingt-huit années passées avec une pseudo éducation ? Vous nétiez pas nées que je vous rêvais déjà avec ferveur, vous savoir de chair et dos menivrait au point que jen aurai perdu la raison, un seul regard de vous maurait fait me fendre le crâne sur le champ ; vous étiez une passion trop dévorante, vous garder avec moi aurait été trop préjudiciable
« Cest luvre dun vieux mâle en mal de reconnaissance Dolorès, et en plus à tendance pédophile, inutile de taventurer plus loin dans la traduction . »
Je refermais le livre dans un claquement .
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« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins . Mon pêché , mon âme, Lo-li-ta . »
Il disait « vous » mais son cur disait « elle » . Quest-ce qui faisait le plus mal au fond ? De se savoir issue dun fantasme ou dêtre à leffigie de notre première sur ?
Javais refermé le livre mais pas pour longtemps, la disquette que m avait laissé le traducteur et qui mavait coûtée une fortune était entre mes mains et il me tardait de continuer ma lecture dans le confort de ma cabine . A notre gauche, le regard fugace de deux hommes au dessus de leur tablette de lecture, me fît encore leffet dêtre une proie facile à leurs yeux . Ce regard que je connaissais tant, me dégoûtait au plus haut point même si je savais quils ne faisaient que suivre leur instinct et leur inclinaison naturelle à désirer un jeune corps de quatorze ans en pleine fraîcheur sans savoir que le cerveau, en loccurrence le mien , en avait vingt-huit .
Je mextirpais du transat et passais devant toute une série dautres ; les oies sauvages nombreuses sur la mer dAral, agrémentaient notre croisière de leur battement dailes réguliers : un président bienveillant et surtout ancien ornithologue, avait mis un point dhonneur à introduire lespèce dans cette région . Le spectacle était magnifique et rien naurait pu me faire changer davis quant au choix du transport, beaucoup plus agréable que laller simple par jet en quatre minutes quoffrait Emphty-airlines . Lolita ,boudeuse , navait pas trop cherché à contrecarrer mes envies . Autant en profiter .
Mes pensées vis à vis delle étaient très ambiguës et même si lexistence de mes surs nétaient pas un fardeau pour moi, nous létions à nous toutes pour les autres
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« Lolita, espèce de petite pute, sors de ma vie .Ou soit damné à jamais . »
-Voilà ce qui est réellement écrit dans la tête des gens .
- Ne soyez pas si dure avec vous-même, Lo .Vous ne le méritez pas .
- Par contre, je mérites cette vie dersatz de ma sur ! Et cette vie bloquée par mon cerveau ! ! !
Lo passe devant la vitre de la salle par laquelle elle est observée. Dépressive et suicidaire chronique, elle traverse inlassablement la crise dadolescence depuis quelle a atteint sa forme finale de lolita .Les médecins, inquiets de cet état morbide permanent, se concertent aujourdhui pour envisager une accélération de croissance la préparant à une maturation artificielle et la sauver ainsi dune mort certaine .
« Jai une tête dhystérique
» murmure t-elle, en voyant son reflet dans la vitre. Elle y accole son front, le regard vide .
-Le troisième clone est défectueux,
cest ce que vous pensez , reprend t-elle.
-Lo, ne faites pas de diagnostic à notre place .Ca narrangerait rien .
Ces cheveux tombent lamentablement autour delle et, mis à part les yeux, elle na plus rien dune pré-pubère . Seule démonstration dexpression dans sa chambre, la phrase sordide sur Lolita quelle a, tel un hymne, écrite à la bombe sur les murs .
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« Lola, ma vénéneuse Lo-li-ta . »
Me susurre-il à loreille dans un de ces moments de plaisir charnel pur qui fait dire nimporte quoi . Je reste impassible comme dhabitude, et me prépare machinalement à une nouvelle étreinte . Certaines de mes congénères disent à dautres que je suis perverse.
Je les encourage . Cela me facilite la tâche et les clients affluent . Ma vie est à mon goût trop morose pour quelle vaille la peine de sy attarder , alors quelle est, par mon métier , percluse de drames et de frustrations mais il est vrai que jai la particularité de mennuyer assez vite .
Le client daujourdhui nest pas mauvais bougre , seulement victime dun fantasme nourrit par sa garce de cousine .
Mes collègues et moi , passons quand même un contrat pour me permettre dexercer en toute légalité puisque mon âge physique de douze, treize ans laisse un peu perplexe les autorités locales . Je remplis donc tous les mois un rapport, en vue de déterminer les nouvelles perversités sexuelles et didentifier les plus « téméraires » en la matière. Ces cas rares finissent toujours par un traitement qui les maintiennent à l' état de légume . Au moins, ils ne peuvent plus sévir. Je suis contre ces pratiques, elles me paraissent trop barbares pour le préjudice . Ca ne me dérange pas moi de nêtre au fond quune soupape par laquelle on évacue ces angoisses, entre autres choses
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« Dolly, mon angelot, que Dieu te prêtes longue vie . »
Je balance la carte au milieu du jardin et pousse un cri en arrachant le papier doré qui entoure mon cadeau .Je soupire en le découvrant, cest bien lappareil photo étanche à bande-son waterproof que javais réclamé pendant des jours .Maman avait été assez sotte pour me loffrir :
« Merci ,mman cest cool . »
Je la bise, à lendroit où y a pas de rides et remercie papa par un hochement du menton .
Puis je les regarde tous les deux. Ils me semblent un peu rabougris dans leurs vieux tissus mais leur amour pour moi, leur fille unique, prend des allures démesurées ces derniers temps . « Ce qui nest pas pour vous déplaire » dirait Mrs Marpple la maîtresse .
Je lemmerde, elle et son chignon ridicule et de toute façon en tant quenfant gâté je ne lintéresse définitivement pas . Il ny a que Jawel, troisième rang à gauche, que jai lair dintriguer par mes boucles blondes et ma bouche rose framboise . Car, oui, jai les lèvres de cette couleur, jexagère pas . Hier encore, j'ai regardé dans la glace et comparé avec différents fruits rouges. Il ny a aucun doute. Mais je me demande juste lequel de mes parents naturels avait les mêmes.
Takomi est en bas. Jentends sa voix . Cest ma copine préférée, avec sa petite frimousse, ses cheveux noir corbeau , son obésité et ses jupes trois fois trop longues -cheveux noir corbeau, bouche framboise -ça fait déjà deux nouvelles couleurs prises dans la nature que jai à noter dans mon cahier pour lexercice de demain .En plus elle est rigolote et habite pas très loin de chez moi . Alors elle passe souvent pour un rien, ou pour me faire un petit coucou juste pour voir ce que je fais sans elle . Cest la reine du jeu Kimtonk & Tot 23, ça me fait marrer !Elle pulvérise les tablettes de jeux comme personne .
On mattend, il faut que je te laisse , peut-être à demain cher journal
.
7
Bien calé sur les oreillers, je décachète délicatement le livre des confessions du padre, avant que Lolita ninterrompt une nouvelle fois ma lecture . Je lai laissé, lové dans le transat, des lunettes en forme de cur sur le nez quelle a dégotées dans une brocante et, dernière acquisition ,une sucette rouge quelle suce allègrement .
Cette cabine est un véritable havre de paix, idéal pour me concentrer sur ma tablette de lecture et parcourir à laide de mon stylet la rédaction de la traduction . Dehors, le vent glisse sur la vitre étanche en laissant un bruit de sifflement assez agréable et le roux de locéan contraste avec le blanc laiteux du ton de la pièce . Je ne peux exiger plus dharmonie. Tout est déjà fait pour que je me sente au mieux. Alors je me plonge sereine et sans contrainte, dans lhistoire de ma conception tout en jetant un dernier coup dil sur ma gauche au brin de lys déposé dans un verre .
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«
vous garder avec moi aurait été trop préjudiciable . Vous deveniez mon air, mon eau et ma faim . Linstitution sest beaucoup mieux occupé de vous que je ne laurais fait. Il faut se rendre à lévidence: vous étiez un rêve que jai réalisé et qui a rendu heureuse la deuxième moitié de mon existence mais je nai jamais été parent . Au grand dam de votre entourage dailleurs .
Je nai assisté quà la naissance de Lolita, cest vrai et lexistence des quatre autres ma, du coup, échappée . Elle était si parfaite dans ce petit corps de nourrisson vagissant que déjà une âme de nymphette se nichait derrière ce regard immense . Sa voix criarde et perçante présageait d une personnalité capricieuse et hors du commun, un vrai bijou . Cela mavait sans doute suffi et jétais rentré dans lîle sans me préoccuper de la suite des évènements .
Je suis encore soulagé davoir agi ainsi et de mavoir évité le désagrément de voir quatre bébés au visage morne, munis de lunique trait de caractère dont ils étaient pourvus . Cétait des Lolita inachevées , je le concède , mais jespérai ,sous linfluence de leur modèle et à force de proximité physique et intellectuelle, aboutir à mon but premier . »
Cest flou mais jai très bien compris ce quil voulait dire . Jarrête ma lecture, mes mains étant prise de tremblements à lévocation de cet épisode de notre vie qui me revient en mémoire . Par « unique trait de caractère dont ils étaient pourvus » et « visage morne » ,il entend la personnalité diverse de Lolita qui sest divisée en quatre pour investir les corps des quatre clones . Le compte rendu des premières consultations était horrible. Le jargon médical nayant pas pour qualité première dépargner ceux qui le lisent .
Mon père en avait probablement été effrayé .
Je vous laisse juge : laspect tragique que revêt une Lolita cest Lo toute entière, le côté vicieux et sournois, est sans conteste Lola ; la gamine geignarde prend pour forme Dolly; et bonté et compassion sont incarné par moi . Je men tire bien.
Inutile davancer plus loin dans la tragédie, nous ne servions plus à rien, condamnées à mener une existence sans cesse aux limites de létrangeté puisque dénaturée ; poussées vers un seul but, enclin à une seule obsession : vivre violemment le désespoir, la sensualité, limmaturité et la naïveté. Nous ne connaissions que ça .
Un frottement sur le mur ; je sais que ma jumelle va faire son entrée avec toute la discrétion que je lui connais, les doigts glissant nonchalamment le long de la paroi du couloir quelle traverse. Geste assez visible et bruyant pour montrer à tout le monde quelle sennuie .
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« Tu me crois assez bête pour ne pas me douter de ce que tu fais ». Je me penche et colle mon chewing -gum informe sur une page du livre sacré, jai envie dêtre peste aujourdhui .
« Tu veux jouer ? me demande Dolorès dans un soupir .
Je fais semblant de ne pas entendre .
- Lolita, réponds-moi ou je te pète la gueule . »
Jéclate de rire . Comme cette phrase a lair grotesque dans la bouche de ma sur ! La douceur extrême de sa voix contraste avec la violence des mots mais cette tactique particulière a au moins le mérite dattirer mon attention .
« Quest- ce quil y a ?
- Continues la lecture au lieu de memmerder . »
Le ton est devenu grave , je ne la croyais pas capable dautant de froideur . Elle est allongée sur le lit, le dos bien calé contre le mur. Elle me paraissait si petite il y a encore deux minutes quelle prend soudain des allures de géante .
Je ne sais pas ce quelle a lu, mais ces maudites pages continuent leur lent travail de souffrance ; je pourrais les détruire sur le champ en les bouffant car, si elles ébranlent la fragilité psychologique de mes surs, elles peuvent matteindre moi aussi .
« Que sommes nous à tes yeux , Lolita ? As - tu compris combien nous souffrions ? »
Cette question que mes surs ne mont jamais posée, je peux la lire dans le regard de Dolorès et me sentir coupable dêtre une réussite génétique par rapport à elles qui font office de rebus qui me ressemblent .Pourtant la cruauté de leur présence est infini, me ramenant à chaque instant à ce que je suis réellement : un être multiple .
Alors chacune dentre elles tient un rôle bien précis, me renvoyant sans cesse à mes qualités et défauts tels des miroirs à facettes .
Lo et Lola sont indubitablement la part obscure quil y a en moi : lune porte la tristesse et la déprime de ladolescence avec toute la remise en question et les troubles du comportement que cela impose ; lautre détient tout le côté lubrique en elle, en dautre terme, elle est indécente . Un peu exhibitionniste à ces heures, un peu voyeuse, il émane delle une sensualité presque irrésistible avec tout le charme de lenfant qui vous caresse et vous embrasse . Regorgeant dimagination ( je crois savoir quelle fait fureur parmi les filles de rue ), Lola est un petit démon de perversité, de cruauté et de sadisme . Elles me font peur .
