Contes de faits divers et variés
de Stéfane Alberny


Avant propos
Je n’étais pas écrivain. Un beau matin, un de ceux qui ont vu la vie se lever, rose et fraîche comme le pécher, j’ai levé les yeux sur un rayon infini de livres. Parmi eux, des œuvres inoubliables, des condensés de bonheur, des tombereaux de larmes et de rires, bref, l’essence même de la vie.
Intercalés parmi ces indispensables, se faufilaient des navets délavés, des torchons prématurés, des fausses couches douloureuses. Contre ceux là, pour leur nombre croissant et surtout pour la morgue non contenue de leurs auteurs face à l’incapacité de remettre en cause la vacuité de leur production, j’ai essayé de poser à plat sur le papier, les histoires en couleur et en relief que j’avais dans la tête. Et j’ai aimé ça, aimé à la limite de l’orgasme.
Je n’étais pas écrivain, je le deviens.


Le syndrome du Lézard.
L'eau était bonne. Un chaud soleil de fin d'été à peine masqué par les arbres chauffait délicieusement la peau.
César, de sa brasse coulée limpide, traverse le bassin pour se positionner à l'aplomb de la falaise brûlante. Un regard lascif coule dans ses yeux verts et sa langue rose et épaisse passe sur ses lèvres fines.
Ce vieux filou de César est en chasse, pense Laureleen appuyée sur un bois flottant, le corps à l'horizontale, la croupe généreusement offerte à l'astre brillant.
Traînée, pense maman Jacquie, occupée à nettoyer sa peau précautionneusement. Sa fille ne pensait qu'à ça! Heureusement qu'elle veillait, sinon elle était sûre que Laureleen était capable de se faire prendre là, juste en plein milieu du bassin, devant les enfants, oh mon Dieu !
Mais Laureleen n'a d'yeux que pour Clovis qui, comme à son habitude, est parti explorer la campagne environnante à la recherche d'un goûter champêtre. Malgré le fait qu'il n'y ait encore rien entre eux, elle est fière de lui. Il est rusé, courageux, vif et musclé, si divinement musclé. Rien qu'à cette évocation, le ventre de Laureleen devient brûlant et une onde de plaisir la traverse faisant remonter sa croupe hors de l'eau.
Par intermittence, la voix rauque de Clovis lui arrive depuis l’un des taillis qui parsèment les abords de l'étang. Puis soudain le silence, assourdissant, enveloppe la prairie. Avec dans le lointain, qui arrive sur eux, un martèlement caractéristique.
L'inquiétude envahit aussitôt Laureleen. Immédiatement, elle lance deux cris brefs et se positionne en attente dans l'eau, les sens aux aguets, prête à filer se cacher.
Des pas s'approchent, deux hommes, l'un vieux, l'autre enfant. Le vieil homme tient dans main le long bâton à friandise au bout duquel pend le pompon rouge.
L'excitation gagne le groupe et tout le monde plonge et encourage de la voix les derniers mètres du vieillard. Laureleen s'inquiète à cause de la présence de cet enfant qu'elle n'a jamais vu, mais ses angoisses sont vite étouffées par l'envie de jouer.
Clovis, lui, las de cette frénésie collectiviste, préfère observer le manège maintes et maintes fois répété depuis qu'ils se sont installés dans les parages.
Leurs baignades ont toujours rimé avec le pompon rouge à friandises. Et à ces souvenirs évoqués, Clovis a envie de rejoindre les autres. Tout en se rapprochant, il voit la petite Vickie remporter la première le pompon, et s'envoler dans les airs vers le grand-père.
Un petit câlin sur le ventre, une poignée de friandises lancée vers les autres et le vieil homme au lieu de laisser repartir Vickie, l'emmène vers un bac empli d'eau dans lequel elle se jette avec entrain.
Clovis est préoccupé, quelque chose ne tourne pas rond, mais avant d'avoir réagi une dizaine de ses compagnons dont César ont rejoint Vickie.
Seule Laureleen, boudant dans l'eau près de sa mère, attend Clovis afin qu'il participe aussi à ce nouveau jeu. Clovis n'a pas du tout envie d'y aller et le lui fait savoir bruyamment. Elle s'énerve et dans un geste désespéré de «si tu m'aimes, suis moi» elle saisit le pompon au vol et plante Clovis là.
Seule la voix douce du grand-père accompagnée d'un claquement sec trouble le silence revenu sur l'étang. Clovis est triste et se sent seul quand soudain le plouf caractéristique du corps de ses amis vient troubler joyeusement l'onde.
— Tu vois, petit, quand tu les habitues bien, elles viennent comme des poulets.
— Mais, grand-père, ça leur fait pas mal, demande l'enfant avec des trémolos dans la voix.
— Penses-tu c'est que c'est costaud comme bestioles, rigole le grand-père en rentrant vers la maison avec à la main, une douzaine de cuisse de grenouilles pour butin. La canne à pêche tremble dans le vent du soir. Et son œil s’éclaire d’une lueur gourmande avec mesure de l’ouverture de son appétit.
Le petit se précipite vers la maison où sa mère le prend dans ses bras.
— Dis, c'est vrai qu’elles repoussent les pattes des grenouilles, quand on les coupe sur un billot en orme? Questionne sérieusement l'enfant.
Le regard de sa mère à l'encontre du grand père ne fait que confirmer ses doutes. Déjà les coassements plaintifs de Clovis, étreignant le corps amputé de ses pattes de Laureleen avaient sérieusement remis en cause les déclarations du papi.
Non! Définitivement non, les cuisses de grenouilles ça ne repoussent pas.


Déprime au dessus d'un jardin aveyronnais
Ce satané brouillard froid de novembre restait collé au sol pour pomper les derniers degrés à la terre. Le pâle soleil couchant ne pouvait combattre les automnes frileux du massif central.
La départementale bifurqua soudain sur un chemin vicinal. Il l'avait presque oublié et freina brusquement pour franchir le virage.
Un tunnel de verdure cotonneuse enfermait maintenant la route dans un écrin d'invisibilité, mais les années n'avaient pas effacé ses anciens repères.
Ici la grange du Pierre, là en contre bas la mare, puis le chêne séculaire gardant l'entrée du bourg et enfin cette côte raide pour atteindre la place principale du village bien assis sur son piton calcaire.
Vu l'heure tardive, il ne croiserait personne mais dès le matin sa voiture rutilante serait à la une de “Plouc Matin“.
Il n'enclenche pas l'alarme, presque contre son gré, une main invisible et rugueuse l'en empêche. Après tout c'est un endroit tranquille, trop tranquille selon lui.
La clef, toujours cachée sous la pierre à droite du rosier grimpant, ouvre sans bruit la porte patinée par les décennies. La maison sent comme dans son enfance, silencieuse comme il en avait perdu l'habitude, presque oppressante.
Au premier étage, son père a transformé, avec soin et bon goût, deux pièces immenses en un appartement tout confort, pour ses rares visiteurs.
Il s'y installe et malgré la fatigue de la route et le désordre épuisant régnant dans son ego surdimensionné le sommeil tarde à l'emporter vers une inconscience salutaire. Car les sujets de réflexion sont nombreux, et la visite à son père en est un.
Ça faisait quoi? deux ans, non! quatre ans qu'il n'avait pas vu son père. Bien sûr quelques ridicules coup de fil anodins et ponctuels avaient maintenu un semblant de lien entre eux, mais rien à voir avec une relation père fils à la Dolto.
Qu'est-ce qu'il foutait là alors, paumé dans un bled de l'Aveyron profond, ce patelin qui l'avait vu grandir et qu'il avait presque renié pour assurer son ascension vers les sommets de la capitale. Sa carrière et ses à cotés, c'est à dire sa vie, ne lui avait laissé que trop peu de place pour les relations gratuites, sans intérêts direct avec son ambition.
Il lui fallait rattraper le temps perdu, si c'était encore possible.
Le matin apparaît sans bruit et il est déjà debout. En bas il a entendu les bruits familiers des préparatifs du petit déjeuner.
Son père n'a guère changé, peut être s'est il un peu tassé mais son regard accentué par des demi lunes est toujours aussi vif.
— Déjà debout, je pensais que le calme qui règne ici t'aiderait à dormir lui dit son père en l'embrassant bruyamment.
