Cest étrange, cette sensation davoir déjà vécu un événement. Jarpentais la pièce, anxieux, terriblement nerveux, convaincu que ce nétait pas la première fois que je me retrouvais dans cette situation. Peut-être un rêve, peut-être une autre vie. Et pourtant, dans ce que jappellerai un songe ou une prémonition crevant lailleurs impalpable, impossible de me rappeler si javais eu le cran dabattre cet homme qui rentrerait bientôt dans la pièce.
Celle-ci aurait dû être chez moi, mais je ne reconnaissais que trop peu lendroit. Tout était trop paré daffûtiaux, le mobilier, trop démodé, lensemble, trop superficiel, létendue, beaucoup trop gigantesque, démesurée pour un appartement. Il métait impossible de croire que cétait moi qui avais choisi dacheter tout cela. Ainsi donc, je tournais en rond, ébloui par une luminosité exagérée, suant à grosses gouttes sous des vêtements étouffants qui me lacéraient les chairs comme sil sétait agi dune cote de maille. Je soupçonnais dailleurs fortement quils nétaient pas à moi. Insupportables, ces perles qui vous chatouillent les joues, et impossible de sessuyer le visage ! Cest que, ce genre de choses ne se fait pas en public. Jétais chez moi et pourtant, inexplicablement, je me sentais observé de toutes parts. Poursuivi par des centaines dyeux, attentifs au moindre de mes mouvements, où que jaille, quoi que je fasse. Pas déchappatoire ! Nulle part où aller ! Même la fenêtre noffrait que des illusions de paysage, une aquarelle livide, en somme ! Et à ce moment, alors que jaurais dû être seul, juste avant que lon frappe à la porte, jaurais juré avoir entendu tousser. Une gorge qui se racle discrètement, comme pour ne pas déranger. Je me retournai pour voir doù cela venait. Naturellement, plus rien et je commençai à prendre peur. Je naurais pas été le premier à avoir été assassiné chez lui par un drogué en manque, avide dun peu de liquide. Pourtant, je naurais pas dû être effrayé. Tout se déroulait comme je lavais déjà vécu et cest pourquoi je nignorais pas quil serait en retard denviron cinq minutes. Il sagissait dun huissier qui me dépècerait bientôt de tout ce luxe de pacotille et, sans lavoir jamais vu, où du moins pas dans cette vie, je savais à quoi il ressemblerait. Gros, barbu au visage chiffonné, le nez lui tomberait dans la bouche et ses vêtements de troisième main seraient usés, délabrés par lérosion implacable du quotidien. Cétait lui que je tuerais, je le savais. Je néprouvais pas de haine, juste de lindifférence et jallais le tuer. Pourquoi ? Je nen sais toujours rien, je nai pas compris ce qui mest arrivé, les autres fois non plus. Tout était tellement irréel, rien nétait vrai, ma vie entière était fausse, comme parsemée dune confusion opaque.
Lhomme sonna, entra, et sassit, tout comme dans mon rêve, et nous nous adressâmes la parole comme des robots, semblables à ces enfants peinant à réciter leurs leçons. On nous écoutait, nous étions surveillés. Aucune colère ne submergeait mon esprit et quand jy repense, quelle folie de sapprêter à ôter la vie devant autant de témoins ! Il maurait été impossible de les identifier car ils se confondaient avec lombre de lendroit le plus obscur de lénorme pièce, mais je distinguais nettement des bruissements de respiration, des yeux jouissifs de pouvoir ainsi simmiscer dans cette parodie dexistence. Tout cela, ce nétait pas moi, mais qui étais-je donc, alors ?
La grosse barbe semblait aussi nerveuse que moi, peut-être nignorait-il pas le sort qui lattendait.
Quand jy repense, cétait horrible. A ce moment, je voulus lutter contre ce destin qui simposait si implacablement à moi. En vain. Même les paroles que nous prononcèrent semblaient avoir été écrites et je ne faisais que répéter les phrases indélébiles de lordre des choses, tout comme je revivais pour la énième fois ces instants davant le drame, sachant parfaitement que dici quelques minutes, que je my oppose ou non, je deviendrais un meurtrier, et que par la suite, il me faudrait recommencer, encore et encore. Pour toujours peut-être. Quelquefois, il arrivait même quune voix tout droit sortie de ma tête ou dun recoin de la pièce me souffle ce que je devais dire ou faire. Une seule fois jai essayé de protester contre cette tyrannie de lexistence, le gros fronça les sourcils, visiblement interloqué que je tente de me dérober au destin. Mieux même, comme je tardais trop à son goût, il eut le culot de grincer les dents en gonflant les yeux. Soit, puisque lui-même paraissait my encourager, je le tuerais. Mon cur cognait horriblement fort, et toujours cette sensation désagréable, très étrange, dêtre observé par Dieu sait quoi ! Devrais-je à jamais savoir tout du futur et revivre incessamment les mêmes choses ?