Le deuxième versant , plutôt angevin, me rend complaisante . Quoi dire de Dolorès ? Sinon que cest la plus abordable et surtout la moins étrange . Parfois je voudrais lui ressembler , mais elle reste quand même bien trop fragile pour endosser le poids de lexistence. Compagne de mes jours solitaires, elle est ma conscience plutôt que ma calomnie ; et tel lil de Caïn , son regard doux est toujours tapi dans lombre .Elle est sentiment et sensibilité, elle est gentillesse et générosité . Et quand mon rouge à lèvres fait tâche sur mes dents et que je ris à gorge déployée, je sais qu elle maudit le moment où elle a été faite à mon image .
Jallais oublier la petite Dolly , petite parce que cest une enfant, lenfant que je suis et qui apparaît au moment où on sy attend le moins. Mes minauderies nont rien à envier aux petites filles aux barrettes multicolores : tirer la langue aux gens qui nous dévisage, faire des bulles avec la salive, ramasser des cailloux échoués entre les doigts de pieds quand la conversation ennuie, salanguir sur le sol pour jouer avec les rayons du soleil, sauter dans les flaques, tout ça fait parti de mon quotidien et finalement, cest le rôle que jendosse le mieux.
Dolly a été adopté quelque part sur un des continents, sa naïveté juvénile lui a permis de ne pas être consciente de ce qui se passait réellement autour delle . Jespère quelle est heureuse.
Dolorès me fixe toujours de ce regard emprunt dindulgence . Elle se dit que cest à moi de lire ce foutu bouquin comme si j appartenais plus à notre géniteur quelle . Elle ne se doute pas que je sois aussi réaliste sur la situation de chacune et que, peut-être, je sais ce qui va advenir delles .
Je lui arrache le livre des mains, mapproche du hublot : Dolorès me supplie des yeux , je louvre, déterminée. Je me fous de notre histoire, je me fous dêtre liée à des bizarreries de la nature - la loterie génétique a fait son uvre - je me fous de notre hérédité et de ceux qui nous ont élevé, je me fous du passé, il na plus à influencer notre parcours ; ce qui importe cest lidentité de chacune même si dans le cas de mes clones, elle est tronquée et incomplète .
Mais est ce que j ai le droit de les priver de la vérité, de LEUR vérité , tandis que moi, je ne souffre pas ? Jai le bras au dessus des volutes de la mer , le vent fait sagiter frénétiquement les pages .
10
«
, mais jespérais, sous linfluence de leur modèle et à force de proximité physique et intellectuelle, aboutir à mon but premier . Il nen fût rien je crois, mais je nen suis pas sûr .
Le destin est ainsi fait, que je naurais pu intervenir dans ce qui était le leur . Et je le remercie, de mavoir permis de réaliser mon rêve et davoir mis sur ma route cette nymphette par excellence : la conceptrice de ce projet
»
Il fait allusion à notre mère pour la première fois . Je retiens mon souffle et reprend la lecture avant de me rendre compte quil séternise encore dans des considérations mégalomanes sans importance . Je le maudis, et parcours avec fureur les autres chapitres . Je tombe enfin sur un début dhistoire assez loquace .
11
«
je travaillais par nécessité dans un laboratoire universitaire de médecine et je restais dans lombre de mes pipettes durant plusieurs mois . Le doyen, un homme teigneux sétait lié damitié avec moi . Ce vieux cochon me parlait souvent de ces aventures extra conjugales ( il avait déjà deux enfants naturels) mais jappréciai sa compagnie .
Invité à fêter le réveillon à la faculté, je me confondais au milieu des convives . La soirée battait son plein . Nous venions de passer lannée 3000 depuis une heure lorsque le doyen vint me trouver au buffet . Il transpirait à grosses gouttes et bégayait démotions : sa fille enfant adultérin la petite dernière, âgée dà peine treize ans avait été ramené dans un état critique par un étudiant de sa connaissance. Elle avait probablement bu et, ce qui inquiétait le père, frisait loverdose . Ces mauvaises fréquentations lavait déposées ici, ne sachant quoi en faire .La femme du doyen étant présente à la réception, il lui était alors impossible de s'absenter sans éveiller les soupçons .
Il me demanda de laider .
Je me dirigeai vers le labo où lenfant avait été cachée, laissant le vieux à ses angoisses . Je ne regretta pas mon geste . A mon arrivée dans la pièce, je devinais une forte odeur sucrée -un peu comme des fruits rouges - et le néon adjacent au tableau me révéla un corps blanc laiteux, dénudé. Cétait ELLE .Celle que je cherchais depuis des lustres . CELLE qui comme lécrivît Nabokov, fît qu'au premier coup d'il : « les vingt-quatre années que javais vécues depuis se fondirent jusquà nêtre plus quune flamme imperceptible, qui palpita un instant et séteignit. »
Elle était étendue sur une table dexpérimentation, un drap négligemment posé sur son abdomen .Mes yeux enregistrés les détails de son corps à un rythme effréné. Dans ses cheveux châtain clair, des fleurs synthétiques étaient parsemées alors que des tatouages équivoques sur son cou, contrastaient avec son visage poupin . Des cernes profondes et bleutées sallongeaient sous ses paupières, et cette bouche ! Elle minspirait la texture de la fraise .
Ces joues creuses, son teint diaphane, ses bras anormalement musclés, sa peau percluse de tâches, témoignaient dune toxicomanie déjà avancée . Jexultai .
Mon regard tomba soudain sur ses mains : ses doigts au vernis écaillé étaient crispés autour du drap . Je mapprochai: elle avait trépassée .
Je fût pris de vertige, mais cette perte de contrôle me fût bénéfique, je réfléchissais plus vite. Jallais chercher le matériel nécessaire dans lentrepôt situé au fond du couloir . Le labo étant presque dépourvu du principal il fallu que je la déplace . La salle dautopsie était parfaite, aussi my engouffrai-je . J eus besoin de moins dune demi- heure pour lui injecter les hormones nécessaires à la stimulation ovarienne et la remettre en chambre froide après avoir vérifier létat de son cycle par échographie .
Quelques jours plus tard, je dû rendre le corps à son propriétaire. Métant chargé den prendre soin et de lui rendre le rose aux joues, jen profitai alors pour ponctionner mon bien, une douzaine dovules, derniers vestiges de ma petite protégée . Le destin me donna cette fois là le moule dans lequel je pourrais fabriquer . »
12
Je dépose le livre à mes pieds, jai envie de vomir . Dolorès est prise de tremblements « Nous sommes luvre dun fou . », conclut-elle .
Comme jadore détruire, je ne mis pas longtemps avant de réagir. Et le livre, en le jetant , senfonça dans lécume de la mer . Je ne tiens pas à faire resurgir dautres horreurs telles que celle-ci .
Ma sur, par un hochement de tête, approuva mon geste et je neus pas à la prier pour qu'elle ouvre le petit container contenant les paillettes congelées et les sortir de leur cocon stérile
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3 avril 2001 21 h 51
Nu flottant
Elle était étendue là de tout son long dans leau du bassin, vêtue de rien et les cheveux comme des algues ondoyant autour de sa tête . De ses flancs, à la naissance des côtes, de minuscules plumes sétiolaient comme des nénuphars et salanguissaient dans les ondées de leau pour sétendrent, sétendrent, sétendrent jusquà former une magnifique paire dailes. Larchange Charis avait vu le jour sous mes yeux .
9 juin 2001 18 h 42
Joss Junior
Joss est un jeune garçon sourd de naissance . Nous sommes quelque part dans le futur à une date incertaine et les dernières photos de lhumanité sont enfermées dans un musée
Dun coup dil par-dessus son épaule, Joss sassure quil a semé ses poursuivants et pousse la lourde porte du musée. Il est à labri au cur même du département photographique et, pris de curiosité, il scrute limmense salle qui soffre à lui.
A droite, la galerie commence par un cadre où est enfermée limage dun arbre; un arbre majestueux dans lequel on perçoit presque le souffle du vent dans les feuilles; plus loin, à un mètre, cest limage dune plage avec des coquillages au centre, puis viennent les nuages et ainsi de suite jusquau fond de la pièce
Les cadres exposés les uns à côté des autres sont gigantesques et les tableaux, éclatants de couleurs. Joss, fasciné, les contemple longuement avant de sentir la présence de quelquun derrière lui. Il se tapit alors contre une haute amphore et observe .
Ce sont ses poursuivants qui ont eux aussi pénétré dans lenceinte du musée et leurs visages menaçants ne laissent aucune ambiguïté quant à leurs intentions : ils le cherchent .
Un des hommes avance dans sa direction, prêt à bondir au moindre bruit. Joss retient son souffle, songeant alors à sa course qui prend fin, rageant de ne pouvoir transmettre ce quil a vu et de se faire pincer à deux mètres de son but : les images de lancienne Terre .
Un miracle se produit pourtant, la venue dun vieil homme à barbe blanche, le visage camouflé sous la capuche de sa tunique de grosse toile qui intercepte la troupe avant quelle ne le découvre. Joss voit leurs lèvres remuer mais, est trop loin pour comprendre.
Au bout de quelques minutes, tous repartent, visiblement convaincus de labsence du garçon en ces lieux et, le vieux, dun signe de la main, linvite à le rejoindre.
Joss avance, vexé davoir été aussi vite repéré .
- Je vous observe depuis longtemps, ne croyez pas quon rentre ici comme dans un moulin ,crache le vieil homme .
Joss ne réagit pas tout de suite, il voit juste remuer la moustache blanche : « Quest-ce que cest moulin ?,se dit-il . »
- Cest un bâtiment dantan . Et ne me regardez pas avec cet air là, bougonne le gardien, je suis télépathe comme la plupart des surveillants mais pas phénomène de foire .
Joss reste perplexe . Ils ne parlent décidément pas le même langage, des mots anciens lui reviennent sans arrêt à la bouche.
Il le suit malgré tout à travers les colonnes de marbre, pensant découvrir dautres galeries, mais se retrouve à nouveau devant lentrée du musée .
- Bonne route et bon vent !, lui lance t-il .
Le vent, pourquoi lui parle t-il du vent ? Son arrière grand mère évoquait parfois ce souffle dair, le signe était quelque chose comme ça :
Lindex et le majeur des deux mains en forme de V qui glissent devant soi .
Le gardien le fixe dun air méfiant :
- Tu es stupide, cest ça ?
- Je suis sourd, répond Joss .
- Comment tu peux parler ? ? ?vocifère le vieux .
- J ai une surdité légère mais si vous continuez à crier comme ça, je vais le devenir totalement.
Le gardien marmonne alors quelque chose que Joss ne déchiffre pas, « avec cette satanée barbe, pense t-il, impossible de lire sur les lèvres . »
- Je vais arranger ça, rétorque le vieux .
Et tout en claudiquant, il se dirige vers ce qui doit lui servir de chambre.
Cest sale au point que les murs sont graisseux. Au pied du lit, une malle où sentassent des livres et au mur, pendu à un clou, il y a un bout de miroir dans lequel le vieil homme commence de se réduire la moustache à laide dun ciseau tout rouillé .
Les objets de cette pièce semblent tous réels mais il est impossible quils le soient, se dit Joss, une nouvelle ère les avait devancé, celle de luniformité de toute chose, ou plutôt, la simplification de la vie courante. Elle consistait à avoir des angles arrondis pour ne pas se faire mal en tombant, des animaux génétiquement modifiés auxquels on avait enlevé lagressivité et ainsi de suite jusquà ce quau nom de lagréable, rien nait gardé sa forme initiale .
On mis à mort le choix pour avoir un gain de temps optimal : les fruits nétaient plus rouges, oranges ou verts ; la couleur ne faisait quengendrer des troubles et des hésitations .
On abrogea tout ce qui pouvait incommoder la vue, lodorat, le toucher, louïe et le goût pour que rien nentrave plus la quête du bonheur; tant est si bien que cette maîtrise parfaite de la nature et des choses fit, au fil des générations, leffet dune bombe . Rien navait été plus destructeur.
Joss sest égaré trop longtemps dans ses pensées, le vieux a terminé son ouvrage et se tamponne maintenant le menton à laide dune serviette, lorsque dun coup tout disparaît
.
- Un hologramme !, réalise t-il .