— j'ai bien dormi ment il et il s'assied à la table brute qui propose un petit déjeuner digne de n'importe quel hôtel de luxe qu'il fréquente habituellement.
Son père s'affaire dans la cuisine et lui concentré sur sa faim essaie de la rassasier.
— Tu n'a rien à faire ce matin le coupe son père dans sa mastication effrénée.
— Non je ne pense pas, pourquoi questionne t il la bouche pleine.
— Je voudrais que tu m'accompagne au bois de Mathieu, voir si on peut trouver de quoi se faire une petite omelette à midi propose son père avec un crépitement gourmand dans les yeux.
Il hésite, aller traquer dans les bois n'était pas forcément prévu à son programme. En plus il allait esquinter ses fringues. Avant qu'il n'ai pu objecter quoi que ce soit son père lui rapporte des vieilles frusques et des bottes à sa taille. Cette précaution l'agace, son père pouvait il lire dans ses pensées?
La rosée matinale qui dégouline des arbres a vite fait de les tremper jusqu'aux os, mais la plus vieille carcasse des deux ne semble pas faire cas de ce désagrément. Plié en deux, d'un pas sûr, son père arpente le bois et s'agenouille régulièrement pour couper proprement quelques cèpes qui se découvrent à son passage.
Lui, galère, tous ses sens sont monopolisés par l'impression de froid, les quelques beaux spécimens de «têtes bronzées» qu'il ramasse mécaniquement ne lui procurent aucun plaisir et même un certain ennui mêlé à un sentiment de pitié envers son père. Comment peut on se passionner pour une activité aussi.... primitive.
Autant la matinée fut détestable pour lui autant l'omelette aux cèpes accompagnée d'un bourgogne bien gras est proche du divin. Sous l'œil amusé de son père il avale à un rythme d'aspirateur affamé son repas.
— Tu as rendez vous questionne le père hilare.
— Non! c'est l'habitude je suppose répond t il agacé.
Pour cacher sa mauvaise humeur il plonge sa moue agressive dans une pomme ridée mais délicieusement sucrée.
Bien à l'aise dans ses nipes dernier cri, enfoncé dans un fauteuil souple il savoure son café. Son père a allumé un petit cigarillo et soigne précautionneusement les plantes du jardin d'hiver.
— Au fait s'interrompt il, comment va Clarisse?
Comme son fils à l'air perplexe il continue:
— Tu sais bien la petite blonde que tu avais amené la dernière fois.
Ça faisait quatre ans la dernière fois qu'il était venu et la petite Clarisse était depuis longtemps enterré sous le tas de souvenirs sans intérêts qui composent le film de sa vie.
— Elle va bien élude t il en promenant son regard sur la bibliothèque quoi jouxte la véranda.
Mais l'hésitation de son ton ne trompe personne, même pas lui. Une fois de plus son père avait touché juste, il avait ouvert grand le couvercle sur le désastre de sa vie sentimentale. Impossible pour lui de supporter plus d'une semaine une immixtion dans sa bulle personnelle. Une fois passés les émois de la nouveauté, le dédain de ses semblables prenait toujours le dessus.
— Ça ne te manque pas toi papa une femme à la maison demande t il pour se rassurer; sûr de la réponse de son père.
Mais son père, encore, le prend à revers.
— Qu'est ce que tu crois, bien sûr que ça me manque, mais quelle femme aimerait vivre avec un vieil original perclus de sales habitudes lui répond son père. Ça ne m'empêche pas de fréquenter des dames rajoute t il en souriant.
Il est offusqué, comment son père pouvait avoir rayé si facilement sa mère de ses pensées.
Son père poursuit son monologue perdu dans ses souvenirs:
— Mais aucune n'arrive à faire briller avec la même force la flamme de mon cœur comme le faisait ta mère. Peut être qu'elle existe mais je ne l'ai pas encore rencontré.
Dehors le temps est toujours aussi pourri et le brouillard entretient avec insistance un sentiment nauséeux chez un fils perdu.
— Tu pourrais venir en ville chez moi, tu pourrais voir plus de monde propose t il à son père.
— Moi, s'exclame le père, déambuler comme un automate dans une cité sans âme, sans chaleur me semble être le début de la mort. Non je suis trop attaché à mon caillou.
Qu'est ce qui pouvait bien être attachant dans ce trou sans animation. Il se le demande encore aujourd'hui, lui qui a tout fait pour s'arracher à la médiocrité de sa ruralité, allant même à force de travail jusqu'à limer son accent caillouteux synonyme de province mal récurée.
L'après midi se déroule sans surprise dans la douce somnolence de l'automne en France profonde.
Il tourne en rond, son téléphone portable reste muet par absence de réseau, son père ne possède aucun outil moderne de communication pour se brancher sur le monde en mouvement perpétuel. Ici la vitesse n'est pas une priorité, même pas une idée.
Il ricane en lui même, il regarde de haut ces gens qui sont les derniers représentant d'une espèce en voie d'extinction.
Demain il repartira assurer sa place dans ce monde affolé qu'il vénère. Il se rengorgera devant le parterre de ses connaissances sur sa petite escapade provinciale, vantant les mérites du feu de bois et des légumes du jardin. Supériorité suprême sur des individus qui n'en ont vu qu'a la télé. Mais malgré les rires hystériques d'une petite brune aux yeux limpides qu'il déclenchera, une petite voix au fond lui assénera la vérité.
Il était un raté de la vie, de la vrai vie, sacrifiant toujours ce qu'il avait de plus cher à l'autel d'un succès tant illusoire qu'éphémère. Malgré ses quarante ans d'expérience il s'était comporté comme un adolescent fragile face à son père.
Il l'avait laissé à ses conserves dans le cellier de sa maison natale, et comme d'habitude tout au long de sa vie, il s'était défilé. Il aurait voulu lu dire combien il l'aimait et combien il lui avait manqué dans sa vie d'adulte.
— La prochaine fois si j'ai le temps!


Le vieil homme et la mort
C’était un matin comme tous les autres pour le père la misère. Depuis son petit pavillon merlin cage à lapin de banlieue il observe la lueur du soleil gris sur sa banlieue grise. Quarante ans d’expérience pour observer le soleil vous pose un avis d’expert et ce matin, et ce matin est vraiment gris. Son corps moulu et grinçant se traîne vers son jardin, son seul plaisir sur terre, où s’ébattent avec grâce dans un verger digne des dieux, deux pommiers magnifiques et chargés de fruits énormes et juteux. Ces arbres font sa gloire dans toute la banlieue et un grand nombre de chenapans viennent à son insu se régaler des fruits de son amour et de sa passion.
Il est encore bien trot tôt pour qu’un visiteur ait eu l’audace de franchir le mur délabré qui ceint son jardin, alors le père la misère bichonne son jardin, taille, sarcle, fume.
Le soleil est déjà haut quand la fatigue l’oblige à se réfugier dans son fauteuil près de la fenêtre. Il affectionne tout particulièrement cette place, idéale pour surveiller son bien, mais hélas bien souvent il s’endort, la tête sur le torse, pour ne se réveiller qu’au crépuscule.
Cet après midi là pourtant, le père la misère ne dormait pas encore quand trois garnements pleins de vie sortant de l’école, décidèrent d’un commun accord d’enjamber le mur pour s’offrir goûter sucré et savoureux.
Comme des singes, les trois compagnons de larcin s’élancèrent dans les branches lourdes de fruits défendus. Avec l’agilité et l’insouciance liée à leur âge ils grimpèrent au plus haut de leur goûter végétal. Le père la misère avait ouvert son œil endormi et malgré l’arthrose qui grippait ses articulations il bondit tel un jeune « cabrit » hors de son fauteuil pour chasser les voleurs.
Dès qu’il ouvrit la porte la panique gagna les frondaisons et deux garçons en tombèrent et se réceptionnèrent sans dommage. Le troisième, sûr de lui, prenait tout son temps. Il faut dire pour être juste que son physique ne lui permettait pas ce genre d’acrobatie, et en général il se sortait de ce genre d’exercice périlleux grâce à une excellente qualité de parole.
Seulement aujourd’hui la magie flottait sur l’endroit.
D’un claquement sec des doigts, le père la misère figea sur les lèvres gouailleuses du petit garnement les paroles attendues avec joie par ses deux complices au pied du mur. Le rire se transforma en peur. Le père la misère avait d’un seul geste transformé en statue la plus grande bouche de la cité.
