Jai sur mon lit deux ours en peluche, un blanc et un noir plus petit. Comment ils sont arrivés là est une bien longue aventure, et pas du tout le point de cette histoire. Un matin, mon sommeil fût troublé par un chuchotement de voix. Plutôt que douvrir les yeux et de tourner la tête vers la source du bruit comme nous le faisons généralement quand notre repos est interrompu, je restai immobile et les yeux clos. Mon état de demi-sommeil a comme atténué létrangeté de cette situation, et quoiquencore hésitant à marracher des mes rêves, je prêtai attention. Cest ainsi que jai pu surprendre une conversation entre mes deux petits ours que javais toujours considérés muets et sans vie. Lune des voix était menue et rapide, lautre plus grave et plus calme.
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attends, attends (cétait la petite voix), raconte-moi encore une histoire
- Ta curiosité semble insatiable, mais tu sais quil faut arrêter avant quil ne se réveille.
- Tu me las déjà dit, pourtant tu vois bien quil dort encore.
- Son souffle sest calmé, signe de son réveil prochain. Et puis nous pouvons aussi bien reprendre quand il sera parti pour la journée
- Juste une petite histoire.
- OK, je sais bien que tu ne vas pas renoncer.
Je restai toujours sans bouger, flottant encore dans mon état de demi-conscience. Jappris ainsi cette histoire que lours blanc a racontée à son jeune ami, lours noir. Je la retranscris ici avec autant de fidélité que me permet le demi sommeil dans lequel je lai entendue.
Les hommes sont vraiment des êtres bizarres. Ils prêtent plus dattention à leurs petites différences quà leurs grandes ressemblances. Regarde-les tous; des pieds à la tête leur physionomie est la même, ils ont tous besoin de mots pour communiquer et reconnaissent une puissance supérieure quel que soit le nom quils lui donnent dans leur propre culture ou croyance. Cependant, ils trouvent le moyen de créer mille barrières à leur unité. Ils organisent des guerres où ils se massacrent les uns les autres, créent et utilisent des armes qui menacent lexistence même de la terre qui les nourrit. Avec tout cela, ils sestiment les plus intelligents de la création. Quelle présomption et quelle vanité! Lhistoire que je vais te raconter sappuie sur lune des ces petites différences qui maintiennent les hommes si loin les uns des autres, et finissent toujours par provoquer leur malheur.
Kama était un bel homme, aimable, intelligent, élégant. Il était doté dun exquis sens de lhumour, pas de celui trivial où le locuteur rit pour entrainer la compagnie. Non, il avait le goût juste pour trouver le mot portant à la fois la bonne humeur et une philosophie profonde. Il passait agréablement du temps avec ses semblables, mais appréciait aussi la solitude de son appartement où il restait des heures entières à lire ou à explorer son ordinateur.
Un soir quil buvait une bière à la fête danniversaire dun de ses amis, son attention fût attirée par une jeune fille aux traits asiatiques. Son regard sur elle en fût comme hypnotisé. Il ne pouvait sempêcher dadmirer ce visage oval, ces yeux sombres damande répondant au noir épais dune chevelure coulant telle de la soie sur ses épaules. Il la regardait avec tant dinsistance quelle dût le sentir, comme un poids doux sur son être. Elle tourna la tête dans sa direction et leurs yeux se croisèrent. Lespace dune seconde, il lût dans son regard le même émoi quil sentait dans son coeur. Parfois, deux êtres se voient pour la première fois et semblent trouver dans un simple contact des yeux ce quils avaient toujours cherché. Cest comme sils se reconnaissaient pour sêtre attendus et avoir rêvé lun de lautre sans le savoir. La jeune fille détourna le regard la première, et bût une gorgée de la coupe de vin blanc quelle tenait à la main. Kama se souvînt alors de la bière à mi-chemin vers ses lèvres. Ce petit jeu des regards qui se cherchaient pour se fuir aussitôt dura encore un long un moment comme sils faisaient connaissance en échangeant la lumière de leur âme. Avant la fin de la soirée, il senquît auprès de son ami et apprît que la jeune fille avait accompagné une cousine à la petite fête. Kama se dirigea alors vers elle, se présenta et noua la conversation. Ils trouvèrent le contact facile, avec limpression de se connaître déjà, et de simplement se retrouver après une longue séparation. Certaines personnes nomment cette impression le coup de foudre, dautres croient plutôt que deux âmes peuvent avoir été créées lune pour lautre et continuer ainsi à se réunir à travers différentes vies temporelles. Toujours était-il que Kama et Chiyoe avaient beaucoup de choses en commun. Malgré leurs différences culturelles, ils aimaient presque les mêmes choses. Ce soir-là, ils allèrent continuer la soirée dans un bar et lorsquils se quittèrent, ils navaient aucun doute quils se reverraient. Chacun rentra chez soi avec un petit bonheur au fond des yeux et du coeur, se disant comme Ariel dans la Petite Sirène que quelque chose commençait ce soir.