- Tu croyais quoi ?, rétorque en riant le vieil homme planté au milieu dune salle vide, cest une démonstration que lon fait souvent au public, il nous reste quelques holo en réserve mais comme tu le sais ils susent à chaque passage, il ne restera alors plus rien de lancienne Terre il se tourne vers les images et je le regrette.
Joss braque son regard dans la même direction, des lumières posées ça et là, rendent les tableaux plus imposants encore. Tout est regroupé par thème ; et les éléments, les animaux, la nourriture, les objets exposés, font désormais figure de derniers vestiges de lhumanité.
« Tu vas tuser les rétines à force de regarder ça. »conclut le gardien . Et il reprend le chemin de la sortie en bougonnant encore . Joss na pas envie de partir, sa mission na pas encore commencé, il se concentre alors très fort sur quelque chose pour le détourner de son objectif .
Le vieux fait demi-tour comme pris dune frénésie qui lui fait oublier dun coup sa jambe raide :
- Tu as une SOLUTION ? ?, vocifère t-il, une SOLUTION à quoi ?
- Je suis sourd, répond t-il dune voix déformée .
- Et alors ?Cest quand même pas TOI qui va sauver le monde !, crie toujours le vieux en postillonnant .
- Je peux lui rendre ses formes .
Le vieux se recule, méfiant .
Joss reprend : « La communauté sourde sest transmise une banque de données de générations en générations . Mon arrière- grand mère, par exemple voyant les espèces disparaîtrent pour ne plus quêtre des blocs de viande élevés en batterie, entreprît lapprentissage de ses enfants . La langue des signes étant la seule langue tridimensionnelle au monde, elle reproduit fidèlement limage grâce à liconicité
. »
Lincrédulité se lit sur le visage du vieil homme, il termine :
« En gros, nous sommes à peu de choses prêts, des photocopieurs de lenvironnement qui nous entoure
»
Le vieux ne réagit toujours pas, Joss montre un cadre :
« Vous vous rappelez des nuages ? Ces choses filandreuses quil y avait dans le ciel , lampleur du trafic aérien les a fait disparaître . Eh bien voilà
. »
Il fait le signe des nuages, ses mains se déliant pour s évaporer trois secondes plus tard dans lair . Il désigne tour à tour le poisson, sa main droite se faufilant dans de leau imaginaire ; la guêpe, tellement réaliste que le gardien se couvre le visage ; larbre, quil penche au gré du vent, et ainsi toutes les toiles du musée
Le vieil homme apeuré, est blotti contre une colonne .Les mains du jeune garçon, engourdies par tant dannées de privation, bondissent dans lair tels deux papillons à lapproche dune nouvelle fleur .Pour lui, lenjeu est de taille ; montrer au monde quil y avait des formes avant, des silhouettes qui remplissaient lespace et dont on saccommodait très bien . Rien à voir avec ses choses plates et symétriques qui se disent confortables et fonctionnelles
Le vieux sextirpe de son abri, se redressant sur ses deux jambes maigres :
« Nom de nom ! Nous étions amnésiques et aveugles ! » Il se plante devant les cadres, les regardant comme si sétait la première fois :
- Arrêtes, mon petit, prononce t-il dune voix suppliante, tu fait sortir des ténèbres tout ce que nous avons détruits . Cest insupportable .
Joss, joyeux davoir raviver sa mémoire, baisse les bras dun seul coup :
« Cest mal de ranimer les tableaux ? »
- Je me damnerai probablement pour connaître la sensation de croquer dans une pomme : le jus qui vous gicle dans la bouche, le crissement des dents qui se plantent dans la peau jaune et puis ce bruit !
Et comme sortant de sa torpeur, il sinsurge :
« Mais toi tu es une ignominie de la nature avec tes mains, une réincarnation de Lucifer venue nous brandir nos erreurs sous le nez ! Que le diable temporte, mon garçon ! Je ne suis déjà plus le même depuis que tu es entré ici ! »
- Alors pourquoi employer des expressions du vingtième siècle ?
- Parce que ça me fait rire ! répond t-il en haussant les épaules.
A ces mots, il tourne les talons et disparaît dans lobscurité de la pièce.
« Que le diable temporte ! ». La phrase tournoie encore entre les colonnes de marbre et vient heurter la sensibilité du jeune homme .
- Oui
Que le diable temporte, Joss lhandicapé ! rage t-il, mais avec LES CADRES !
Alors dans un dernier effort de battant, il décroche de ses mains agiles, une dizaine de tableaux et le jeune sourd, courbé par le poids de sa charge, sort du musée sous un ciel verdâtre présageant dune société en plein chaos.
27 février 2002
Seins
« Ah ! Ces seins qui ont poussé sous leffet des « Pilules orientales » ! Seins qui semblent fait de ces substances blanchâtres dont sont pleins les flacons qui vont finir aux marchés aux puces ; seins qui semblent gonflés de pâte dentifrice ; seins en pure pâte de caoutchouc ou de colle, seins sans relation avec la poitrine dont ils surgissent; seins qui servent disolants; seins dont la matière se moquent de ceux qui en jouent. »
Je regarde incrédule la nouvelle poitrine de ma femme : une poitrine de jeune fille avec des aréoles rosées et bien dessinées au milieu de deux globes ronds et généreux, tendus vers linextricable main qui les désire.
Je les embrasse et tombe aussitôt amoureux deux. Pour ces monticules de chairs, je crois que je serais devenu fou. Nayant pas lâge de ma femme, ils semblaient alors, comme hors du temps. Je les choyais, leur achetait mille et une parures et je neus durant cette période là aucune appétence à connaître leur provenance .
Vînt le tour des cuisses dont la peau distendue par de nombreux régimes sétait creusée de ridules disgracieuses, leur métamorphose me fît un choc, les cicatrices à peine rosâtres, étaient très peu visible.
Jamorçais une caresse : le galbe formait une jolie courbe, lépiderme était devenu ferme, doux et dune couleur uniforme comme celui que je connus il y a 35 ans . Dès lors, le démon de la jeunesse sempara de ma compagne sans que rien ne puisse lentraver...
Son cou, qui trahissait son âge depuis quelques années et dont elle ne pouvait souffrir les relâchements, pris au retour de lhôpital, un air effronté; sa texture, lisse comme une crème, lui donnait un port de tête très digne.
Le front, à quelques semaines dintervalle de la dernière intervention, devint bombé, arrogant, sans les plis qui naguère ajoutaient à son expressivité et lenchantement que jéprouvais au départ, fît place à linquiétude. Je lassommais de questions .
Enfin un jour, à cours dargent, elle dû faire de moi son allié et je pu assister à létrange bain de jouvence auquel elle se soumettait.
Avant toute chose, je dois préciser que nous navions pas denfants, le souvenir de notre fille unique, morte à quelques mois de grossesse, disparût dans les méandres du temps et je ne pu, depuis, plus rien refuser à celle qui partageait mes jours.
Je la suivis dans un dédale de couloirs et jeus limpression quelle connaissait lendroit par cur . Nous entrâmes dans le service dembryologie et de génétique mais je ne fis pas le lien .
En traversant les unités de travail, jentendis sa voix enfantine sélever et prendre un ton que je redoutais, celui qui annonce quelque chose que je réfute absolument mais qui me convainc toujours.
Elle parlait de Nancy, le bébé qui est morte en elle, il y a 20ans : « Ils ont gardé des cellules du ftus et du cordon, tu te rappelles ? Nous avons donné notre accord ; eh bien, jai pensé quil fallait les utiliser, elles dormaient dans ce congélateur ( elle me montre un laboratoire) . Je leur est parlé de chirurgie esthétique mais ils mont dit quils avaient mieux que ça, ils cultivent les petites cellules pour faire des morceaux dépiderme tout neuf pour moi ! »
Jeus un haut- le- cur, les pensées se bousculant dans mon esprit : celle dabord terrifiante davoir un hybride de ma femme et de ma fille devant moi et celle révoltante quelle se servait de lambeaux de peau de lenfant que je ne connaîtrais jamais . Je menfuis, la laissant à son triste sort
8 avril 2002
Photo
1
Mon regard sest arrêté tant de fois sur le portrait de cet ancêtre que jaurais pu luser de mes yeux . Ne me laissant jamais indifférent, ce visage doux denfant sinfiltre au plus profond de moi et comme si lexistence trop difficile avait déjà laissé ses traces indélébiles, il jaillit, de ces yeux clairs, une grande maturité .
Les mots me manquent à lévocation de ce visage et tel un toxicomane je men imprègne, pompant chaque jour ma dose habituelle .
Que le ciel sabatte sur celui qui me lenlèvera
2
Solèl grimpe les marches lourdement, et débouche sur un couloir investi de flics en tout genre. Il déteste travailler avec ce quil nomme ces « empêcheurs de tourner en rond » et soupire bruyamment en songeant à ce qui lattend :
« Toujours des affaires de rien du tout, des querelles de clochers dont on trouve rarement le coupable. »
Passant sous les bandelettes jaunes qui barrent l'entrée, il dépose sa sacoche au sol . Les policiers qui traversent la pièce de part en part pris dans la routine de linspection, lèvent à peine les yeux sur lui .
Le cadavre est allongé par terre dans une position inconfortable, ce qui trahit une chute brusque . Cest un vieux dont on a probablement fendu le crâne .
Solèl retire sa veste et entame sur le corps un lent travail dobservation : les ongles, la gorge, les cheveux, le sang , les traces sur le sol. Ses doigts recouverts de gants, parcourent délicatement les éléments pour en extraire des échantillons . Au bout de deux heures, lexamen terminé, il aborde celui quil reconnaît comme étant linspecteur et linterroge pour de plus amples informations :
« Rien doriginal, lui répond t-il, le vieux sest fait surprendre chez lui et une bagarre sen est suivie, le voleur est reparti avec ce qui lintéressait . »
Solèl fait un dernier tour dhorizon, à laffût de tout ce qui mérite analyse, mais il ny a rien de plus qu'un cadre brisé, dont les débris sont éparpillés au milieu du salon.
Il linspecte, découvrant dans lencoignure de la photo et du carton, une mèche de cheveux blonds soigneusement repliée . Il retourne le cadre, intrigué, et se fascine aussitôt pour ce bel enfant aux yeux tristes .Une envie irrépressible de l' emmener le gagne et il disparaît avec son butin .
3
L analyse révèle que les mèches et le garçon de la photographie sont, en fait, la même personne mais il est encore trop tôt pour en être sûr . Cest égal, je suis soulagé : avoir récupéré une partie de ce bout dhomme me comble de joie bien que je sois dans lillégalité la plus totale. Le labo est devenu depuis lors, un terrain de jeu quil mest difficile de quitter .
La venue intempestive de la fille du type retrouvé mort chez lui ma contrarié . Grande brune dune quarantaine dannées, assez jolie, elle sest présentée hier au commissariat pour faire sa déposition et se lamenter de la disparition de la photo . Je ne sais pas si je la mettrais au courant de mes recherches, mais je mets un point dhonneur à percer le secret du caryotype de cet enfant .
Le vieux ne devait probablement plus sortir, gardant son trésor à labri des regards indiscrets :
nous sommes en 2153, et la plupart des vestiges de notre civilisation sest lamentablement perdu lors de la diffusion à outrance dun certain type de rayons dans latmosphère . Détailler cet accident serait trop compliqué ; toujours est-il que lalchimie ainsi créée avec loxygène a gravement endommagé tout document sur support papier ; que ce soit les livres, les dessins, les peintures, etc
Cest dire si je jubile de ma récente acquisition .
Je fouille encore et encore. Mes yeux se ferment parfois tous seuls sur le microscope et je reste là debout, à moitié endormi, à fixer mon attention sur un point que je ne vois pourtant plus depuis longtemps . Santa Maria ! Aidez moi !
Au bout de trois mois et demi de recherche, lidentité de lenfant mapparaît au grand jour et je le connais déjà mieux que moi-même . Je regrette seulement de navoir pu partager mon excitation avec le vieux grigou et de ne pouvoir le remercier aussi pour lexaltation que cela ma procuré . Peut-être n aurait-il pas voulu savoir
Le bambin est né en 1863 de parents irlandais ( jai comparé son code génétique à celui de différentes « ethnies » britanniques ), les relatives anomalies de structure sur les chromosomes témoignent dune certaine carence alimentaire propre à cette fin de siècle. Les séquences géniques comportent des défectuosités que jai bien entendu décortiquées une à une pour constater une forte propension à la tuberculose et à lanémie - sil nest pas mort de sa maladie héréditaire, sa faible constitution lui en aura fait attraper dautres tout aussi mortelles -
Son système immunitaire , comme beaucoup à lépoque , reste malgré tout dune vitalité impressionnante et nous serions bien en mal aujourdhui den trouver un équivalent ( de toute façon la thérapie génique contribue à nous éviter les désagréments dun virus ) ; reste, quand même, que lADN du gamin est en mauvais état et que je ressens le besoin de le restaurer comme un vieux tableau .