Ils s’éclipsèrent par une brèche. Le père la misère les regarda s’enfuir avec dans ses yeux son sourire malicieux. Ses pommes auraient la paix pour quelques temps. Sans un regard pour sa victime statufiée il rentra dans sa demeure pour préparer le repas du soir. L’enfant ne risquait pas de se faire mal là haut sans bouger.
Il ne le relâchera qu’au coucher du soleil.
Le temps passa, et l’épisode de la statue dans l’arbre devint peu à peu une des légendes de la cité.
Le temps passa pour le père la misère entre ses arbres et sa maison entourée d’immeubles de plus en plus haut.
Et par un après midi d’automne où le soleil tardait à se coucher, des coups sourds résonnèrent à la porte.
D’un pas traînant le père la misère alla ouvrir à l’opportun qui venait troubler la préparation de son dîner. Dans l’embrasure apparaît une ombre immense accrochée à une grande faux.
— ton heure est venue Père la misère ! Je suis la Mort et tu vas me suivre.
La Mort avait une voix caverneuse et sentait la terre humide et chaude, mais le père la misère n’avait pas peur. Il l’attendait déjà depuis longtemps.
— n’ai-je pas le droit à une dernière faveur demanda alors le père la misère.
— bien sûr répondit la mort après une légère hésitation, surprise que quelqu’un se rappelle encore de cette vieille coutume. Elle demanda alors :
— Quelle est ta dernière requête vieil homme?
Le père la misère se tourna alors vers ses pommiers et d’un doigt sec comme un sarment de vigne désigna un beau fruit bien mûr.
— mon dernier plaisir sur cette terre serait de croquer une de mes plus belles pommes, celle qui est là haut.
La mort déposa sa faux contre l’arbre et s’élança, non sans ronchonner contre les désirs farfelus des mortels, d’une allure souple vers le sommet de l’arbre pour décrocher le fruit convoité par le sursitaire.
Le père la misère attendait sur son perron et comme par espièglerie, il claqua des doigts et par magie, la mort resta figée dans l’arbre se confondant avec la noirceur du tronc.
Avec ce même sourire plein de malice il rangea la faux dans son appentis et rentra chez lui pour finir la préparation de son repas.
Ainsi le temps passa, autant le monde bougea. Dans son jardin, avec les années, le père la misère oublia presque la présence de son hôte involontaire dans le pommier. Figée dans l’oubli, la mort servait de nid à une famille de merles et les nouvelles pousses de l’arbre sortaient par les manches de son manteau.
Le père la misère vaquait à sa passion des arbres sans se soucier du monde extérieur.
Mais ce monde ne marchait plus. Plus personne ne mourrait, la terre était surchargée, les ressources naturelles commençaient à manquer et même dans certains pays pauvres on pouvait voir des colonnes de squelettes errer sans but, le ventre gonflé d’air et la gorge sèche sans la permission de mourir.
Tout ce que la terre comptait de spécialistes de toutes sortes, se penchait jour après jour sur le problème sans trouver le moindre indice de solution. Sous le grand dôme du Monde Unifié la grande salle de réunion bourdonnait à cause de la réflexion intense que suscitait le problème de la disparition de la mortalité.
— Nous n’avançons pas, nous courrons à notre perte s’exclamait d’une voix stridente le chef de l’Académie des sciences terriennes.
— Le problème dépasse toutes nos compétences avouait une des éminences biologistes de ce temps.
— Qu’allons nous faire, alors ? demanda inquiet le président du monde, c’est impensable que personne ne puisse avoir une idée pour nous sortir de cette situation.
Et dans le silence gêné de l’assistance des sages et des responsables de la Terre, on entendit une voix claire et fanfaronnante provenant des sièges réservés aux étudiants.
Les savants et les sages s’indignèrent bruyamment.
— Comment ce jeune paltoquet peut-il avoir une solution éructa le responsable des affaires urgentes laissées en cours.
— C’est un scandale hurla le chef du projet « retour de la mort », enfermez ce jeune merdeux.
Mais ni le président du monde, ni l’étudiant sûr de lui n’avaient esquissé le moindre mouvement.
— Approchez jeune homme ordonna le président, et avant que le conseil des sages n’explose, il lui intima le silence d’un doigt sévère.
L’étudiant s’avança tranquillement, un sourire malin au coin des yeux. Dans l’assistance jusque là muette, des ricanements mesquins montèrent pour souligner les rondeurs évidentes du trublion.
Mais dès que celui ci prit la parole un silence respectueux, envahit l’immense amphithéâtre. Ce jeune homme n’était pas surnommé « grande bouche » pour rien ; le voilà paradant comme un jeune coq au centre de sa basse cour.
— Nous vous écoutons clama le président du monde, en espérant que votre intervention sera justifiée poursuivit-il menaçant.
« grande bouche » aspira une grande bouffée d’air et sous le regard suspicieux et attentif du public il se lança.
— Dans ma ville, il existe un très vieux monsieur, appelé par tous le « père la misère », qui possède un don extraordinaire. D’un seul claquement de doigt, et « grande bouche » accompagna sa parole du geste et le bruit résonna sous la coupole maintenant acquise à sa cause, il est capable de figer sur place tout ce qui se déplace, saute ou respire. Il m’a fait subir ce sort il y a longtemps alors que je n’étais qu’un enfant turbulent, et je sui sûr qu’il a joué la même farce à la mort, venu le chercher au crépuscule de sa vie. La mort est figée chez lui, j’en suis certain, et je ne serai pas surpris de la trouvée perchée dans un de ses arbres magnifiques.
L’assistance réagit avec force à cette histoire, des hurlements, des vociférations agitèrent le parterre des grands sages du monde. Seul le président, regardait sans sourciller le jeune homme.
Et s’il avait raison, ce jeune prétentieux, la solution à leur problème était peut être là à portée de main.
Le président leva la sienne pour ordonner à nouveau le silence.
— Jeune homme, vous avez apporté une hypothèse synonyme d’immense espoir pour l’humanité entière qu’il faut vérifier au plus tôt, et c’est à vous que revient cette tâche. Allez et ne nous décevez pas.
Le dos criblé d’une dizaine de coups d’œil assassins, le jeune home sortit et s’élança vers son enfance pour sauver le monde.
La cité avait poussé comme un champignon saprophyte sur la décomposition des déchets de la société, mais la maison du « père la misère », même si elle semblait écrasée par l’environnement était toujours là.
A peine avait-il poussé la porte du jardinet que « grande bouche » eu la certitude d’avoir eu raison, dans un des pommiers majestueux, à son sommet, une ombre menaçante quoique immobile semblait l’appeler.
Dans le fond du jardin, le « père la misère », repiquait ses plants de tomates avec une organisation quasi militaire et regardait arriver cet enquiquineur de son œil le plus noir.
— Ah! vous êtes là, se lança joyeusement « grande bouche ».
— Où voulez vous que je sois ? à part chez moi répondit d’un air beaucoup moins joyeux le « père la misère ». Qu’est ce que vous voulez demanda-t-il sur le même ton.
« grande bouche » s’approcha du grand pommier avec le « père la misère » sur les talons, il leva les yeux vers la cime de l’arbre puis se retourna en souriant.
— Vous avez un épouvantail terrible éclata t il de rire.
Le « père la misère » grommela dans sa barbe.
— Qu’est ce que vous voulez à la fin !
— Si vous m’invitez à m’asseoir, je vous expliquerai tout, mais pour l’heure il me faut étirer mes jambes après ce long voyage.
« grande bouche » s’assit sur le banc en bois patiné par les intempéries et essaya de toucher ses orteils, en vain.
— Vous êtes sorti de chez vous ces derniers temps enchaîna « grande bouche ».
— Pourquoi faire ? répondit le « père la misère ».
« grande bouche » sourit, le vieux avait toujours aussi mauvais caractère, et en réfléchissant bien il ne voyait pas ce qui aurait pu le faire changer.
— Le monde va mal, poursuivit-il, plus personne ne meurt et nous allons bientôt étouffer d’être trop nombreux.
— Les autres je m’en moque dit le « père la misère », moi en tout cas je me porte comme un charme, et ce n’est pas près de s’arrêter.