Ils se revirent de plus en plus souvent puis devinrent inséparables. Ils redécouvrirent ensemble la ville aux mille couleurs et aux mille lumières, trouvant différents les endroits quils croyaient chacun pourtant bien connaître. La vérité était que leurs yeux scintillaient de cette lumière qui venait de leur coeur et éclairaient le monde dune aura nouvelle. Ils visitèrent les musées quils aimaient. Ils sémerveillèrent ensemble devant les sculptures de Ronin, les tableaux de Monet. Ils visitèrent avec extase le Withney Museum, allèrent se percher au sommet du Empire State Building, partirent pour des croisières dune heure autour de lîle sur le Circle Line. Ils refirent ensemble le tour des petits bistrots charmants et des petits cafés délicieux de New York. Elle le fît goûter aux délices des meilleurs restaurants asiatiques de la ville. Il lintroduisît à la culture caraibéenne et africaine. Elle sen enchanta, mais que naimerait elle pas venant de lui! Elle lui montra et lui expliqua les richesses de la culture orientale, et lui parla de la sagesse millénaire de son peuple. Il lui fît découvrir les rythmes africains, le sens et lhistoire des roulements de tambour. Chacun senrichissait de chaque rencontre et y apportait son originalité, sa différence, son unicité.
Ils ne se lassaient pas de se parler de se partager et de se découvrir. Ils admirèrent dun même regard le retour du printemps, de la vie et des fleurs qui revenaient sur les arbres. Dans les parcs, ils restaient longtemps ensemble à sémerveiller des têtes frêles des bourgeons naissants qui humaient un instant lair frais, comme pour sassurer que le printemps était bien là, et quil était lheure du réveil et des bains de soleil. Ils les virent au fil des jours sétirer dabord paresseusement, sétendre et souvrir à la caresse de la vie nouvelle. Ils les regardèrent se gorger de soleil, accéléler leur croissance et couvrir larbre entier dune parure brillante où les petits oiseaux étaient vite venus chercher repas et refuge faisant, avec le retour des nids sur les branches et de la vie dans les nids, une grande célébration de toute la nature. Ils pensèrent avec nostalgie que les habitants des contrées tropicales rataient ce moment magique où la vie reprend ses pouvoirs. La splendeur des arbres verdoyants et des chants des oiseaux finit par sintégrer à leur vie quotidienne, et par ce fait même, à perdre leur grandeur. Car la beauté enfin acquiert en sens par son éphémérité: une fleur est splendide parce quelle va mourir bientôt et la vie gagne en signification par le rappel constant quelle nous fait de la mort.
Kama et Chiyoe jouirent aussi ensemble du ciel se vidant lentement après lorage de lété pour offrir ses plus belles constellations. Chacun enseigna à lautre les astres et les étoiles quil ne connaissait pas. Le majestueux Mars dont la rougeur avait si longtemps excité limagination des hommes et fait penser au dieu de la guerre. La constellation de lOrion semblable à un papillon cachant dans son aile la nébuleuse, porte du ciel. Les Pleïades groupant ses étoiles et le Taureau sétendant en un grand V renversé, avaient leurs faveurs, mais ils aimaient encore le Cocher, la Croix du Nord, Vega et le Capricorne. Le ciel leur réservait un émerveilement sans fin. Puis ils avaient commencé à dessiner leur propres constellations dans la voûte étoilée, choisissant des astres comme repères et formant à partir deux des figures qui marqueraient leur amour. Ils regardaient alors linfini espace en souriant, heureux de retrouver des dessins connus deux seuls, signes et témoins de leur tendresse.
Durant le premier mois, ils se séparaient tous les soirs au pas de la porte de Chiyoe, mais se retrouvaient une heure plus tard au téléphone pour des bonne nuit qui duraient près dune heure entière. On dirait que leur parole ne tarissait jamais. Puis un jour, ils franchirent ensemble la porte de Kama pour se donner lun à lautre. Deux cultures, deux mondes se rencontraient, mais ils partagèrent le même élan dun corps vers un autre quand il avait compris son âme . Cétait la première fois quelle touchait des cheveux crépus; elle les trouva bouclés. Elle mordît de sa peau quelle nomma de chocolat. Il admira lelasticité de son corps, la finesse de sa chevelure soyeuse. Ils comprirent ensemble que lamour était plus une manifestation de lâme que du corps, simple instrument et que celui-là navait pas de couleur, de préjugés ni de restrictions culturelles. La passion de leur coeur les tendait ensemble vers la rencontre de linfini, de léternel au delà des différences ou des antagonistes. Ils étaient amis, ils étaient amants et se promettaient de saimer pour la vie.