Je nirai pourtant pas jusque là : lidée de modifier la physiologie du garçon pour rendre ses cellules plus robustes me paraît honorable mais pas la transformation qui en découlera, car je crains que ce ne soit pas la même personne au final .En effet, puisque son évolution serait forcément modifiée aussi, le risque quelle développe des erreurs de réplication chromosomique est envisageable : améliorer, cest aussi détruire un peu et la préciosité de mon échantillon ne me permet pas dexpérimenter quoi que ce soit .
Le container sera donc scellé en un lieu dont je suis le seul à connaître lexistence .
4
La jolie brune sappelle Inès et cette pute me fait du chantage . Un de mes amis a aperçu le portrait chez moi et le désir demporter le magot aura été le plus fort . Prévenue par lui et riche de surcroît, elle me propose à mon tour une somme confortable contre la restitution du bien familial. Je plaide la propriété de létat mais je nai pas leffet escompté : Mme Inès ricane et menace de tout divulguer .
Je sais que je suis dans mon tort et que la photo na plus vraiment dintérêt désormais ; alors, lair dépité je lui rends . La joie qui se lit sur son visage à la vue du garçonnet me touche.
Je décide finalement de men faire une alliée et la revoit dès le lendemain chez un cafetier .
- A votre réaction ,on aurait pu croire que vous retrouviez votre petit frère, plaisantais-je .
Elle me jauge impassible, cette femme a lair en capitonné dans sa froideur .
- Vous devez vous demander ce que je vais en faire ?
- Je ne suis pas inquiet, ce portrait représente apparemment bien plus pour vous que pour moi . Je sais que vous le garderez, assurais-je en jouant la carte de la psychologie .
- Je comprends que vous soyez vous aussi tombé sous le charme de lenfant mais votre acte reste condamnable, vous avez contrarié la seule et dernière volonté de mon père qui désirait partir avec
Et pour satisfaire votre curiosité : oui, cest un peu comme un petit frère . Jai toujours vu cette photo trôner quelque part , elle a dû traverser des siècles, cest peut-être la raison pour laquelle il sy était attaché
Depuis que nous sommes installés, son thé largement infusé, prend une couleur marron tandis quelle continue dimmerger le sachet tout en fixant le fond de sa tasse.
- Cest un aïeul ?
- Probablement
Nous serions originaire dEcosse ou dAngleterre ,
quelque chose comme ça .
- DIrlande, annonçais-je triomphal .
Elle a alors un mouvement de recul sur sa chaise comme si elle me voyait pour la première fois et son regard soupçonneux quitte tout doucement les volutes du thé fumant pour venir se poser sur moi . Je métais douté quau fond ,elle ne savait rien de lhistoire de cet ancêtre et même que celui ci restait pour elle un piètre souvenir denfance .
- Quest ce que vous manigancez avec ma famille, Mr Solèl ? demande t-elle avec aplomb.
« Ne vous inquiétez pas, si je vous en parle cest que jai justement confiance en vous . »
5
Jengrange les kilomètres comme si ma vie en dépendait .Le générateur interne du labo est tombé en panne et tout ce qui se trouvait à moins zéro degrés a entamé un lent processus de décongélation . Sur place, jentends les jurons de mes collègues qui voient leurs différents travaux fondrent comme neige au soleil, mais leurs voix ne sont que de vagues échos dans ma tête tandis que je longe le sas dans lequel le temps sest arrêté. Eux pourront renouveler leurs échantillons, moi je ne peux pas . Je sors les paillettes de leur container et les enfournent aussitôt dans une sorte de glacière qui les maintiendra au frais le temps de stopper manuellement la propagation des bactéries . Une fois les opérations de sauvetage terminées, je pourrais enfin penser à lavenir de mon bien mais je crains de navoir pas dautre choix que celui de remettre les cellules en service .
6
Cette peste mappelle à trois heures du matin . Elle a lair davoir pesé ses mots .
Lui ayant présenté mes travaux une dizaine de jours auparavant, nous avions beaucoup discuté de laspect financier de ces recherches et, décidée, elle voulu me soutenir dans cette voie .La confidentialité étant de rigueur, nous nous accordions aussi lexclusivité des droits sur le projet bien quil est pris une tournure assez sournoise depuis hier . En effet , javais la désagréable sensation que le temps jouait contre moi et quune course contre la montre sengageait pour préserver ce que jestimais comme étant les plans dune structure unique à larchitecture fabuleuse et rare .
Le soir du désastre, je faisais part de mon dilemme à Inès et lavais choquée en lui suggérant quil fallait donner vie à ces cellules ; ce quelle refusa, pensant que je les utiliserais à des fins thérapeutiques . Je lui expliquais ma démarche et elle mapprouva finalement sans aucune appréhension .
La solution était simple : il fallait édifier ce monument historique quétait cet enfant et pour ce faire nous étions déterminés à trouver une mère porteuse . Nous avions cinq jours devant nous et la rapidité de lexécution ne nous rendait plus objectif . Les femmes se succédaient, toutes aussi désemparées les unes que les autres, hermétiques à mon jargon médical mais pas à mon portefeuille . Le moral à zéro, jatteignais péniblement léchéance fatidique où mes extraits ne pourraient plus être conservés .
Abruti de somnifères, je dors ce soir -là mais Inès ne lentend pas de cette oreille et me réservera d'ailleurs encore beaucoup dautres nuits blanches :
« Vous êtes mon interlocuteur privilégié, Solèl. Vous le savez ?
- Oui, sans doute, admis je en me frottant les yeux .
- Je crois que je suis prête à être mère
- Ah bon, lui dis je incrédule .
- Jai quarante deux ans et je vis seule depuis que mes deux mariages ont lamentablement échoué . Ma vie prendra un tout autre sens si jadmets que le moment est enfin venu
- Inès, je suis très content pour vous que votre instinct maternel débarque à trois heures du matin mais je d
- Alors je pense être le vaisseau parfait pour accueillir ce germe minuscule . »
Je ne comprends rien à cette histoire de bateau, mais je vois très bien le fantasme de cette femme se profiler et, réflexion faite , jadmets que la maternité de ce clone lui revient de droit. Il naura fait, en quelque sorte, quun bond dans le temps et revenir parmi les siens 290ans plus tard .
Je saute dans mon pantalon, rejoignant Inès dans son délire .Et sans plus me poser de questions, à laube, sous mes yeux experts, je vide ses ovocytes de leur noyau pour y injecter celui que nous appellerons Esme . Dans quelques jours, le verdict tombera et je prie pour quelle ne prenne pas de cours de saut à lélastique entre temps .
7
Je nai pas de nouvelles depuis trois mois mais elle a eu lamabilité de menvoyer les DVD de ses échographies . Je vois Esme en trois dimensions et il semble se débattre comme un forcené dans cette cavité étroite, tandis que moi, jai des larmes qui glissent toutes seules le long de mes joues .
8
Un soir, alors que je suis au théâtre, on vient me chercher au milieu du public et je comprends en les voyant se faufiler avec leur lampe torche, que je vais tourner la page sur une vie nouvelle. Je reçois de leurs mains un petit mot magique dont les lettres se détachent une à une de leur support pour virevolter et finir par se fixer dans les airs : « Esme va arriver ».
Je me lève et bascule aussitôt, les rires fusent et quelques personnes se dévouent pour me soutenir jusquà la sortie. Je bredouille que je vais voir mon bébé et que la vie est prodigieuse.
Le chemin jusquà lhôpital est long, il a duré au moins cent ans et je descends de la voiture un peu plus vieux mais vivifié par une joie intérieure . Mon cur va probablement explosé et je fais des arrêts réguliers dans le couloir pour le ménager . Cest drôle, jai une vision précise de cet enfant à six ans que je nimagine en aucun cas nouveau né et je suis surpris une fois planté devant la vitre de la salle daccouchement, alors que jai déjà vu des centaines de nourrissons, dapercevoir une tête grosse comme le poing sortir de lintimité dInès .
Cette dernière est dailleurs méconnaissable et, hébété, je vérifie plusieurs fois auprès de linfirmière quil sagit bien delle . De ce teint lumineux se dégage un sourire radieux et extasié qui la rend reine et déesse à la fois . Je sais, je deviens complètement fou et je quitte pour un moment mon âme de scientifique pour mengouffrer dans celle du poète à la vue de ce petit être vagissant quon me met dans les bras :
« Bienvenue dans le 22ème siècle, Esme. »lui glisse-je à loreille : deux yeux clairs souvrent sur le monde, ces mêmes yeux tristes doù jaillie une sorte de maturité, au point que je me sens tout chose devant lui . Je le rends à Inès avec encore cette idée fixe et saugrenue qui me lamine le crâne, quelle est en fait la mère de son arrière, arrière, arrière, arrière, arrière, arrière ,
.grand-père .
9
Jabandonne le ton chirurgical de mon récit pour un ton emprunt de légèreté, dusses je me laisser envahir par les émotions. Alors que le gamin de la photo est probablement né dans une famille de onze à douze enfants à laube dun siècle où la santé était aléatoire et que le mot « manger » avait une autre résonance que celle que nous avons aujourdhui, Esme est un enchantement de chaque jour et bénéficie de toute notre attention..
Inès coupe régulièrement court à ma réflexion et je rejoins son homélie quand il sagit denvisager le petit homme dun autre temps comme un enfant ordinaire quil faut choyer et préserver mais jai le sentiment que le simple vaisseau quelle voulait être se confond largement avec le rôle de mère, dautant que, plus petit que la moyenne et de constitution fragile, il génère chez elle de grandes angoisses qui la rendent de plus en plus abusive.
Au Diable les allégations ! Il ny a pas de mère parfaite et encore moins de père parfait, alors, Inès nayant pas refait sa vie, jendosse ce rôle avec ferveur .
La blondeur de Esme se prononce de jour en jour et les traits définitifs de son visage sesquissent peu à peu . Cest dommage, il se révèle être un enfant triste ; un peu comme s il avait aussi hérité de la souffrance des siens
.
Une fois, nous sommes étendus dans lherbe et je savoure cet instant où, en le balançant au dessus de moi à bout de bras, sa silhouette se découpe dans la clarté du soleil . Une autre fois, il pose sa main potelée et baveuse sur ma joue : première initiative de sa part envers moi.
Il sensuit ainsi, entre nous deux, une longue phase dobservation .Ce petit bonhomme ne pleure jamais et aime pointer son index vers lobjet qui lintéresse, comme, me direz vous, la plupart des enfants, mais celui là reste spécial à mes yeux . Jai rapidement éprouvé le besoin d archiver tous ces moments de joie que jai aussitôt détruit à lapparition de sa première quinte de toux . Il a six mois
10
Inès me scrute, cherchant la vérité au fond de mes yeux et je passe de longues nuits à me demander sil y a des vies qui valent la peine dêtre vécues . Je sais lissue fatale mais je feigne une incrédulité qui linquiète :
« Une chose méchappe, Docteur ( signe de son agacement, elle mappelle Docteur). Vous avez littéralement dépecé les gènes de Esme jusquà savoir sil souffrira de maux de tête plus tard ou sil sera sujet à des problèmes de prostate à cinquante ans et vous êtes incapable de me dire pourquoi il tousse ainsi depuis des semaines ? ? ?
Je lui donne partiellement la véritable réponse :
- Lair est pourri, il faut que son corps shabitue à ça, cest tout . »
Elle me fixe en plissant légèrement les yeux, je crois que mon silence ne lui suffit plus .
Dehors le taux de pollution et de radiations est élevé et Esme nétant pas physiologiquement adapté ; il est alors logique que cette nouvelle donnée ne fasse quaccélérer dans ses poumons le développement de sa maladie .Je me rend coupable de ny avoir pas pensé plus tôt. Quimporte, Inès perd pied et na bientôt plus confiance en moi .