« grande bouche » soupira, la partie était loin d’être gagnée. Il allait devoir être brillant pour sauver ce foutu monde.
— Tout le monde doit mourir un jour, se lança t il, tous nous devons laisser notre place aux suivants, tel va le monde, telle va l’humanité.
— Non ! le coupa le « père la misère », moi j’ai mérité de rester, je cultive les meilleures pommes de la Terre, et vous ne pouvez pas me dire le contraire, car je vous ai reconnu, jeune chenapan ; vous les avez assez goûtées mes fruits de paradis dans votre enfance.
Le « père la misère » inspira à grandes goulées et poursuivit.
— Même si vous avez grandi et forci rien ne m’empêchera de vous botter les fesses si vous y touchez sans autorisation.
« grande bouche » éclata de rire.
— Je ne veux pas de vos pommes, je suis juste venu pour que vous libériez la Mort, que vous avez figé là haut dit-il en pointant le sommet du pommier d’un doigt sûr, comme vous l’avez fait pour moi autrefois.
— Je ne peux pas murmura le « père la misère », pitoyable.
— Comment ça ! s’emporta le jeune homme vous en avez le pouvoir, votre don n’est pas irréversible il me semble.
Le vieillard tortillait ses doigts crevassés, comme un enfant pris le nez dans la confiture.
— Si je la libère, Elle me prendra en premier et je n’ai pas du tout envie de mourir maintenant, alors que j’ai tant à faire au jardin. Sa voix était devenue larmoyante, presque attendrissante.
« grande bouche » réfléchissait à toute vitesse, la sauvegarde du monde en dépendait. Il se leva et s’approcha de l’arbre.
— Si je lui parle et si j’obtiens un report est ce que vous la libèrerez.
Le « père la misère » ricana.
— On ne négocie pas avec la Mort.
— Tout se négocie, ma présence ici en est la preuve lui répartit « grande bouche » en entamant l’ascension du pommier.
Si le temps passé lui avait donné plus de force que dans son enfance, il lui avait enlevé un peu de souffle et surtout avait insinué dans son esprit adulte et responsable un sentiment désagréable de vertige.
En bas le « père la misère » grommelait dans sa barbe. Des « on ne négociait pas avec la mort » revenaient sans cesse dans sa litanie. De son côté « grande bouche »était arrivé, suant et ruisselant, à bon port. Face à la Mort grimaçante, il reprenait son souffle. D’un geste hésitant, il frôla l’épaule du spectre. Une lumière blafarde illumina les deux trous qui figuraient les yeux dans l’ombre du visage de la grande faucheuse.
— Vous m’entendez se lança « grande bouche », un mouvement imperceptible agita la ramée comme un courant d’air glacial, la Mort entendait et écoutait.
— Notre monde est à l’agonie poursuivit-il, votre présence est indispensable pour mettre bon ordre au chaos qui règne aujourd’hui.
La Mort trembla de rage, sûrement suite au retard pris sur son agenda.
— Mais reprit « grande bouche », mais le seul qui puisse vous libérer est ce vieux ronchon là en bas.
Le « père la misère » s’offusqua sous l’impertinence du jeune homme, mais ni lui ni la Mort ne prêtait l’oreille aux récriminations du vieux susceptible. « grande bouche » était lancé dans la négociation et ne voulait pas perdre la main.
— Vous avez à votre disposition une seule alternative, soit vous restez ici ad vitam eternam, et il sourit à ce trait d’humour involontaire, soit le « père la misère » vous libère et vous courrez le monde pour rattraper le temps perdu.
La Mort trépignait d’impatience, les branches du pommier bruissaient sous ses tremblements convulsifs.
— Le seul moyen de vous libérer de cette position dégradante est de promettre d’oublier le « père la misère ».
L’écorce du pommier se mit à fumer et sur la branche près de la main prisonnière de la Mort, sa réponse vint se graver en lettres de feu. C’était non !
Il n’y avait jamais eu et il n’y aurait jamais de dérogation au compteur éternel de la mort.
— Mais enfin, s’énerva un peu « grande bouche », vous ne pouvez pas être aussi butée que ce vieil acariâtre, vous avez des millions de clients en attente.
L’inscription dans l’écorce se fit plus rougeoyante, la Mort était aussi butée que le « père la misère ».
« grande bouche s’apprêtait à laisser tomber, blessé dans son amour propre, désolé pour ses semblables d’avoir échoué.
Au sol le « père la misère » sarclait ses plans comme si le monde en dépendait, « grande bouche » était las, il avait perdu et l’humanité était perdue. Il amorçait la descente précautionneusement quand l’arbre fut pris d’un sursaut. Tout en se raccrochant à la branche la plus solide, il jeta un œil à l’épouvantail qui semblait vouloir s’extirper de son immobilité, mais son regard fut attiré par une nouvelle inscription sur l’écorce calciné. La Mort avait cédé.
Dans un rugissement de joie, « grande bouche » sauta au pied de l’arbre et en riant, il de précipita vers le « père la misère ».
— Vous pouvez la libérer clama t il d’un air triomphant.
Le « père la misère » le scruta d’un air soupçonneux.
— Elle va me laisser tranquille demanda t il toujours autant sur ses gardes.
— Elle m’a donné sa parole martela le jeune homme.
Le vieil homme lâcha son outil et marcha vers le pommier.
— Tu as promis et je te rappelle qu’il me restera toujours un souffle de vie pour claquer les doigts et te figer à nouveau dans l’éternité de l’oubli.
A ce moment là, sa stature semblait dépasser la taille du pommier. La Mort était dompté par ce petit vieux solitaire. D’un geste sûr il libéra la Mort statufiée dans l’arbre. La branche qui la soutenait perdit immédiatement ses feuilles et elle se laissa glisser au sol.
— Cette branche ne te donnera plus jamais aucun fruit susurra la mort d’un air mauvais, cela te fera un petit souvenir.
Le « père la misère » restait en retrait, ses doigts crispés, prêts à renvoyer la Mort vers son immobilité inutile.
— Je vais partir maintenant, continua la Mort, une lourde tâche m’attend, je suis la garante de la bonne marche du monde et je vais rattraper le temps perdu.
Un souffle glacé emporta la Mort vers son destin et frissonnants sous la morsure du froid le « père la misère » et « grande bouche » se retrouvèrent seuls
— Merci pour tout dit simplement « grande bouche ».
Mais le « père la misère » était déjà redevenu lui-même, un vieux revêche.
— Maintenant que vous avez terminé vos petites affaires, vous pouvez suivre la Mort et repartir d’où vous êtes venu répondit-il en lui tournant le dos et en trottinant vers son jardin.
« grande bouche » reprit le cours de sa vie et le temps marque peu à peu son corps, mais dans son esprit toujours vif restait imprimé son intervention pour sauver le monde et sa rencontre avec le « père la misère ». Il le savait, celui ci était sûrement dans son jardin, sourd au monde environnant seul et heureux dans son éternité solitaire gagnée de haute lutte.
Il le savait, les pommes du « père la misère » feraient le délice de nombreuses générations d’enfants et la branche desséchée et noire qui avait hébergé la mort deviendrait peu à peu une légende.
Si vous passez dans son quartier, vous pouvez aller vérifier par vous-même, voir au milieu des tours grises, cette petite maison écrasée par la présence d’arbres majestueux. Au pied vous y trouverez un vieil homme sans âge qui veille sur son jardin sans s’occuper du monde qui l’entoure et qui tous les matins regarde en souriant une branche morte dans son pommier, gage de sa vie éternelle.


Destins croisés
C’est dans un de ces coins encore sauvages d’une de nos campagne si belle que « Guérart », un beau et robuste sanglier mâle de huit ans s’ébat comme un jeune marcassin dans sa souille. Il profite ainsi de la fraîcheur et d’un bain de boue antiparasites. Une cure de thalasso à domicile pour « Guérart » et sa famille nombreuse. Il est heureux et ne demande rien de plus.
Les bois environnants lui fournissent les besoins indispensables à la bonne croissance de sa tribu. Glands, mulots, vers et diverses grosses chenilles savoureuses prolifèrent dans cette vieille forêt, et même parfois il s’aventure à découvert pour prélever sur les cultures des hommes quelques tubercules ou quelques épis, mais « Guérart » est malin, donc il chaparde avec parcimonie. C’est un juste retour des choses selon lui, les hommes prélevant chaque année quelques éléments de sa harde. Les plus faibles et les moins doués, par chance, car « Guérart » soupçonne l’espèce humaine de peu de discernement.