Malheureusement, poursuivit lours blanc, la société dans laquelle ils vivaient ne le voyait pas tout à fait comme cela. Cest vrai que New York est lune des villes les plus cosmopolites du monde, avec les mosaïques culturelles les plus variées. Mais vois-tu, les mosaïques sont faites pour demeurer les unes à côté des autres, mais non pour se mêler. Bien sûr, ils avaient remarqué le regard souvent étonné, parfois désaprobateur des gens sur eux quand ils se promenaient main dans la main à travers les rues, ou sarrêtaient à un carrefour pour échanger un baiser. Mais ils ne sen souciaient pas, trop plongés dans leur bonheur pour vraiment y prêter attention. Dailleurs, avaient-ils des comptes à rendre? Non, ils navaient pas de compte à rendre, pas aux individus obscurs quils croisaient le long des rues. Le problème se posa autrement lorsque la réprobation commença à venir de leurs proches. Leur relation avait grandi et on les voyait si souvent ensemble que laboutissement nen laissait plus aucun doute. Au tout début, leurs parents et amis en avaient souri, croyant que chacun nétait attiré que par lexotisme que lautre représentait. Mais plus la perénité de cette relation simposait dans la certitude, plus chaque groupe se sentait menacé dans son intégrité.
Certains des amis de Kama pensèrent quil aurait pu se trouver une femme de sa propre race et avec qui il partagerait sa culture. Les noirs pensaient-ils, ont eu une histoire desclavage et de misère qui les rendait particuliers et que nulle autre culture ne pouvait comprendre et encore moins partager. Ils craignaient quà la longue, lorsque seraient passés les moments de passion qui gomaient les différences, la réalité ne revînt dans sa cruauté. Le multiculturalisme de New York nest en fait quune apparence et les unions interraciales se trouvent encore confrontées à dénormes difficultés. Il fallait aussi penser aux enfants qui naîtraient de ce couple et qui auraient bien des problèmes dintégration. Et puis aussi, même si certains dentre eux étaient sortis avec des asiatiques, ils les trouvaient vraiment une race à part aux yeux étranges et aux moeurs bizarres. Ils auraient sans doute été plus à laise avec une blanche. Ils ne lauraient certes pas intégrée à leur groupe intime, mais ils auraient accepté cette union. En plus, pour beaucoup de noirs, une femme blanche représente toujours un trophée. La trahison aurait été moindre à leurs yeux. Mais une asiatique allait au-delà des limites. Ils se rendaient bien compte que leurs préjugés ne reposaient sur aucune base logique, ni même sur leur expérience. Les préjugés nont dailleurs ni logique ni bon sens; ils dérivent simplement dune peur de la différence et de linconnu et du désir aussi de se valoriser en dévalorisant lautre: tu nes pas comme moi, si jadmets que tu es bon, peut-être suis-je mauvais. Le blanc rejette le noir, le chrétien le bouddhiste, le pentecôtiste le catholique, le français larabe et ainsi se forme une chaine dincomprehension, de haine et de mort.
Les amis de Chiyoe se trouvaient encore plus choqués des allures de cette relation. Les chinois navaient-ils pas toujours donné lexemple de leur indépendance? Au milieu de Manhattan, et dautres grandes régions du pays, ils avaient gagné leur espace et bâti leur petite ville: Chinatown. Leurs enfants allaient à leur propre école et parlaient leur langue. Depuis les temps de limmigration aux Etats-Unis, au moment de la construction des chemins de fer, ils étaient toujours restés entre eux, perpétuant leur homogénéïté et se gardant dans la différence. Bien sûr ils se mélangeaient aux autres peuples de la ville, travaillaient avec eux, fréquentaient les mêmes universités, mais les unions restaient sacrées, bien entre peuples de lAsie. Chiyoe avait donc ressenti le ton et le regard réprobateurs de certains amis quand elle leur avait parlé de lélan de son coeur envers cet homme aux traits bien dessinés et à la peau si sombre. Elle avait beau tenté dexpliquer à ses plus proches quelle sétait trouvée bien plus de ressemblances que de différences avec Kama, que leurs âmes sétaient rencontrées et quelle se sentait plus proche de lui que des hommes quelle avait connus dans sa propre culture. Elle aurait voulu leur transmettre sa nouvelle compréhension de lunité des hommes au-delà des différences insignifiantes. Mais rien ny fît. La douce Megumi seule semblait sensible à son amour pour le jeune homme. Elle la supportait, revendiquait avec elle le droit de donner son coeur et de recevoir lamour de qui lui plaisait. Megumi aussi était spéciale et croyait dans la fraternité universelle, dans les ressemblances plus que dans les différences. Elle disait à Chiyoe: tant pis sils ne comprennent pas, pourvu que tu sois heureuse.. Aussi Chiyoe partageait de plus en plus son temps entre elle et Kama. Ses amis ne la rejettaient pas ouvertement, mais elle ressentait leur désapprobation dans leurs mots et parfois même dans leur silence. Mais elle était résolue à suivre son coeur; elle avait hérité cette opiniatreté de son peuple, et elle sen servirait pour aller à la rencontre de Kama. Ainsi en aurait-elle sans doute fait si le malheur ne sétait abattu sur eux comme laigle sur sa proie après avoir tournoyé dans le ciel pour bien assurer sa chute.