11
« Un cas de tuberculose a été diagnostiqué à lhôpital de Malemort sur un enfant de huit mois . Cette maladie du 21ème siècle depuis longtemps éradiqué refait surface à la stupeur des médecins. Lenfant et sa mère, placés en quarantaine, devront subir une série dexamens pour déterminer et isoler un quelconque périmètre de foyer infectieux dans le but déviter tout autre contamination . De plus amples informations seront
. »
Je me réveille, le cerveau en alerte mais les sens engourdis. La cellule est activée depuis plusieurs minutes avant que je réalise que ce quelle a annoncé est bien réel .
Je me connecte à la résidence dInès pour men assurer mais les pièces sont visiblement vidées par je ne sais quel apocalypse . Malemort
., pas de chance, je ne connais aucun de leurs services, impossible non plus de faire jouer la carte des connaissances éventuelles, je nai jamais travaillé avec ou pour eux . Inès a été chercher loin son deuxième avis et moi je devrai ne plus sous-estimer sa détresse morale à l'avenir . Jenfourche mon cheval, -façon de parler à la rescousse de mon petit univers pour les retrouver dans une pièce glauque à labri de toute lumière où seul le son du goutte à goutte tient lieu de bruit . Mon fils est littéralement enfermé dans une bulle au travers de laquelle on devine à peine son petit corps . Il est seul et je maudis léquipe de lavoir séparé de lunique visage apaisant quil connaisse : « Le mien ne tardera pas à arriver, rassures toi, Esme . »
Je quitte ce vestibule par lequel je pouvais apercevoir mes soi -disant patients et me prépare à une discrète séquestration, or, pour ce faire, il faut déjouer certains pièges .
12
Le docteur Badinter reste sceptique à ma proposition : déplacer « les contaminés » dans ma zone à moi . Dune pression de la paume sur le mur, je fais apparaître lheure et me rends compte que le temps qui mest imparti pour le convaincre, est réduit . Signe de mon stress intérieur, je transpire : dans moins de deux heures les ADN de mes protégés seront examinés et celui d Esme en laissera plus dun perplexe . Sil nest pas immédiatement rallié à la thèse du clone, je risque de voir mon bébé croupir dans un musée humain, dautant que certains gènes corroborent en rétrogradation à ceux dInès ; phénomène inverse à ce quexige la nature sauf si lon porte et met au monde lun de ces ancêtres . Je nose imaginer lampleur du phénomène sil était exploité mais jefface ces considérations, ne songeant quà récupérer mon bien .
Trop de zèle me serait préjudiciable. Je peux risquer de voir la porte de lhôpital mêtre définitivement fermée et après tout je ne suis quun généticien stagiaire qui ne se bat quavec ses propres armes .
Je repère un vestiaire empli de blouses, je my glisse et peux désormais me fondre avec le corps médical de Malemort .
13
Dehors, il y a une plate- forme accolée au bâtiment permettant une sortie ou une entrée plus rapide lorsque tous les ascenseurs sont utilisés . Peu emprunte ce moyen car très impressionnant. Surplombant la mer à 1000 mètres de hauteur, cette cabine transparente longe doucement la paroi de lhôpital sans heurts, emplie la plupart du temps et à défaut de passagers, par des caisses de médicaments ou dorganes .
Je shoote les deux personnes arrimées au poste de surveillance de la chambre en leur offrant un breuvage pas très catholique et jextirpe Esme et sa mère à leur noir destin .Celle ci
tient à peine sur ses jambes, résultat dune forte dose danalgésiques. Elle a quand même une ébauche de sourire à la vue des deux gardiens aux yeux hagards et vitreux acculés au sol par mon cocktail dans des postures frisant le ridicule .
Nous sommes au 165ème étage et peu sen faut pour que le vertige ne sempare de moi . Jappelle notre passerelle salvatrice qui, comme si elle nattendait que nous, arrive docilement et nous embarquons après avoir vérifié que nous étions bien les seuls occupants .
Le spectacle est grandiose et, par réflexe, jenserre mon bonhomme lorsque nous entamons cette descente vertigineuse. La mer, sous nos pieds, scintille et brille de mille feux . Jamais dans l'avenir, il n y aura plus grand symbole de liberté qui soffrira à nous . Je me promets à larrivée de réduire mon expérience à néant pour le bien de Esme , lui qui a contemplé le soleil de ses yeux de vieillard et le fait bénéficier de la thérapie génique à notre retour au labo.
Nul ne peut prédire ce quil adviendra de lui mais, au moins, avec un statut de mutant génétique comme nous le sommes tous, il sera à labri de tous microbes ou bactéries qui auraient pu accaparer son système immunitaire. Le rendant de ce fait presque immortel, je lui souhaite de parvenir à cette sérénité desprit quacquièrent aujourdhui ces enfants nés de rien, et le laisse ainsi inscrire sa trace dans ce siècle, en dehors de ce visage angevin qui pénètre le corps jusquà toucher lâme
24 mai 2001
Enquêtes
Un de mes ancêtres a réchappé à Auschwitz. Un hasard absurde qui épargna ce jour-là cinquante-deux hommes et qui fît tendre toute notre lignée vers un seul but : rendre hommage à cette vie si précieuse et rester digne de cette existence préservée presque par inadvertance
Nous comptions parmi notre famille, de ce simple fait, un nombre incalculable de célébrités à jamais inscrites pour la postérité usant de leur être comme d'autres de leurs pantoufles, haranguant la foule de leurs exploits en s'enorgueillissant de leurs dix milles vies. Moi, je faisais parti des plus discrets . Ne m'arrogeant pas d'une hérédité prestigieuse, parce que peut-être simplement chanceuse , je me considérais juste comme méritant dans mon domaine .
Ainsi ce lourd héritage s'allégeait un peu au gré de mes petites victoires personnelles que je calais bien au fond de mon crâne
Comme cette histoire d'assassinat que je déjouais au bout de quelques semaines d'enquêtes . Nous faisions le tour des ennemis potentiels sans discontinuer, quelques uns furent accusés sans preuves réelles, d'autres se répandaient en aveu, en dossiers confidentiels et autres secrets croustillants
C'était une affaire tentaculaire qu'on dû clore faute d'éléments limpides. Un me fît rouvrir le dossier au bout de quelques mois.
Je me dirigeais vers la banlieue nord de la ville dans un quartier coquet où la pelouse semblait avoir été taillée au ciseau . Les portails et les barrières toutes peintes de blancs rendaient les devantures proprettes .
Je me garais, lourdement observé par une série de rideaux qui se soulevait et se baissait sur mon passage. La maison qui m'intéressait, était une grande et belle demeure de style coloniale dont on pouvait se targuer d'avoir approcher un jour. La beauté de ces villas n'ayant d'égal que leur rareté, je ne pu effectivement pas dépasser le stade du portail .
Celle que nous appellerons Madame Lo y avait vécue . Jenquêtais sur son assassinat depuis quelques mois. Cette riche industrielle sétait entachée à obtenir illégalement des terrains pour les revendre en échange de sommes rondelettes qui lui valurent rapidement un enlèvement avec demande de rançon en bon et dû forme .
Le mari nayant pu réunir largent à temps, nous retrouvions le corps au fond dun trou creusé dans lun de ses terrains quelle chérissait tant pour lavoir enrichie de quelques millions .
Affaire banale en perspective si ce nest lapparition dun fait étrange qui me fît rouvrir le dossier
.
Une voisine occupée à l'arrosage de son jardin , attira mon attention :
"Bonjour M'dame " lui lançais-je "Vous savez où sont partis ces gens? " . Je lui montrais la bicoque d'un hochement de menton .
Elle plissa les yeux pour mieux me jauger, ils étaient méfiants dans ce quartier .
- Je travaille dans la police, Madame, je fais des enquêtes . Vous devez être au courant de ce qui s'est passé.
- Oui, bien sûr. Cette pauvre Madame Lo
.Je ne sais pas où est sa famille. Peut-être ont-ils pris des vacances . Vous savez , ça a provoqué un scandale ici et on ne nous laisse plus tranquille depuis
- Je ne vous dérangerais pas plus longtemps . Puis-je quand même vous montrer quelque chose?
Je lui tendais l'objet de ma suspicion : un simple concours remporté par des lycéens, une photo de madame Lo plus jeune s'était glissé dans l'article, pourtant rien ne mentionnait sa présence aux sélections.
- Etait-elle liée à cette école ? ,demandai-je.
- Ce doit être l'établissement de sa fille, me répondit la voisine .
Elle m'indiqua la maison où se trouvait la meilleure amie de celle-ci . Ils en sauraient probablement plus qu'elle.
Je my dirigeais avec en main le journal relatant larticle .
- C'est Nina !s'exclama la petite copine avec évidence quand je lui montrais la photo.
La ressemblance entre la mère et la fille était à ce point que j'avais cru à une même personne, c'était stupide de ma part . Je m'apprêtais à repartir lorsque la gamine minterpella :
- Vous avez de ses nouvelles ?
Je membarquais alors dans une traque sans nom, la famille de Madame Lo avait plié bagage sans mot dire et personne apparemment ne sétait soucié de leur devenir . Inutile de vous faire part du jeu de pistes auquel je me livrais pour retrouver leurs traces : ils avaient écumés plusieurs hôtels pour finir dans une ville insipide où nul ne les reconnaîtrais. Des éléments douteux me confortaient dans lidée que je ne les suivais pas pour rien, le père réglant toujours en liquide et dormant avec son enfant dans le même lit . Un jour, un réceptionniste me confessa même:
- Vous savez on voit des choses pas très catholiques, et se penchant vers moi, on a retrouvé des préservatifs dans leur chambre .
Cette révélation me laissa pantois quelques minutes . Je balayai lidée naïve que la gamine pouvait fabriquer des bombes à eau avec ; à son âge ce nétait plus permis . Mon cerveau bouillonnait et je du attendre le soir pour massurer dun troisième élément confondant . Pourquoi était on toujours à des années lumières du vrai mobile ?
Bien calé au fond de mon siège , javais une vue imprenable sur le couple incestueux . La jeune fille était en tout point le portrait de sa mère. Aurais-je affaire à un clone ?
Ils étaient peu à lheure actuelle car coûteux et faibles physiquement , ils avaient pourtant pu remédier à des problèmes de stérilité et on voyait quelques fois ces scènes étranges de promenade entre parent et enfant identiques que seules les années séparaient.
Joubliais du coup le motif de ma venue dans ce bled, la thèse de lassassinat supplantée par cette liaison singulière et la découverte hasardeuse dun clone, jeus beaucoup de mal à convaincre les confrères de cette région de mettre en garde en vue un notable pour étayer mes déductions un peu hâtives .
Ils larrêtèrent un beau matin dhiver sans tambour ni trompettes .
Monsieur Lo dévida son histoire déjà lourde de culpabilité judéo-chrétienne . Oui, il lavait fait avec sa fille mais ce nétait pas vraiment sa fille, enfin pas génétiquement parlant puisquelle était issue uniquement des cellules de sa femme, et oui il avait tué cette dernière puisquil préférait la version plus jeune
Dans les couloirs on me salua bas. Mon flair de limier saffinait au fil des enquêtes ainsi que mon domaine de prédilection quétait la génétique. Lère dans laquelle jévoluais, regorgée de situations abracadabrantesques qui devenaient de plus en plus difficile à dénouer
Une particulièrement prégnante résonne encore dans ma mémoire :
Une famille américaine que rien ne prédestinait aux démêlés judiciaires et qui était installée depuis plusieurs années dans notre pays, se vît un jour taxée de maltraitance .
Elle comptait au moins dix membres : la grand-mère, les tantes, les parents, les enfants
Tous vivaient pèle -mêle dans un immeuble de plusieurs étages avec vue sur la mer . Cette société plutôt matriarcale se levait aux aurores, passait du bon temps dehors et était ponctuait par d'interminables allers et venues des chauffeurs conduisant ces dames à la ville
.
Les femmes en tissus moirés et bardés de bijoux fendaient la foule de leurs vêtements chamarrés et heurtaient de leurs tresses ondoyantes les passants qui les frôlaient .Tous s'étaient habitués à cette tribu bariolée qui laissait ces enfants vivrent à l'air tout en les couvant de ses regards de louve
Le dossier arriva sur mon bureau, un matin , et j'eus du mal à le croire . L' enfant était battu depuis plusieurs mois et on l'avait retrouvé seul, errant dans un parc après avoir reçu une nouvelle salve de coups .
Il avait la peau brune comme les membres de "la famille "et au vu de ses vêtements, il ne faisait aucun doute sur son appartenance à cette communauté singulière .