Là haut dans les branches, les oiseaux tapageurs commencent à se rassembler pour passer la nuit à l’abri de leur grand nombre. C’est l’heure que préfère « Guérart », et il s’ébroue violemment pour faire tomber les paquets de boue qui maculent ses soies, avec eux disparaissent noyés quelques tiques, puces et poux. Il est propre et sain, reposé et la nuit de bombance à venir lui fait frétiller sa petite queue drue. Son côté matérialiste et quelque peu hédoniste lui assure un quotidien béat. Le groin rasant le sol, seuls les petits yeux chafouins de sa troupe brillent sous la lune. Dans le lointain seule une voiture lancée à vive allure sur la départementale déchire le silence de la nuit.
Roger est crevé. Depuis qu’il fait les postes de nuit à l’usine, son organisme a du mal à s’acclimater. Devant ses yeux rougis par ses efforts noctambules la route défile sans encombres. Pas étonnant, à quatre heure du matin. Les cent cinquante chevaux allongés sous le capot de son dernier achat, soupirent sous la pression de son pied et son bolide toutes options avale la départementale. Il est pressé, Roger, demain ou plutôt tout à l’heure, il a rendez vous pour la première battue de la saison. Une battue au sanglier et il ne raterait pour rien au monde cet événement.
Après deux heures d’un sommeil lourd, suivi d’un robuste petit déjeuner, Roger s’affaire pour préparer son attirail. Le fusil semi automatique dernier cri avec sa crosse ergonomique taillée spécialement à son épaule que lui a offert sa femme pour la dernière fête des pères est amoureusement rangé dans sa mallette molletonnée, il charge fébrilement le tout dans le coffre de sa voiture et fait le point.
— Les balles explosives à ailettes, OK j’ai, le casse croûte de dix heures, j’ai.
Merde, il a oublié son dossard fluorescent, ustensile obligatoire et même vital pour une battue dans les taillis, Robert, paix à son âme, peut en témoigner du haut de son paradis sygénétique. Il avait ramassé une balle en pleine poire pendant qu’il pissait derrière un fourré, il avait quitté sa chasuble salvatrice, le con ! Règle numéro un à ne jamais déroger en battue, les collègues avaient tendance à avoir la gâchette facile après quatre heures d’attente infructueuse, contre un arbre sous le crachin.
Enfin pour l’heure, ils étaient tous là, dans l’attente de la distribution des postes. Les chiens, la gueule ouverte attendaient le top avec impatience, l’air frais du petit matin se condensait sur leur truffe bouillante d’excitation. Après les salutations d’usage, le responsable attribue les postes et rappellent une fois encore les consignes de sécurité et le déroulement de la journée. Tout le monde s’égaye dans la forêt et se positionne avec exactitude selon les plans. Contre un arbre séculaire Gérard fume sa première roulée du matin, le calme artificiel du lieu le plonge dans une plénitude sans faille ; le contact de son arme froide lui donne un sentiment de puissance jamais atteint et tellement inaccessible dans sa vie de tout les jours. Ici il est heureux, dans la perspective du carton à venir, oui il est heureux.
« Guérart » est inquiet, un silence pesant plane sur son territoire. Même les pies si peu discrètes au demeurant, se sont éclipsées. Dans le lointain, un bourdonnement motorisé monte peu à peu. Soudain un claquement sec et un son que « Guérart » a déjà souvent entendu dans sa longue vie de gibier : les chiens !
Dès lors tout son corps émet des signaux de danger et sa tribu est fin prête à courir pour sauver sa peau. Car courir ventre à terre est une des aptitudes physionomiques du sanglier, allié à un corps trapu et ramassé et très solide, oui très solide. Au travers de fourré épais comme des treillis inextricables, en zig zag, au travers des bauges tant aimées, « Guérart » et sa famille essaient de toutes leurs force de mettre le plus de distance entre les menaces canines et leur croupes si tendres. Ils foncent droit devant, sans se soucier de l’avenir. Ce n’est pas un concept palpable chez le sanglier. Alors quand le premier coup de feu éclate à ses tympans, « Guérart » redouble de vitesse pour échapper aux sifflements de la mitraille qui frisent sa hure.
Bientôt les coups de feu s’estompent, puis cessent tout à fait, très vite remplacés par des vociférations joyeuses des tireurs et les coups de trompes annonçant la fin de la battue.
Mais la peur court toujours dans les veines et les artères de « Guérart » et il doit ainsi poursuivre le mouvement saccadé de ses pattes pour y échapper. A bout de souffle, à bout de force il est obligé de s’arrêter plus pour attendre sa troupe que par envie. Pas un bruit, derrière lui il n’entend pas le bruit caractéristique des pattes courtes de ses congénères sur les feuilles craquantes du sous bois. Il hasarde un grognement discret pour donner sa position. Pas de réponse, le pire est sans doute arrivé, il n’a pas compté le nombre de coups de feu, d’ailleurs cela n’avait que peu d’importance, le plus souvent l’homme est tellement maladroit.
La nuit commence à tomber et à l’est la lune pleine monte pour accompagner les pleurs déchirants de « Guérart ». Il a refait le chemin en sens inverse et n’a retrouvé que les traces sanguinolentes de ses femmes, sœurs et enfants. Il est maintenant seul et n’a plus aucun goût pour la vie, à son âge il ne refondera pas de famille et il ne peut envisager sans dégoût une vie de vieux sanglier solitaire et acariâtre. Il est fatigué mais s’élance vers son funeste destin avec l’obstination qui caractérise son espèce.
Quelle journée ! se dit Roger , un fabuleux carton même. Douze sanglier abattus. Bon c’est vrai ils n’avaient droit qu’à six têtes, mais six de plus ou de moins, quelle différence. Les sangliers proliféraient alors il ne voyait pas bien quel pouvait être le problème. Et ce n’étaient pas ces « empêcheurs de tourner en rond » d’écolos citadins qui allaient donner des remords à Roger avec leur discours sur la diversité biologique et je ne sais quoi d’autre. Pour confirmer sa rancœur contre les gauchistes verts, il enfonce un peu plus sa pédale d’accélérateur rejetant par la même un peu plus de monoxyde de carbone dans l’atmosphère.
— Prends ça dans ton trou Madame Ozone ricane Roger.
Il est passablement saoul et le repas de fin de chasse n’y est pas pour peu. Ces deux grammes d’alcool qui flotte joyeusement dans son sang rendent la route tellement facile que sa voiture semble se lover dans les virages comme une grosse couleuvre au soleil. Gérard fonce vers son destin avec la stupidité qui caractérise son espèce.
Sous le clair de lune « Guérart » s’est assis au milieu de la route en plein virage et attend son heure. Elle vient à pleine vitesse, précédée par un halo de phares blancs aux normes européennes. Il ferme les yeux et ouvre grand son groin pour partir avec les odeurs du sous bois qui ont jalonné ces si belles années.
Roger ne pense plus qu’à son lit et ses paupières lourdes le lui rappellent sans cesse. C’est sûrement pendant ce laps de temps, où il à eu du mal à contracter les muscles des paupières pour les soulever, qu’est apparu ce maudit cochon en plein virage au beau milieu de la route. Dans un réflexe dont il ne se serait pas cru capable, Roger tente un écart pour éviter d’exploser sa belle calandre car le sanglier est robuste. Et par malheur ou par logique selon son courant de pensée, sa roue avant et motrice va mordre l’herbe humide du bas coté.
Le contact rugueux d’un chêne miraculeusement épargné au cours des travaux de réfection routière déclenche l’air bag de série, mais comme peut encore en témoigner le garde du corps de lady Diana, l’air bag n’est plus utile au dessus d’une certaine vitesse et Gérard va embrasser l’écorce après avoir traversé son pare brise teinté.
« Guérart » ouvre les yeux dans la fumée d’un moteur cassé, l’huile chaude empeste le lieu en se répandant sur la chaussée, mélangée avec le sang et la cervelle de Roger. « Guérart » pragmatique pense que ce n’est pas son jour et s’enfonce dans les bois le groin au ras du sol pour rechercher sa pitance journalière.


