Vous aimez le thé ?
Oui, pourquoi ?
Vous voulez venir prendre un thé chez moi ? Jai du Twinnings Earl Grey, du sucre Beghin Say calibre quatre et la collection des mugs Friends de Quick.
Pas mal comme technique dapproche. Ca a au moins le mérite de ne pas tromper sur la marchandise. Il ne me promet pas dêtre un grand connaisseur, il ne me parle pas de nombreux séjours à Singapour, ni de plants de menthe dans son jardin dhiver. Il me propose juste un thé de grande surface. Nous sommes devant la vitrine dun antiquaire rigolo qui expose ses pièces les plus insolites, rue Drouot. En fait, Jétais devant la vitrine dun antiquaire rigolo rue Drouot et il est passé derrière moi. Il a dû me regarder un moment avant doser se lancer et ma fait sursauter en parlant dans mon dos alors que jétais perdue dans mes réflexions. Je prends quelques secondes, de réflexion justement, et jaccepte. Après tout, ce genre de proposition est suffisamment rare et je suis suffisamment folle comme dirait ma mère pour ne pas meffrayer du risque que je mapprête à courir et pour accepter. Nous allons donc chez lui, rue des Petites écuries, au 55, escalier B, 5° étage sans ascenseur. Le thé se passe plutôt bien. Il est assez mignon, doit mal vivre sa calvitie et se rase les cheveux au sabot numéro 1. Son appart est dé-gueu-lasse. Vraiment. Et il ne doit même pas sen rendre compte.
Ne fais pas attention au désordre.
Oh, tu sais, ça ne peut pas être pire que chez moi.
Ce quon peut être polis tout de même. Le bordel qui règne chez lui pourrait être sans difficulté qualifié dapocalyptique. Je ne suis pas à proprement parler une maniaque, mais je crois que jai suffisamment hérité de ma mère bien malgré moi pour ne jamais laisser une tranche de jambon pourrir au soleil plus dun quart dheure. Je crois que lui, faisait carrément une expérience scientifique le grand Louis a découvert la pasteurisation grâce à son sens inné du désordre et à sa capacité à ne pas ranger le lait au frigo quand il partait en vacances, alors...
Cette histoire a commencé il y a maintenant une petite demie heure devant un antiquaire de la rue Drouot. Jétais en train de me dire que je ne cracherais pas sur une petite histoire damour et même sur un petit flirt. Jai un peu hésité et puis je me suis mise à croire en Dieu, que jai pourtant abandonné depuis déjà quelques années. Je me dis que je nai plus lâge de croire au prince charmant mais que je nai pas encore lâge de me dire quil nexiste pas. Jai vingt neuf ans.
Je me retrouve donc à slalomer entre des boîtes de thon séché et des tranches de jambon. Deux possibilités : soit il avait volontairement laissé ce bazar le jour où il pensait aborder une inconnue dans la rue ce serait donc une tactique de drague soit cest comme ça tout le temps et cela ne le dérange donc même pas dimposer cet immonde désordre à une inconnue quil invite pour la première fois. Jopte très vite pour la seconde solution. Ca lui donne un côté gentiment bohème et surtout ça lui évite de tomber dans la catégorie psychopate-serial-killer-qui-examine-la-réaction-de-sa-prochaine-victime-face-à-la-mort-et-à-un-bordel-sans-nom .
Et puis comme il est sympathique nous couchons ensemble. Bizarrement sa chambre est rangée, sent le frais il ne doit pas y fumer et à part un tee-shirt et une paire de chaussettes dans un coin, tout est rangé dans une commode ou, et ceci presque de manière maniaque, dans une bibliothèque. Une assez belle collection de bouquins est rangée par ordre alphabétique dauteurs, tout comme les oeuvres de même auteur le sont elles-mêmes. Les C.D sont classés par style et par compositeur sous une chaîne hi-fi composée déléments disparates, tous de bonne qualité : Denon et Technics. Le classique tout à gauche, lélectro à droite en passant par le jazz, la pop et le rock . Les chemises pendent, disciplinées, à une penderie apparente et son bureau est rangé. Son ordinateur portable occupe le centre de la planche alors que des dossiers sempilent selon un ordre que jimagine savamment établi sur la partie gauche, maintenus par le mur. Un petit coin salon est organisé au centre de la pièce, il est composé dune table basse, dun transat et de deux poufs confortables. Sur sa table de nuit, sont empilés à côté de lhalogène La Théorie quantitative de la démence de Will Self, Les Fleurs du mal et La Bible. Le radio-réveil est discret mais semble efficace. Je me sens tout de suite à laise dans cette ambiance feutrée et accueillante, organisée mais chaleureuse, rangée et personnelle.
Il me fait très bien lamour. Il est très attentionné mais se permet toutefois quelques accès de sauvagerie que je qualifierais de bon aloi. Il ne mopprime pas, me laisse ma part de décision et se permet le luxe de répéter la manoeuvre trois fois. Je sors de cette fin daprès-midi comblée et heureuse : Méssaline est enfin comblée comme dirait le poète.
Lorsque je me réveille ce matin, il est déjà parti. Son formidable radio-réveil doit être réglé sur des ondes quil est le seul à percevoir puisque je nai été en rien troublée dans mon sommeil. Il ma évidemment laissé un mot sur loreiller : Tu nas quà appuyer sur la touche ON de la cafetière, il y a du lait dans le frigo et du pain au congélo. Le grille-pain fonctionne, nhésite pas à ten servir. Claque simplement la porte derrière toi en partant. Puis, à la ligne : Tu sais désormais où jhabite, reviens quand tu veux . Bien décidé à profiter des charmantes attentions de mon hôte, je me rends dans la cuisine dun pas décidé, affichant un sourire radieux de contentement et de vie retrouvée.
La vaisselle de six mois, les miettes de toujours et la poussière inamovible me firent changer davis. La crasse, le moisi et lhumidité mempêchèrent même de prendre une douche.
Je partis en claquant simplement la porte derrière moi.