Quelle mouche les avait donc piqué ? Je me rendais sur place, intrigué par ce que j'allais trouver . L'immeuble d'époque coloniale, serré entre d'autres plus grands faisait face à la mer. Ses murs dont la peinture s'écaillait, semblaient avoir mille ans . Je m'approchais sans prudence et reçu un coup magistrale sur la tête . Sonné, je me penchais et ramassais une boîte de conserve dont l'étiquette à moitié arrachée, représentait des haricots
.
Je fis un pas de plus et on déversa sur moi des flacons de parfums, des draps, des livres et toute une batterie de casseroles que j'eus du mal à éviter . Ils n'avaient visiblement pas apprécié l'incarcération du chef de famille et de sa femme . Je retournais à ma voiture, décoiffé , puant et je roulais la vitre ouverte pour dissiper les effluves .
Plusieurs jours plus tard je devais mettre le doigt sur ce qui paraissait pourtant évident: leur façon de vivre n'était pas typiquement américaine. J'engrangeais alors les lectures sur les différentes communautés que comptaient les Etats-Unis éliminant les religieuses, les politiques et toutes incongruités qui constituaient cette énorme mosaïque culturelle.
Leur visage un peu typé me fît tout d'abord me tourner vers les sociétés portoricaines puis hawaïennes. Toutes les îles y passèrent , le métissage au fil des années, avait opéré un lent travail de dissimulation . Enfin , un élément d'ordre vestimentaire me dirigea sur la voie amérindienne ce qui rendît mon travail tout à fait intéressant.
J'étais subjugué par la beauté des tribus que j'étudiais et insistait pour rencontrer des spécialistes en la matière , ce que l'on ne m'accorda pas pour de sombres prétextes financiers .
Un jour à force de recherches sur le compte du chef de famille , je m'aperçu qu'il avait amassé sa fortune grâce à un laborieux travail de chantier : perché à des centaines de mètres au-dessus du sol , monsieur Z , effectué, tout comme son père et son grand-père avant lui, des travaux de rénovation ou d'entretien sur des gratte -ciels
.
Je vis un nouveau lien avec mes études précédentes et ralliait aussitôt cette communauté à celle des indiens mohawks qui pour sa propension à ne pas ressentir le vertige se faisait, pour ce genre de tâche, payé à prix d'or .
La piste génétique se profilait mais je devais avant toute déduction hâtive, réunir les éléments qui me la ferait apparaître au grand jour
.
L'enfant était issu d'une fratrie composée de deux garçons et de deux filles que je m'empressais d'interroger.
Ne sachant pas eux-mêmes pourquoi on rejetait le petit dernier, ils le méprisaient visiblement pour n'avoir pas été comme eux dès le départ . Puisque je ne pouvais, pour aucun d'entre eux, avoir l'avis d'un professeur ou d'une maîtresse d'école puisqu'ils ne la fréquentaient pas, je dû vérifier par moi-même un élément confondant en emmenant le bambin avec moi sur le point culminant qu'était la terrasse de limmeuble où se trouvait mon bureau ..
Ma méthode, qui peut paraître un peu brutale, m'aurait sûrement valu une mise à pied systématique si elle n'avait le mérite de faire aboutir mes enquêtes sans avoir à passer par une batterie de conseillers, de psychologues et de confrères.
Je hais les tergiversations .
L'enfant me tint fermement la main, il gardait le comportement craintif qu'il avait probablement toujours eu . Au fur et à mesure que nous nous approchions du parapet , je relâchais sa main et le pris dans mes bras . Derrière moi , l'assistante sociale à charge du petit, que je réussis à convaincre et qui me servait en même temps de témoin visuel, retranscrit fidèlement la scène sur un carnet de notes sans âge .
L'enfant commença à sentir le danger et se crispa, ses bras m'enserrèrent un peu plus et arrivés au-dessus du petit mur qui nous séparait du vide, il fût saisi de terreur, tourna la tête de l'autre côté et se mît à geindre .
"J'ai peur " prononça t-il dans un anglais parfait
.
L'enfant avait sans le savoir cassé le maillon de la chaîne quétait l' héritage fabuleux dont il aurait du être pourvu.
Il avait failli à la règle, ce ne pouvait donc être un mohawk digne de ce nom et il fallait qu'il le paye
.
Il y a des circonstances où le patrimoine génétique prend toute son ampleur, à moi d'aller le tirer des profondeurs de cette mer calme que compose notre existence
.
26 octobre 2003
Courrier international
1
Faculté de Paris, trente deuxième arrondissement :
La salle est à son comble, prête à recevoir les sujets du jour . Le stress que provoque chez les uns ce nouveau devoir est presque palpable. Je remarque quelques gouttes de sueur perler sur les fronts .
Le doyen entre les bras chargés de feuilles et commence à les distribuer au premier rang de lamphithéâtre. Elles remontent jusquà nous. Je jette un dernier coup dil à Francine qui vient de sinstaller deux rangs plus bas . Quand je la vois si vénéneuse, lidée de perfection me vient à lesprit .
Je ferme les yeux pour les rouvrir au bruit du glissement de papier sur mon pupitre . Il y a deux phrases; cest un peu court, mais nous entrons dans le plus grand débat depuis le début de lhumanité :
« Sortir en douce de lespèce humaine . » COURRIER INTERNATIONAL ,décembre 2000.
Commenter cette phrase sans omettre de vous référer au cours de mars 2078.
Je suis ravi; lidée clé de mon sujet se trouve deux rangs plus bas et vient juste de sasseoir .
Alors je trace une ligne droite que jannote « espèce humaine », puis une deuxième sortant de la première que jappelle « Francine » .
2
La salle Ramsès du bâtiment reg 28 est un hémicycle immense. Drapé de rouge; spécialisé dans les débats de grandes envergures, il accueille aujourdhui 3000 personnes au bas mot .
Spectateur privilégié, je suis coincé au balcon entre des hommes daffaires aux cigares démesurés et une colonne de marbre sur ma gauche .
Le grand Elias Bellitt fait une entrée fracassante, accompagné dune poignée de philosophes dont mon tuteur de thèse qui se fraye un passage au milieu de la masse .
Vindicatifs, ils énumèrent les nouvelles trouvailles et dérives génétiques de pauvres scientifiques en mal dargent . Je suis sous le choc et doit me tenir fermement à la colonne pour ne pas vaciller . En bas, lambiance est similaire à celle dune salle emplie de courtiers en plein crack boursier; la foule se transforme en marée humaine criarde et grouillante, mais je sais par intuition que tout cela est vain, que les véritables vainqueurs de cette polémique ne sont pas au milieu de cette fosse, ni sur les côtés dailleurs mais bien à côté de moi, le cigare pestilentiel et le regard torve, lagitation générale ne les a même pas fait sourcillé.
3
« Cest luvre de Dieu ! » hurle un prêtre de Casoni aux journalistes, les yeux injectés de sang et le doigt accusateur . Je mets limage en pause et songe aux premiers mouvements contestataires qui émergent dans les opuscules intellectuels . Les philosophes en première ligne, héros réactionnaire de notre société furent peu à peu rejoints dans leur combat par un chapelet dhistoriens, de religieux et de naturalistes en tout genre . Je les imagine déjà défilant dans les rues, prônant le maintien du caryotype à létat brut avec leur physique de premier de la classe et leurs badges « Touche pas à mes gènes ! » épinglé à la veste devant une myriade de mères de famille qui montreront du doigt ces élus dune nature ingrate en disant à leurs enfants : « Tu vois, si on ne te modifie pas un peu, à quoi tu vas ressembler ! »
Les média ont retenu cette image, un prêtre au visage déformé par la panique, adossé à une porte, les bras étendus comme pour en défendre laccès . Japproche mon doigt de lécran géant et clique sur la petite lucarne se trouvant au-dessus de lhomme : limage sagrandit delle-même, fluide et silencieuse .Un caillou jeté à la surface de leau aurait produit le même effet.
La lucarne dévoile une étagère dans la pénombre ; je clique : les contours de plusieurs pots apparaissent bien alignés en rang doignons ; je clique : on dirait
des containers miniatures ; je clique : ce sont des containers dembryons .
Lembryogenèse
processus complexe en apparence dont les cellules souches ont lavantage étrange de se multiplier à linfini et de reproduire nimporte quel organe . Lébauche dun bébé devient alors une matière première rare et précieuse quil faut pourtant fabriquer à outrance pour réparer et soigner .
4
Mandchourie, poste frontière,-23° :
« Du pétrole humain
., remarque Orguawar, comment a t-il pu arriver jusquici ?
- On en vend beaucoup dans nos contrées, assure lassistant . Une dose équivaut au prix de deux repas ici . Pourquoi se priver ?, assure lassistant .
- Sauf que le chargement nira pas loin aujourdhui, constate le douanier en se penchant sur la caisse pourfendue doù séchappe un liquide blanchâtre .
- Je crois qu y a erreur, Msieur, cest pas dlhumain, ça .
- Alors cest quoi ? sénerve le douanier .
- Cest sûrement animal, murmure lacolyte .
Il se penche à son tour sur lidentificateur automatique dADN . Le tracé est effectivement équivoque.
- Nom de Dieu ! Ils foutent du sperme de singe sur le marché ! »
5
Jai chaud, et les coups saccadés des pluies diluviennes sur les persiennes mempêchent de dormir . Je pense à Francine et décide de rencontrer cette prouesse génétique dès le lendemain.
6
Mon il fasciné se dépose sur ce corps majestueux . Francine danse avec toute la sensualité qui lui est permise . Seule dans cette salle ; les pieds nus caressant le plancher en teck, sa prestance sur une musique mélancolique et limpide me donne la sensation dêtre mort et dassister à mon dernier spectacle .
Sa pantomime fait corps avec le sol et chacun de ses appuis lourds et légers en même temps, semble la maintenir en apesanteur .
Transporté démotions, mon esprit vient se greffer sur le sien et je réalise dun seul coup son monde . Son ressenti mest jeté en pleine face sans que je puisse avoir une emprise .
Ses membres glissent un à un dans un rythme toujours différent : tantôt rapide, tantôt lent, elle jète comme elle pose, sécarte comme se recroqueville, séloigne comme se rapproche toujours en harmonie, toujours concentrée . Et je voudrais que cela ne se termine jamais .
Tout éclate de sens, et lhistoire qui émane de son corps capte toute mon attention . Chaque geste et pose me devient suffisamment familier pour que je décode aisément . Cette joute aérienne entre les mouvements et le vide qui lentoure memplie dune affliction féroce envers elle . Je le concède : elle est dune race supérieure .
7
« Que la lumière soit ! »clame le financier R et les lustres silluminent un à un, éclairant une fresque qui surplombe la salle .Le parquet grince sous le poids des mondains venus nombreux à cette petite sauterie plantée dans un décor 18ème siècle .
R reste dans lombre, observant dun air contenté les convives suivrent consciencieusement le plan de table qui leur est proposé .
Tandis que lassemblée très éclectique sinstalle, une femme échevelée se targue dêtre à côté de celui quon surnomme « Gaby le magnifique » et se dirige vers lui dans un bruit de froufrou de satin :
«- Je vois quon ne vous pas épargné, mon cher, dit elle en lui montrant son nom inscrit sur la tablette de son assiette .
- Je croyais que R détestait les journalistes .
- Erreur, ils les adorent . Surtout pour mettre en avant son humanisme légendaire . Mais je vous laisserai tranquille ce soir, cest promis.
Gaby reste impassible et, sattablant à son tour, il se délecte comme la trentaine dautres invités des mets fins disposés en corolle : la pièce de viande braisée, les sauces aux agrumes, les carpaccio de légumes détournés de leurs couleurs
.
La viande particulièrement tendre, fait rapidement des émules et Fifi, un artiste peintre, le morceau encore piqué au bout de sa fourchette, prend la parole :
- Les différents goûts me sont familiers mais de là à les identifier
- La matière de base est lautruche agrémentée des qualités gustatives du buf et le fondant du foie de veau, coupe Gaby, ce qui donne aussi à la viande cette belle couleur lie de vin .
- Les mosaïques de poissons sont terribles à déterminer, mais cest très drôle, rétorque une femme .
- Le poisson est effectivement plus riche en espèces mangeable, ajoute Gaby sur un ton paternaliste.
- De la génétique dans la gastronomie, cest merveilleux ! sexclame une grosse dame en joignant les mains .
Le professeur Gaby rougit, confus de tous ces regards qui se tournent vers lui : à notre époque avoir un généticien à sa table est un luxe des plus prisés.