L’Hystérie tue !
— Allez Oward, va la chercher !
L’imposant labrador mâle noir, jusqu’ici stoïque au pied de son maître se met en mouvement et plonge sans rechigner dans l’eau froide du lac. Sous les encouragements de son homme, il nage, droit et puissant, vers la barque à la dérive. D’un coup de gueule sec il attrape le bout qui traîne dans l’eau et ramène sans effort apparent l’embarcation sur la grève.
— Bon chien, tu es un bon chien.
Oward s’ébroue pour chasser l’eau de ses poil de phoque et s’assied à nouveau, son regard à la recherche d’un signe synonyme d’une nouvelle activité. Mais une fois encore son maître est lassé avant lui, à son grand désespoir. Par quelques sauts et jappements, il tente de le persuader de continuer les jeux, mais la voix se fait sèche.
— On rentre, allez devant Oward ! !
Le chien ouvre la piste dans le sous bois, la truffe aux aguets. Le chemin du retour est connu par cœur, chaque arbre, chaque pierre sont imprégnés de son odeur, ce qui ne l’empêche pas de lever la patte tout les deux mètres pour en remettre une couche. La maison apparaît après le virage et Oward fonce vers l’abreuvoir pour se désaltérer à grand coup de langue, puis s’allonge sur le sol boueux dans les rayons gris du soleil printanier encore frileux. D’un œil seulement il simule une sieste méritée, d’un œil seulement car dès que son maître a regagné la chaleur de sa maison, Oward file ventre à terre vers des aventures solitaires dont lui seul connaît la destination . En fait comme les vrais aventuriers, c’est l’instinct et les rencontres qui composent le road book. Rein ne peut entraver sa quête, l’espace de ce département rural est sans limite. Après avoir secoué avec joie un crapaud prétentieux, il file le long des berges du lac à la recherche d’une occasion pour se mettre à l’eau.
Paco, le vieux retraité de la mine, le voit arriver avec un sourire entendu aux lèvres. Ce sont de vieux amis et Oward récupère toujours une friandise que le vieux chenapan fait mine de chercher au fond de sa besace de pêche. Oward salue la rencontre d’une série d’aboiements rauques et virevolte mi dans l’eau mi sur la plage. Paco extirpe enfin le bout de fromage de sa cachette et lui offre avec générosité, puis, lance un bout de bois flotté au loin dans l’eau pour retrouver un poil de sérénité sur coin de pêche.
Oward file et nage la tête relevée vers le projectile mais au lieu de revenir vers Paco qui d’ailleurs ne l’appelle pas, il poursuit sa route vers l’autre rive du lac où des choses plus passionnantes se déroulent. Une chienne de toute beauté, tout à fait disponible selon l’odeur suave chargée de phérormones qui se dégage d’elle, l’encourage de sa voix pleine de promesses.
Le temps de s’ébrouer virilement et la queue dressée comme un périscope fou, il entame les préliminaires d’une étreinte brève mais intense. Le problème pour les ébats d’un jeune couple canin libéré, se situe souvent dans l’entourage et aujourd’hui celui ci apparaît sous la forme d’un couple humain sportif peu enclin à la bagatelle. Le manège des deux chiens, l’empêchant de courir à un rythme suffisamment anti-calorique, les deux humains vitupèrent, tapent du pied et ordonnent pour ramener la récalcitrante à la raison. Celle ci hésite, entre l’instant présent si doux et l’image de sa gamelle pleine et de son panier chaud, elle hésite et devient raisonnable, à regret, en réintégrant le couple nourricier. Mais il ne faut pas en promettre à Oward, le message hormonal a déjà fait son chemin dans son organisme canin et a coupé toute relation entre son cerveau et son corps. Il s’élance de toute ses forces à la suite du trio trottinant, hurlant de sa voix grave pour signifier son dépit.
Cette voix sauvage qui effraie les enfants en bas âge a le même effet sur la jeune maîtresse de son flirt inopiné, qui la frousse aux fesses se croit obligé de se mettre à l’abri dans l’eau prouvant ainsi son peu de connaissance sur l’identité de son présumé agresseur.
Le mâle du couple ne va pas se laisser dominer par l’intrus quel qu’il soit, et intervient dans la saynète tragi-comique à grands coups de pieds et de hurlements.
Oward s’arrête hébété. Que de bruit pour si peu de chose. Il repart vers d’autres aventures sans s’émouvoir de la rancœur que lui porte les deux humains, l’un sur la berge, l’autre en pleurs le cul dans l’eau. Pour le moment, il lui faut évacuer la tension accumulée, et une course inutile après une bande de corneilles fait tout à fait l’affaire. Maculé de boue, la langue pendante, Oward enfin calmé, rejoint sa propriété pour aspirer à une sieste méritée. Son maître est dehors, s’occupant dans son jardin et l’accueille d’une caresse affectueuse. Rasséréné Oward s’étend sous les rayons déclinants du soleil et s’endort.
En plein milieu d’un rêve érotique, un bruit sourd extérieur le rappelle à la réalité. Son maître l’a précédé à l’arrivée d’une voiture dans la cour de la maison et les deux personnes lui rappellent vaguement quelque chose, mais c’est une odeur entêtante et adorée qui le fait se précipiter vers le véhicule. Son amante fugace est revenue et il est fou de joie, une joie démonstrative qui contraste furieusement avec la violence des rapports entre son maître et ce couple. Surtout elle d’ailleurs qui hurle et pleure en désignant Oward d’un doigt agressif et accusateur. Le maître conciliant veut comprendre, mais visiblement la communication ne passe pas, et Oward reçoit un coup de pied vicieux au ventre quand les deux simili victimes remontent dans leur voiture et s’il n’avait pas sauté sur le côté il aurait fait la connaissance avec un pare choc hargneux.
Encore plus que lui, son maître est stupéfait, jamais son chien n’avait attiré sur lui autant de haine et de peur mélangée. Au contraire son gros chien à la tête d’ours avait toujours joui d’une réputation méritée de « peluche ». Qu’il soit impressionnant était un fait, mais de là à vouloir alerter la brigade canine pour l’euthanasier comme un vulgaire chien de combat, c’était fort de café. Heureusement l’été approchait et avec lui la saison de sauvetage en mer, vacances toniques pour Oward et son maître, et là aucune animosité contre lui sur ces plages où il fanfaronne avec la prestance du héros.
Sa mémoire nécessitant un exercice régulier, l’incident du lac s’étiole rapidement et le doux « chien-chien » de la vie quotidienne reprend le dessus, entre cavalcades, bain de boue et sieste.
Mais déjà son maître s’affaire aux préparatifs de leur maison roulante pour le jour du départ, et Oward en profite pour s’éclipser durant de longues heures afin de dire au revoir à tous ses amis, Paco le pêcheur, la gentille mamie qui lui fait récurer ses gamelles ainsi que tous les chiens des environs plus pour leur rappeler la nature épisodique de son absence que par amabilité. Il ne retrouve pas le crapaud sous sa souche qui partage ses jeux à son corps défendant, mais il reverra à son retour, c’est certain.
Enfin la plage, ses grandes étendues si douces à ces coussinets, son étendue d’eau infinie qui ne semble comporter aucunes limites à son généreux don d’effort et puis, surtout ses tonnes de rencontres quotidiennes et leur cortège de caresses, de jeux et de compliments. Une certaine vision du paradis selon Oward. Comme chaque année son maître et lui même se sont installés sur le parking de la plage face au restaurant gastronomique qui leur fournit les repas. Jacqueline, la patronne, pour qui son embonpoint est la meilleure publicité pour son enseigne, dépose tous les soirs une gamelle pleine des restes de sa cuisine pour Oward et couve d’un air amoureux son maître dans l’espoir d’un dessert salace improbable.
Dès le matin, ils rejoignent le poste de surveillance numéro cinq face à un océan tourmenté par un fort vent de terre. Malgré le drapeau orange quelques baigneurs s’ébattent dans les rouleaux et Oward, sentant l’anxiété de son maître vissé à ses jumelles, reste assis collé à ses pieds dans l’attente d’un ordre.
A la périphérie de sa vision, il devine plus qu’il ne voit une silhouette en détresse dans les vagues en dehors du périmètre de sécurité. D’un jappement autoritaire il interpelle son maître et fonce vers la personne en perdition. Son maître sur les talons, il court ventre à terre soulevant des gerbes de sables entre les serviettes et les seaux en plastiques.