Ce soir-là, ils avaient choisi de traverser à pied le grand pont reliant China Town au quartier quhabitait Kama à Brooklyn. Ils avaient déjà fait le parcours à plusieurs reprises au cours des derniers mois, et ne pouvaient jamais se lasser de la vue extraordinaire quils avaient alors aussi bien sur Manhattan que sur Brooklyn en traversant le Hudson. Par temps clair, ils ne manquaient jamais de sarrêter au milieu du pont pour admirer le ciel et chercher leurs constellations. Ce soir de fin dété justement, la lune brillait pleine et ronde dans le firmament, les étoiles semblaient shabiller de leurs parures scintillantes. Les deux amants se tenaient lun contre lautre. Le dos de Chiyoe appuyé contre la poitrine de Kama, partageant la chaleur de leurs corps. Leurs yeux fouillaient linfini, cherchant comme tous les amoureux des signes confirmant leur amour: une étoile filante, le passage rapide dun nuage modifiant les rayons de la lune, une nouvelle constellation. Tout pouvait constituer un signe, car le signe nest jamais en vérité quau dedans de nous. Ils ne firent donc pas attention au groupe qui sapprochait deux. Pourquoi se méfieraient-ils, il était huit heures et dautres couples faisaient eux aussi la promenade sur le Pont de Brooklyn. Kama les aperçût le premier, mais ny prêta pas grande attention jusquà ce que lun deux cria le prénom de la jeune fille. Chiyoe sursauta car elle avait reconnu la voix de Lao, un jeune homme quelle avait fréquenté dans le temps, et qui avait eu de la difficulté à se remettre de leur rupture. Elle sentît un frisson la parcourir quand elle entendît Lao lui demander si elle navait trouvé dautre remplaçant que ce bout de charbon semblable à un singe. Il lui demandait de faire son choix là ce soir entre sa race et ce negro dont les grands-parents avaient été esclaves sur les plantations. Kama sétait interposé entre la jeune fille et les assaillants, demandant à ceux-ci de les laisser tranquilles. Le ton montait et la bagarre devenait inévitable. Kama avait de bonnes manières, mais il avait été élevé dans Brooklyn et savait se battre. Il se défît donc des deux premiers adversaires et leur asséna deux coups de poing qui les laissa un peu pantelants. Le troisième eût le temps de parer. Une lame refléta les rayons de la lune avant de senfoncer dans la poitrine de Kama. Ce fût Chiyoe qui poussa le cri en voyant son amant chanceler sous le coup et porter la main à son coeur. Lasiatique encore debout sacharna sur le jeune homme et essaya de la basculer dun coup de pied pardessus le parapet. Chiyoe se précipita et attrapa la main de Kama alors que son corps pendait déjà dans le vide. Elle tira de toutes ses forces, essayant de le retenir, mais Kama était bien trop lourd. Pourtant la jeune fille ne lachait pas malgré quelle se sentît entrainer par le poids de lhomme quelle aimait. Lâche-le cria Lao qui venait de se relever. Chiyoe tourna lentement la tête vers lui et il vit léclat de la lune dans ses yeux damande. Non cria-t-il, car il avait compris la résolution de la jeune fille. Mais avant quil ait pu faire un geste, Chiyoe avait laissé le poids de Kama maintenant déjà mort lentrainer par dessus le parapet vers les eaux sombres du Hudson.
Les deux corps ne furent jamais retrouvés. Peut-être ont-ils trouvés une berge accueillante où ils demeurent enlacés, ou bien encore sont ils restés au fond du fleuve là où les tristes préjugés et la haine des hommes ne peuvent plus les atteindre. Quand jai loccasion de voir le ciel, je retrouve les étoiles quils avaient nommées et les figures quils avaient créées dans la voûte infinie, et je sais quils saiment encore dans le ciel et que leur amour sera éternel.
Port-au-Prince, 7 Octobre 1999