R enchaîne en levant son verre :
- A notre clinique, cher associé .
Les convives les acclament, heureux davoir pu participer à la rumeur ; quelques ignorants se penchent pourtant vers leurs voisins, en réclamant discrètement des détails :
- Cest une clinique privée pour la modification de gènes, dit tout bas une jeune femme. Toutes les anomalies pourront y être retirées . On dénombre déjà des milliers dinscriptions
- Vous pourrez sans doute remédier à mon problème
,sexclame Fifi dont le nanisme loblige à être perché sur dimposants coussins bariolés .
Le professeur pris de court laisse R prendre le relais :
- Vous savez bien mon ami, que votre cas nest pas dans nos attributions .
- Foutaises ! Je parie que vous avez déjà votre propre service clandestin
comme a pu lêtre à une certaine époque celui des IVG dailleurs, répond le nain furieux .
- Je ne vois pas de quoi vous parlez . Nous ne pouvons vous rendre plus grand .
- Ne jouez pas au plus fin, Gouverneur, insiste Fifi .
Le débat est lancé lorsquau travers du chuintement des voix , celle du Professeur Gaby sélève et tombe, tranchante comme un couperet :
- On ne touche pas aux cellules reproductrices .
Fifi ricane, suivi de beaucoup dautres :la conscience collective fonctionne alors comme une froide mécanique qui nest plus dupe de lexistence dun bio-pouvoir . Il reprend :
- Je me fiche des lois éthiques , mon argent devrait chasser votre frilosité ; je veux que lhérédité qui maccable aujourdhui soit définitivement occultée des Fifi de demain .
R tend la main vers une bouteille et se sert , songeur .
- Votre pugnacité à vouloir changer et dévier vos lignées cellulaires est très honorable mais nous ne pouvons nous résoudre à modifier lespèce juste pour assouvir un désir de normalité, rappelle Gaby. Ne nous prêtez pas des pouvoirs que nous sommes incapables dassumer
Il ne terminera pas sa phrase : des musiciens, le visage fendu dun grand sourire, bondissent sur la table au milieu des convives et des victuailles desséchées, offrant un ton plus léger à cette soirée .
Profitant de cette apparition, le professeur séclipse, guetté par la journaliste Tilda sa voisine de table . Celle ci lintercepte à la sortie de lascenseur latérale conduisant à lextérieur de limmeuble, il passe les portes sous ses applaudissements :
- Bonne prestation, Professeur, lui dit-elle en faisant une moue dadmiration, vous savez déjouer les pièges.
- Je croyais que vous me laisseriez tranquille, chère Tilda .
- Comme le scorpion qui promet à la tortue quil ne la piquera pas si elle laide à traverser la rivière et qui, en milieu de chemin la pique parce que cest contre sa nature . Alors, Professeur, pour reprendre la parabole, jai décidé que si je devais sombrer je me débrouillerais pour que dautres sombrent avec moi et surtout faire tomber votre sale tête dHitler qui pourrit notre espèce
A ces mots, deux hommes encadrent la journaliste de leur physique imposant, linvitant à laisser passer le professeur . Elle lapostrophe encore, victime de sa hardiesse :
- Vous nêtes pas Dieu ! La nature se retournera contre vous !
Gaby Le magnifique outrepasse ces menaces et sengouffre dans son véhicule . Il a hâte den retrouver le confort et la sécurité. Sa voiture se dérobera pourtant sous le joug du sabotage et lui servira de tombeau quelques mois plus tard .
8
Bien au chaud au fond de ma cabine je compte les étoiles
mais qui pourrait assurer de leur authenticité ? Est ce quelles nauraient pas été modifiées elles aussi ? Mon cur balance entre deux modes de pensées : celui de rejoindre une cause - en loccurrence léradication du transgénique humain et rester parmi les poignées de crétins qui auront su garder lhonneur mais qui crèveront dun cancer à 50ans ou bien faire une cour effrénée à miss ADN et menticher de ses gènes parfait pour contribuer à fonder la nouvelle race .
Le hublot du plafond moffre une vue imprenable sur la nuit et je contemple ces 63 étoiles quà priori rien na entaché . Seul le passage des avions et autres jets vient troubler le ciel de son ballet incessant ; je cliquerais bien sur ma cellule pour les virer de mon paysage mais nous navons heureusement pas encore le contrôle sur la réalité .
9
« La mort du généticien Zavinski a provoqué des tollés dans la communauté scientifique .Sa récente appartenance au groupe Régénérescence ayant déclenché les foudres des naturalistes, il semblerait quils soient directement impliqués dans ce nouvel attentat . La décimation progressive des spécialistes du transgénisme humain sème la terreur dans la profession médicale qui se voit régulièrement taxée de « faiseurs de mutants » ou de « Frankensteinologue ». Après la déclaration des enquêteurs arguant pour une sécurité maximale dans les cliniques et dans les déplacements des professeurs susceptibles dêtre en danger, les services de sécurité se sont vus submergés par les demandes de surveillance permanente .
La chasse aux sorcières continue son long travail de désolidarisation et de désertification à légard des unités médicales jusqualors fortes de leur succès . »
Gorgui jète le journal ; il nest pas pour limmortalité ni pour le triomphe de leugénisme. Il est hagard depuis quelques jours, sa petite fille, dont il a la garde, a développé une tumeur que ses cellules, bloquées sur un système anarchique, nourrissent allègrement . Le rétro virus, seul remède envisageable, lui sera injecté dans les heures à venir .
Pris dans la masse des citadins, il se fraye un chemin, longeant lavenue qui le mène à son rendez-vous : son ex-compagne, assise au comptoir dun marchand ambulant, sirotant un thé glacé .
Gorgui la salue et, habitué au peu de temps quelle lui accorde, rentre dans le vif du sujet :
« -Je
, cest une question bizarre que jai à te poser Marie line
Une question lancinante depuis la maladie de Nell . Elias Belitt , tu vois qui cest ? Il dit que si on touche à un seul rouage physiologique cest tout le système qui va senrayer
»
- Alors
? , reprend-t-elle de son air mièvre .
- Jai lu ça quelque part et
je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire mais je me demandais si
- Si Nell a été modifiée génétiquement , cest ça ?
- Oui , répond -il, soulagé .
- Bien sûr, Gorgui . Elle avait des petits défauts de fabrication, je voulais quelle soit parfaite et surtout pas avec les dents de cheval de sa grand mère, ni les cheveux roux de mon neveu .
Gorgui abat son poing sur le comptoir, faisant tomber la boule à sucre :
- Pourquoi tu ne mas rien dit ? lui hurle t-il .
- Parce que ce nétait pas nécessaire . Javais de largent et ça ne changeait rien à sa croissance, annonce t-elle impassible en mâchonnant un morceau de sandwich .
- Tu navais pas le droit, espèce de garce !Elle est malade à cause de ton inconscience !
- Dis le à ma mère, lâche t-elle en se levant. Elle a choisi de me faire naître sans la tare que mes gènes devaient copié .Mes cellules reproductrices ont été retouchées mais au moins Nell et moi, on est NORMALES ET VIVANTES ! »
Gorgui est abasourdi, la trahison dont il vient de faire lobjet le blesse dans sa chair . Autour de lui, les gens circulent, le frôlant de leurs habits, le bousculant de leurs sacs . Il se demande dans quel monde il vit .
10
Lobédience de la science a changé le paysage . Lherbe touffue, artificiellement verte, sassouplit sous le poids des pas pour mieux y résister ; les arbres anormalement majestueux, exhalent des parfums de tisanes et limplantation florale, jamais due au hasard, concurrence les plus beaux sites par la variété de ses espèces.
Leau des bassins prend des couleurs phosphorescentes à lapproche des enfants et des petits poissons, pâles copies de leurs ascendants, se meuvent nonchalamment .
Les établissements spécialisés, réaménagés en atelier ou galerie dart, bouillonnent désormais démulation créatrice et lavènement de la génétique sinstitue, doux et implacable, modifiant peu à peu un mode de vie jusque là ancestral .
11
Je lai abordé le plus simplement du monde, un jour où vous vous sentez invincible et je lai saoulé proprement avec des liqueurs fortes et mordorées .La déesse se plongea dans un sommeil de brute sur lédredon grenat de mon salon et même dans les vapeurs de l'alcool, elle ne perdait rien de sa superbe . Je lobservais, humectant mes lèvres dun fond de vin, cette petite allumeuse avait quelque chose de vaguement artificiel qui se nichait dans ses cheveux, dans sa poitrine ou dans ses faux airs de princesse .
Jaérai mon appartement, laissant entrer une brise légère mais suffisamment fraîche pour la réveiller, javais la pensée malsaine et assassine depuis une heure et je ne pouvais plus lutter : il fallait quelle parte .
Tout chez moi évoquait le réfractaire : les étagères pliant sous le poids de documents génétiques, des produits presque « naturels » posés ça et là dans les pièces, jusquà mon apparence qui était inchangée depuis ma naissance alors que la plupart des gens de mon âge restaient friands des hormones technicolors, véritables pinceaux du corps qui teignaient peau, ongles, iris selon votre humeur ; cette transformation corporelle insidieuse et déracinante faisait que nous navions plus rien avoir avec la physionomie de nos ancêtres ..
Jépiai toujours ma muse, la rêverie trouble et enfiévrée.
Le complexe dinfériorité était difficile à dissiper devant les humains modifiés et la conception de la maladie prenait un tout autre sens avec eux . Lenvie irrépressible de leur refiler des microbes quils nattraperaient jamais par exemple vous laminait le crâne comme un venin fraîchement injecté
Ma cellule sactiva et je reconnu la voix du juriste de service : il annonçait les nouvelles lois mises en vigueur . Et cest sur fond de xénophobie génétique que Francine séveilla, la couleur -framboise - de ses yeux, assortie au parfum de sa peau. Laube venait de poindre et lautorisation denjoindre le sacre de lADN modifié était officiellement lancée
2 septembre 2001 17h16
Au suivant
La chaleur commence à vriller nos crânes de sa longue mèche mais même si nos esprits ne suivent plus, nous sommes condamnés à rester encore en poste fixe pour de nombreuses heures . Je ne sais pas pourquoi nous sommes là et je métonne dailleurs que je vienne à me poser cette question .
Ma gourde est presque vide et il y a des moments où je préférerai rester à sécher là au soleil comme un lézard plutôt que davoir à trouver la force daller chercher cette putain deau et de vivre .
Je sais seulement que jai 20ans et que mon enfer ressemble à un champ de ruines et de déserts avec, au dessus de nos têtes, un quadrillage bleu formé de lasers et tissé comme une toile afin d'éviter tout échappatoire et projections de balles sur les éventuels avions civils qui traverseraient la zone . Enfermés dans cette bulle virtuelle où se déroule notre guerre, je savoure à chaque moment cette rage qui nous poussent tous à nous en sortir .
Un seul réconfort dans ces combats à « huis clos » : le jeu se déroule loin de toute civilisation et entre par la même dans une démarche humaniste . Prétendre lêtre cest autre chose . Nimporte lequel dentre nous ici, marcherai sur son congénère pour sauver sa peau . Une loi de la jungle sest instituée, implacable, où léquilibre des forces se révèlent chaque jour un peu plus
.
Je ne sais plus comment jai atterri dans ce « Warland »; une soupape de sécurité a du souvrir dans ma tête et évacuer ces lourds moments où pour ne pas trop souffrir on devient instinctivement lobservateur de sa vie .
Alors le soir, on nous fourni du papier pour exorciser tout ce quon a enduré la journée avec la garantie que nos carnets seront publiés un jour, jespère que pour ma part ce ne sera pas à titre posthume
16ème jour
Impossible dentreprendre une écriture avant ; la fatigue, le bruit et la fureur mhabitent depuis plusieurs jours . Si ma dose de Xixès nest pas augmentée dici peu, je resterai probablement sur le carreau . Jenclenche le casque musical pour ne plus avoir à entendre ces pluies de bombes et le bruit sourd des impacts qui investissent nos vies, rêvant du silence comme dautres pourraient rêver dune femme aimée .
Jégrène les stations à la recherche dune musique douce et soporifique et menvole pour cinq heures de sommeil bien mérité .
18ème jour
Le lever est toujours un moment désagréable ici, et donc souvent suivi dune prise de Xixès et de la bénédiction dun prêtre de mes couilles que je préférai voir écartelé sur la porte comme une vieille peau de bête. Mais le respect des religions et des croyances est de rigueur car étroitement liés au maintien dune force morale parfois très ténue .