Mais…mais à deux mètres de l’eau il stoppe net, la queue entre les jambes et le dos hérissé. L’objet de sa frayeur se tient debout là sur la rive, et c’est une frayeur rétrospective qui éclate dans son petit cerveau, sous la forme d’une journée de printemps où il a reçu sans raison apparente un coup de pied dans le ventre. Son maître aussi se remémore ce jour noir où deux abrutis l’avaient menacé de faire piquer son chien et lui aussi est quelque peu hérissé. Mais très vite son humanité reprend le dessus et il s’enquiert du problème.
L’autre tortionnaire toujours autant énervé, se perd en explications larmoyantes, sa femme aussi obstinée qu’hystérique a présumé de ses forces et se retrouve maintenant coincée sur la bouée des trois cent mètres balayée par les déferlantes et par le vent chargé de sable.
Son maître ordonne, il discutera plus tard et Oward athlète surentraîné et petit soldat du sauvetage en mer s’enfonce immédiatement dans l’océan furieux. Ses pattes puissantes et palmées font toutes la différence dans ce milieu hostile, et la distance jusqu’à la bouée se réduit rapidement.
Depuis la plage il entend les encouragements de son maître mais dans sa tête le doute s’est installé. Une question trotte insidieusement. Tout le monde mérite-t-il d’être sauvé, surtout cette humaine vers qui il nage avec tant de force et qui a montré tant d’animosité à son égard. Inconsciemment son rythme de nage s’est ralenti et puis les cris affolés de sa cliente lui vrille les tympans. Son cerveau tellement bien huilé et si bien préparé par un dressage minutieux va partir en vrille. L’incertitude et le doute ont enrayé la machine et même la voix de son maître, là bas, sur la terre ferme ne peut plus rien y faire. Alors Oward s’avance maintenant vers sa victime, et grand coups de pattes lui fait boire une tasse fatale. Ses cris stridents sont enfin emportés vers les profondeurs silencieuses de l’océan en même temps que son corps lourd, chargé de haine. Lui même, son but unique de sauveteur étant transgressé ne voit plus de raison de rentrer sur la plage, alors d’un coup de patte rageur il s’élance vers le large.
Depuis la plage son maître a vu, selon le rythme de la houle, la crise existentielle de son chien et maintenant il sait qu’il ne le reverra plus.
La grosse tête noire s’enfonce peu à peu dans l’éternité de l’horizon, et même le violent crochet du droit du mari de la noyée ne peut l’empêcher de garder ses yeux fixés sur son chien victime de la folie des hommes.


Corrida
Sous le soleil de plomb de cet après-midi, tout ce que la ville compte de beau s'est retrouvé là. La musique et le vin dégringolent à flot les marches de l'amphithéâtre tauromachique.
Chauffée à blanc la foule trépigne, les hommes parlent trop fort, marquant leur territoire de chasse d’œillades brûlantes, les femmes, elles, cachent leur désapprobation derrière leur éventail coloré. Elles ne sont venues que pour une chose, vibrer pour un seul homme, se pâmer pour un androgyne en habit de lumière drapant son courage dans une cape rouge sang.
A la tribune officielle, le roi agite son mouchoir blanc pour réclamer le silence de et ordonner le début des festivités. Dans un silence respectueux seulement troublé par une marche guerrière que s'applique à jouer une fanfare locale et bigarrée, la troupe des héros du jour s'avance au centre de l'arène. Encadré par des chevaux racés et majestueux, le Tueur de Taureaux se présente, fier et beau comme un archange vengeur.
Sa jeunesse et la finesse de ses traits détonnent avec son numéro à venir, mais son palmarès l'a précédé et la foule haletante entre en transe, prête à vivre un combat à mort par procuration.
Lui, malgré l'hystérie qui l'entoure, s'est réfugié dans ses pensées. Le beau visage de sa bien-aimée l'accompagne derrière son front large et fier : la peur déforme ses traits, et un léger rictus de mépris déforme ses lèvres.
Elle déteste son métier, autant pour le danger qu'il lui fait courir que pour l'exutoire imbécile que sa danse macabre représente.
— Reste avec moi, n'y va pas, avait-elle coulé à son oreille ce matin au réveil d'une voix angoissée.
— Tu sais bien que c'est impossible, avait-il répondu, serein. Le contrat est signé et je ne peux pas abandonner comme ça!
La tension était montée en même temps que des larmes de rage dans les yeux de sa belle.
Il avait fui vers la salle de bain pour éviter la confrontation directe.
— Ton contrat, un jour tu le signeras avec ton propre sang à la corne d'un Miura*, avait-elle ajouté comme il fermait la porte.
* Miura : Race de taureau de combat espagnol.
Sa main avait longuement touché la fibre polie du bois de la porte, au cas où…
L'eau glacée lui avait fait du bien et quand il était sorti, elle dormait à nouveau ou faisait semblant, peu importe tant qu'elle ne décochait plus ses flèches empoisonnées.
Il est arrivée face à la tribune et, comme ses pairs, s'incline devant le roi et sa colonie de bourdonnante courtisans modernes. La cérémonie d'intronisation se termine avec cette génuflexion, maintenant le combat peut commencer.
Retiré derrière sa cape jaune et rose, le héros du jour attend le signal.
Le visage de sa belle avec son air de désapprobation flotte toujours dans son esprit, il essaie de le chasser d'un geste sec du revers de la main, en vain.
La porte du toril s'ouvre, pendant quelques secondes ce trou béant et noir semble vouloir aspirer toute l'arène médusée. Mais le seul qui s'avance, et qui s'agenouille immobile face au miroir de l'enfer, c'est lui. Un bruissement nerveux parcourt les travées, accompagnant son geste.
Il concentre ses sens sur l'instant. De toutes ses forces il cherche des cinq sens son adversaire, son partenaire, son allié pour son succès prochain.
En un éclair il est là, puissant, majestueux. Les muscles jouent sous son poitrail argenté, sur son front trône majestueusement, tels deux sabres, ses cornes qu'il incline immédiatement vers la statue étincelante qui encombre sa course effrénée.
Au dernier moment, la statue s'anime et, au ras de la corne effilée, elle engage une esquive fluide pour éviter tout contact.
Le taureau s'arrête net et tourne son mufle luisant de bave vers l'homme qui le défie. Aucun d'eux ne veut céder. Intense est le round d'observation, aurait commenté le chroniqueur sportif décérébré.
Mais entre les deux protagonistes s'est établi un contact mental. Ils lisent mutuellement
dans l'esprit de l'autre le doute, la peur, et surtout l'imbécillité de leur situation.
Aux limites de leur bulle privée, un éclair coloré vient fuser, attisant immédiatement l'instinct des deux mammifères. Le taureau charge, part à la poursuite de l'importun et va frotter ses cornes sur la palissade derrière laquelle ce dernier s'est lâchement réfugié. Le torero, lui, s'est drapé dans sa fierté et entame d'un pas saccadé sa parade martiale.
A eux deux, ils enflamment l'arène avec leur pas de danse bravaches. Sans jamais se manquer de respect, les deux artistes jouent à faire peur à l'autre. La foule rugit de plaisir.
Mais la coutume est la plus forte, et le taureau doit passer des épreuves avant la confrontation finale, le clou du spectacle.
Face à lui, lourd et blindé, un cheval piaffe de terreur. Malgré les œillères il sent la présence de l'animal sauvage. Le picador qui le monte le fait tourner afin de présenter son flanc bardé de cuir et de métal à la charge du taureau qui soulève sans effort la monture asservie.
Mais son élan est modéré par la morsure froide de l'acier entre ses omoplates. De sa pique, le picador fouille son dos. Sa fureur est grandie par cette attaque peu téméraire et il va mettre à terre cet hippogriffe couard.
Pendant qu'on évacue sous les vivats la monture disloquée et son cavalier désarçonné, des pas furtifs et rapides captent son attention. Il fonce, mais la cible est agile et esquive avec grâce l'assaut brutal. Deux piqûres incisives sanctionnent son attaque ratée, puis deux encore et encore deux. Les barbilles des banderilles soulèvent ses chairs à chacun de ses mouvements et son garrot s'orne maintenant d'un collier de groseilles comme dit le poète à l'accent torrentiel.