Dans le plus profond et irrévocable des déterminismes, je mapprêtais à frapper, presqu encouragé par les insistances du gros barbu. Qui était le plus fou des deux ? Javais conscience de ce dont jallais me rendre coupable, mais jagissais comme si jétais quelquun dautre. Tout ça, ce nétait pas moi. Ce nétait pas moi mais je subissais malgré moi toutes les vicissitudes de lexistence, sans espoir de men sortir. Marionnette en proie à des forces insoupçonnables, je navais pas pu résister toutes les autres fois, pourquoi en aurait-il été différemment maintenant ? Et puis, cétait comme si je redoutais une quelconque sanction, dans lhypothèse incertaine où jaurais pu me dérober à ces odieuses obligations.
Alors, je frappai et je mis toute ma rage dans le mouvement. Le gros barbu hurla exagérément fort, même si jaurais juré ne pas lavoir touché. Et puis, après mêtre saisi du revolver ,je tirai, tout simplement. Tout cela devenait tellement banal quil ne jugea même pas nécessaire de se répandre dans cette pièce détestable où jétais dorénavant seul, mais plus que jamais observé, au milieu du nulle part, dans cet univers auquel je ne pouvais plus croire. Alors, me sachant perdu, je me suis écroulé sur le sol, près du cadavre des dizaines de fois tué et bien quil ne faisait aucun doute quil reviendrait encore à la vie, et quil me faudrait encore la lui enlever, jai pleuré. Jai pleuré de ce que jétais devenu sans rien avoir choisi, les lèvres tremblantes, la tête entre les mains. A ce moment, je crus entendre la voix, celle que je soupçonnais dêtre ma conscience, et elle me murmurait dans un langage à la fois insistant et étouffé : « Mais quest-ce que tu fais ?! Ne pleure pas comme ça ! ». Et comme je restais immobile, elle articula un agressif « Reprends toi tout de suite !» en martelant consciencieusement chaque syllabe. Ensuite, jai relevé les yeux, brouillés de givre salé, sachant quils étaient toujours là. Ils me fixaient de leurs yeux sombres tandis que les murs retenaient leur souffle, jen étais convaincu. Mais que faisaient-ils là, assis comme à un spectacle ? Ne plus regarder ! Mettre ma tête crochue dassassin entre mes mains ! Prier pour que tout sarrête ! Ils étaient tous là et jétais si seul ! Ouvrir les yeux, et se rendre compte que le mensonge est bien réel, gisant de la manière la plus grotesque sur le sol hébété, emprisonné dans la plus irrémédiable des cellules. En contemplant lhorrible spectacle, je trébuchai et des rires armés me montrèrent du doigt. Etait-il possible que je rêve tout cela ? Une nausée me saisit à la gorge, tordant mon estomac comme une éponge, la pièce entière frissonna et le sol nouvellement souillé eut bien du mal à ravaler sa salive. « Mais quest-ce qui te prend bon sang !? ». Encore cette voix que je ne voulais plus écouter ! Par le meurtre, jétais devenu un étranger à moi-même, dès lors, je me refuserais pour toujours à prêter attention à cette conscience de toute façon maudite et inutile, puisquelle navait pu empêcher lhorreur.
Après, je ne me rappelle de rien sinon dun rideau rouge tombant sur le drame. Dautres gens me prirent par la main et celui que je venais de tuer se tenait à ma droite, souriant comme un vivant alors que mes jambes tremblaient comme celles dun cadavre en proie à une deuxième mort. Ils se sont tous penchés, jai fait la même chose, sans comprendre, puis, un tonnerre dapplaudissements retentit, rien de plus. Je regardai à gauche, à droite, vers la cavité du sol où sétait tenue cette voix intérieure, vers le plafond dépourvu de plafond, uniquement constitué de spots, et je sus que le lendemain, sous la complicité âcre de la lune pleine, il me faudrait recommencer.