Elevés dans ce sanctuaire polythéiste, nous édifions notre philosophie au jour le jour, sachant bien, en tant quexistentialiste, que Sartre ne viendra pas me chercher au milieu de cette merde. De toute façon les précurseurs de ce courant sont tous morts . Quils se liguent tous pour ma rédemption
21ème jour , 36° à lombre .
Le soleil a failli me rendre dingue, jai cru voir en plein cagna de la verdure parmi ce désert immense . Est-ce une nouvelle stratégie du camp adverse ? Des gaz hallucinogènes déversés sur la zone ? Les effets secondaires du Xixès ?
Je mébroue comme un cheval , dégageant ma tête de ces images saugrenues qui investissent de plus en plus mon esprit .Camés à mort au plus fort du combat , les effets pervers de notre toxicomanie jaillissent dans ce paysage et lui font revêtir un caractère étrange : labsence de fatigue et de douleur nous rendant surhomme, il faut souvent arrêter les confrères trop zélés qui frappent encore de leur membres brisés .Cet état perpétuel de semi vivant, complètement déshumanisant , je me demande sil nous quittera un jour et si, une fois dans le monde, nous ne continuerons pas à être des machines à tuer .
A nous de choisir entre faire la guerre de manière décérébré ou bien la faire dans langoisse la plus totale ce qui dans le deuxième cas équivaut, ici, à avoir une espérance de vie dune semaine
22ème jour
Pour la première fois, jai vu lennemi .Pas celui dont vous devinez la silhouette au loin et qui pour vous se réduit à une masse informe quil faut éliminer . Non, celui qui est tout près, à un mètre, et qui vous jète un de ces regards profonds dont vous vous souviendrez des nuits entières . Un être qui va mourir de votre main et qui vous dévoile son visage en entier parce que son masque vient de tomber . Je crois que jai pleuré après .
Il y a des armées qui enrôlent des femmes, voir des jeunes filles, je dois mestimer heureux de nêtre jamais tombé sur ce genre de soldats .
26ème jour
Suis malade
37ème jour
Si loffensive devient bactériologique je pense remettre mon uniforme et mes pistolets au vestiaire, à moins, pour la saborder ne lui présenter que mon cadavre. Linanité de ces jours passés a laissé un goût amer en moi, envahit par des rêves obscurs où jimaginais la guerre immunitaire entre le rétro virus quon minjectait et le virus original ouvrant les hostilités . Cette bataille intérieure terminée, je retrouve la vraie, celle qui est visible et bruyante avec quand même limpression vague dêtre un enzyme dans un immense organisme humain .
48ème jour
Spatialement parlant la base est intéressante. Retirée des luttes incessantes, elle sépanouit à lorée dun désert sans nom dont la plénitude est contrariée par le ballet des Jets, aéropostaux et triporteurs . La nuit, cest une ville fantôme, et le quadrillage bleu du ciel brille de son plus bel effet . Les entrepôts et tours dhabitations sont assemblés pèle mêle autour dun dédale de ruelles dans une anarchie de construction frisant le village troglodyte . Jimagine plus tard les visites organisées de ce lieu où le recueillement sera de mise et quon mettra à jour les traces de notre passage ; les miennes seront sans doute mêlées à celle dautres soldats dautres nationalités et, nos inscriptions sur les murs revêtiront alors un caractère révolutionnaire .
Ces expressions spontanées comme des cris poussés ça et là au gré de la pensée : propos parfois incohérents, tronçons dhistoires, poèmes se superposent pour ne rendre à certains endroits que barbouillage . Quimporte, les murs remplissent bien leur fonction dexutoire et portent haut ces phrases inachevées et abandonnées . Certaines pourtant, exhalent une fraîcheur difficilement envisageable en ce lieu :
« Et jentends rugir au loin,
Ces lions musiciens quaucun bruit ne fait frémir . »
Ou bien ; elles sont éloquentes :
« Ma larme rature ta petite joue deau salée
Une goutte de poison qui sillonne cette peau glacée
Je voudrais quelle la pénètre
Et pourrisse ton âme de mon amour cruel et vitrifié
Que le liquide lacrymal se répande doucement
Et sabote ta solitude décorché . »
Ou encore , elles parlent delles mêmes :
« Je vous dégueule tous . »
Beaucoup de langues sont représentées et, dans ce vivier linguistique se côtoient lhébreu et le basque, les dialectes africains et scandinaves, le chinois et le japonais, les codes et largot ; et mêmes des cultures antagonistes qui se sont affrontées par la suite .
Les passages que ma marche enfile, longent inévitablement ces graffitis, certes emprunts de furie, mais seuls témoignages dhumanité dans cet univers dordre, dorganisation et de discipline. Alors à la nuit, quand je le peux, je me munis dun petit canif et grave à jamais mes désirs dans la pierre .
50ème jour
Lambiance est particulière ce soir, comme tendue par un arc imaginaire dont la corde va bientôt lâcher . Animés par je ne sais quelle excitation, mes camarades de chambrée tiennent des propos salaces et je ne comprends que tard dans la soirée que nous nous rendons en fait au légendaire bâtiment 27 . Comme rien nest proche de la réalité ici, à situation particulière, restrictions particulières : une file dune soixantaine de types se forme derrière la porte dune poignée de prostituées, femmes insipides du pays avoisinant, réquisitionnées en charter pour loccasion .
Je ferme les yeux et, grand lâche parmi les lâches, je me focalise sur des pensées apaisantes . Une massaille particulièrement : la peau brune de Noé que je nai pas revu depuis mes seize ans qui vient insidieusement meffleurer et menvelopper de ces effluves parfumées . Limagination est salvatrice mais jai beau mentourer dun halo de fantasmes ; rien nest plus déroutant que ce « Au suivant ! » négligemment balancé après chaque passage par ces petits merdaillons de chef qui poussent évidemment le vice jusquà décider du temps imparti . Ce défilé de bêtes en rut na rien de féerique et viendra gonflé le rang de mes mauvais souvenirs si ce nest de me rendre impuissant à tout jamais à lidée davoir une foule et un supérieur qui rôdent autour de la pièce . Mon tour arrive, il ne se passe rien , juste lodeur de sperme séché qui me pique le nez et une masse informe sur un lit. Le mois prochain sera peut-être plus inspiré .
52ème jour
Lépisode terminé, je me sens plus proche de lanimal que de lhomme à ce détail près que lanimal ne peut ressentir dhumiliation . Sans doute est-ce pour cela que je mextasie à lapparition dun lézard ou dune souris, alors quaucun être vivant, à part les microbes et nous, ne peuvent normalement évoluer dans ce désert aride rendu mortel par nos soins. En effet, à raison d'une bombe par heure, on laisse peu de chances aux bestioles de se propager en ces terres . Il faudrait un organisme ultra résistant pour arriver à traverser ce pays .
Inventés au 23ème siècle, les lieux sont contrôlés de lextérieur et invectivés régulièrement par les pacifistes de passage. Dans les rares moments de silence, nous entendons leur voix portées par le vent et ces bribes de message volent au dessus de nos têtes comme de grands oiseaux. Doux sentiment de ne pas être oublié de tous . Je les imagine, postés devant la toile bleue infranchissable qui encercle la zone, déclamant des textes avec éloquence, croyant nous convertir à lhumanité et nous faire tomber les armes . Or, ils nauront pas leffet escompté, même à la longue, car en tant que gens du dehors qui vivent et sépanouissent, ils ne font que nous rappeler un peu plus que la base prend des allures de blockhaus et nos chambres des allures de bagne . Alors quand le souffle du vent transporte en ces airs des mots de paix, certains soldats crachent par terre comme pour marquer leur dégoût.
65ème jour
Jai pris un coup sur la tête et me suis envolé aussitôt vers des monts merveilleux . Les arbres pleurés de leau et je jouais à cache-cache avec des animaux . Je sentais des odeurs dherbes fraîchement coupées avec un peu dhumidité sur les tiges .Lorsque, comme tiré dun trou noir, je me réveillais dans l atmosphère aseptisée de linfirmerie sans fenêtre pourvue dune climatisation défectueuse et de plateau- repas faits de poudre et de gel vitaminés : il y a des fois où le coma est conseillé
Bien au chaud sous mes draps, jobserve lunité médicale qui mobserve à son tour . Essentiellement constituée de robot chirurgiens et daide- soignants, elle est reliée et dirigée par des médecins vivant en marge de ce sanctuaire . Il peut paraître troublant d être examiné par des doigts dacier mais rien nempêche, si nous sommes malmenés de cogner dessus pour les arrêter.
71ème jour
« La violence de chacun est un trésor quil faut savoir ériger en temps voulu. » . Leitmotiv de nos quartiers, cette phrase ou plutôt cet art de vie prend tout son sens au combat . Les interdictions et restrictions dont nous faisons les frais sont inscrites dans un seul objectif : alimenter une rage féroce pour que le terrain sur lequel nous nous battons, devienne un grand défouloir : nos lettres sont régulièrement perdues et lalimentation passe du met fin à la gelée sirupeuse ; nos chambres, conçues pour accueillir deux à trois personnes, sont régulièrement investies par le voisinage et nous devons nous entassés pendant quelques jours ; le temps que de soi-disant travaux prennent fin ou bien quun inventaire imaginaire se termine. La promiscuité engendrée provoquent chez nous dinsatiables accès de colère que la guerre, seule, parvient à atténuer .
123ème jour
Lhomélie de la hiérarchie est usante et je serai étonné que nous ne nous retournions pas un jour contre elle . Jai beau me dire que japporte ma pierre à cet énorme édifice quest la prospérité , mon caillou devient de plus en plus lourd . La longue litanie des stratégies à suivre transforment nos cerveaux en rémoulade et les pertes humaines sont énormes .
Peu dinformations traversent le blockhaus si ce nest celles qui nous sont nécessaires , donc aucune circonvolution autour du centre quest notre survie.
Je me couche, mon corps nest plus pour moi quun amas de chair en mouvement et je contemple les places de lits vides qui ne retrouveront jamais leur propriétaire
Nuit du 123ème au 124ème jour
Je suis réveillé par des cris de joie, je crois ; ce qui me paraît impromptu dans ce contexte-ci. Pourtant il apparaît clairement au fur et à mesure du réveil, quune bonne nouvelle est en train de sannoncer : notre guerre est finie, elle naura duré quun an . J exulte, courant comme un fou, bondissant de lit en lit qui craquent et plient sous le poids de mes sauts. Mes affaires seront prêtes dès laube et je naurai de cesse de les vérifier durant toute la matinée .
Nuit du 124ème au 125ème jour
Nous sommes parqués comme des bovins attendant leur pitance. Au loin, en levant les têtes, on peut apercevoir notre liberté : un banc de terre long de plusieurs kilomètres au bout dune mer qui semble infinie.
Les moyens de transports sétaient succédés dans la journée : dabord routiers, ils devinrent mariniers et ainsi de suite jusquà ce quai malodorant, coincé entre des gaillards me dépassant dun tronc.
Nous fixons tous lhorizon à la recherche dune réponse au bout de cette eau grisâtre mais rien ne se passe pendant des heures .
Certains commencent à frapper du pied les tôles qui nous encadrent puis, dans un silence religieux, une avancée s'enclenche au sortir de laube.
Je pense à lavenir après ces deux années passées dans une autre dimension. Autour de moi les visages se décrispent et reprennent même un peu dhumanité . Que ferais-je en premier une fois libre ? Je mallongerais dans lherbe et emplirai mon cerveau de la verdure contemplée, de la mollesse de la terre que jaurai piétinée.
La file avance, sengouffrant dans le ventre béant de ce qui devrait être un bateau, son ouverture simbriquant parfaitement avec celle de notre couloir .
Je mentraînerais, une fois dans le nouveau monde à quitter cette enveloppe de carnassier quon m a fait supporter, jabsorberai la vie dont on ma éloigné si longtemps et réamorcerai des sentiments presque honnis
jembrasserai avec ferveur tout , tout ce qui viendra vers moi
.
Nos têtes doivent sencastrer dans des sortes de mâchoires métalliques. Peut-être va t-on enfin nous enlever ces codes barres disgracieux tatoués sur nos fronts
.
Un homme en combinaison blanche sapproche de moi avec une espèce de perceuse à la main, je ressens une violente douleur au crâne, comme vrillé par une longue mèche
.