— Où est il ce poète? s'insurge le Torero en tendant son poing rageur vers les cieux. Personne ne l’entend-il ? Mon partenaire est blessé ajoute t il d'un air désemparé Ne voyez vous pas qu'il souffre?.
A nouveau, malgré le tumulte qui les entoure, le taureau et le torero inspectent la rage qui monte dans leur cerveau.
Pourquoi mourir? Pourquoi se battre pour un succès illusoire de paillettes. Pourquoi satisfaire, dans son goût du sang par procuration, cette foule rugissante.
Son éducation forgée par des années d’apprentissage de la tauromachie est en train de s’effriter au fur et à mesure que son esprit ne fait plus qu’un avec celui du taureau.
— Je ne veux pas te tuer, affirme le torero.
— Moi non plus répond le taureau. Mais pour toi ce sera plus dur, continue-t-il, tu oublies que tu es avant tout un Matador.
— Non je n'oublie pas et je n'oublierai jamais ceux que j'ai déjà tué, mais aujourd'hui c'est fini. Je ne serai plus ce tueur de taureau.
La foule des aficionados s'impatiente, gronde; le roi sur son siège ne sait que faire et implore du regard les deux combattants immobiles face à face.
Dans sa chambre la belle du torero écoute l'ambiance de l'arène plus par habitude que par envie. Le silence soudain qui plane sur la ville l'assaille et la plonge dans une angoisse étouffante. Elle ne peut plus bouger, il a dû arriver quelque chose de grave, elle pleure par avance la sonnette qui viendra lui annoncer la nouvelle. Prostrée, elle s’attend ,résignée, à porter si jeune son costume de veuve.
Sur le sable tacheté de sang, le torero s'est agenouillé face au taureau, son front vient se poser entre les deux cornes majestueuses, la muleta jonche le sol foulée au pied par les sabots luisant du taureau. La foule halète, on croirait un énorme chien fatigué de courir.
— Tu pourrais me tuer d'un seul geste, affirme le torero en souriant.
— Oui, c'est vrai, il me suffirait de bouger un cil pour t'envoyer au paradis des matadors, approuve le Taureau en remuant sa queue et en grattant le sol du sabot.
Dans l'arène, on réclame partout les sels et les éventails accélèrent leur danse pour donner plus d'air aux poitrines oppressées.
Le torero, comme s'il eut à porter seul sur ses épaules le mépris de la foule, se lève lentement, sourit et s'éloigne vers la grande porte.
— Tu viens, lance-t-il fièrement au taureau.
Celui ci, trottinant, se porte à son niveau, et les spectateurs, ébahis, voient ce couple disparate s'enfoncer dans l'ombre.
Un brouhaha sourd flotte à nouveau sur les arènes. Elle imagine les commentaires des aficionados, commentant de leur air supérieur la faute du torero. Elle crache de mépris, en pensées, sur ces lâches.
La sonnette stridente et brève la sort de sa rage. Elle se lève, digne, pour aller affronter son tragique destin.
Derrière la porte, elle voit déjà les visages tristes et curieux de ses visiteurs. Oh non, pas tristes pour elle, mais curieux de cette façon malsaine quant à sa réaction.
Elle ouvre la porte et elle croit défaillir, devant elle se dresse celui qu'elle avait vu mort, déchiré par les cornes du fauve. Son visage rayonne d'une paix qu'elle n'a jamais vu, il lui sourit et lui tend la main pour l'inviter à la suivre.
Au milieu d'une foule muette, il l'emmène vers sa voiture et lui ouvre la portière.
— Où allons-nous, demande-elle sur la défensive.
— Nous partons tous les deux, n'était-ce pas ce que tu voulais, lui répond-il.
Son sourire n'a pas quitté ses lèvres, mais elle sait qu'il ne plaisante pas. Avant qu'elle ait pu s'inquiéter du fait qu'ils partent sans aucunes affaires, la voiture bondit en avant vers les faubourgs de la ville.
Bientôt la campagne et ses collines sèches parsemées de chênes verts fait place aux dernières habitations. Elle est heureuse d'être là, avec lui. Son sourire assuré lui donne la promesse que tout ira bien.
Au détour d'un virage, sous un arbre séculaire, elle aperçoit un taureau magnifique qui broute parmi un parterre de fleurs au milieu des abeilles. Mais le plus surprenant c'est qu'il lui semble que ce taureau lui sourit.
Son torero s'est mis à chanter une chanson de son village, gaie et douce, elle le regarde, l'interrogeant du regard. Pour toute réponse, il envoie un salut cordial derrière lui, et sourit de nouveau.


La réconciliation
Cela faisait deux ans que Jacques et Isabelle ne s'entendaient plus. Malgré leurs efforts mutuels, rien n'avait pu rattacher ces liens si forts qui les avaient fait se mettre ensemble il y a vingt ans.
Le temps seul était responsable de l'affaire.
Bien sûr, c'est banal et mille fois déjà raconté, mais Jacques n'est pas satisfait de cet état de fait.
Il veut encore désirer ce corps aux chairs étirées par les ans! C'est cela, il veut, du plus profond de son âme, savourer de nouveau ce corps qu'il avait tant aimé par le passé.
— Tu finis tard ce soir ? demande Isabelle depuis le dressing où elle repasse sa chemise.
— Je ne sais pas, il y a réunion du conseil d'administration ce soir, alors.... Jacques laisse en suspens.
Un soupir las et résigné est la seule réponse d'Isabelle.
Jacques, lui, sourit, ce n'est pas avec des vieux actionnaires engoncés dans leur costard cravate qu'il va passer la soirée mais avec Claire, vingt ans d'insouciance et cinquante cinq kilos de muscles saillants, sa maîtresse.
Malgré son insistance farouche pour vivre enfin au grand jour leur amour adultère, Jacques apprécie sa compagnie, son sourire et sa liberté surtout sexuelle.
Une érection coupable le trouble sur son canapé, avec sa femme, sa légitime, si proche dans la pièce à coté, quand il se prend à penser à sa dernière escapade chez Claire où elle l'attendait dans cette tenue diaphane qui ensorcelait son intimité.
— Il faut que j'y aille, ma chemise est prête ? demande Jacques.
— Oui, c'est fait, répond-elle en lui portant l'objet de ses soins vaporisé.
Aussitôt enfilée, la chemise se retrouve dans la rue pour une journée de plus.
Jacques s'était arrêté acheter un bouquet de fleurs et se trouvait maintenant devant le digicode de Claire.
Excité comme le puceau lors de sa première visite chez ”Madame la pute”, il exécute le code et enfile les trois étages qui le séparent d'un bonheur furtif mais ô combien rajeunissant.
Le traiteur avait été à la hauteur. “Surbookée“ en permanence par, dans l’ordre décroissant du temps passé au téléphone, son boulot, sa mère, ses copines et l'entretien de son corps, Claire ne cuisinait jamais et d’ailleurs aurait été même incapable de faire cuire un œuf. Mais son canard à l'orange bio était excellent pour une fois, hors de prix, mais excellent.
Elle ne se nourrissait que de plats tout prêts, cuisinés par des chefs plus télégéniques que virtuoses, sans réelle saveur. Ce coté ”gastrodrive”, énervait Jacques qui en fin gourmet appréciait la cuisine autant derrière les fourneaux que devant l’assiette, et surtout, ne comprenait pas qu’on puisse négliger ainsi, une des fonctions les plus nobles de notre corps.
Soudain le flash.
— Samedi soir, tu viens manger à la maison ? demande Jacques.
— Mais ta femme ? interroge Claire en apnée, encore sous le choc .
— Elle ne nous dérangera pas, elle sera déjà partie, élude-t-il.
— Vous vous êtes enfin décidés ? questionne-t-elle, reprenant pied peu à peu.
Jacques, hoche la tête en signe de n'importe quoi, déjà ailleurs.
Pour Claire, c'est la délivrance, enfin!
Jacques, comme à son habitude, a honte en rentrant chez lui. Doublement ce soir, honte d'avoir trompé sa femme, bien sûr, mais en plus, honte d'avoir menti à Claire sur son départ prévu avant samedi.
-Bah, tout n'est que volonté, lance-t-il aux étoiles avec un revers sec de la main comme s’il pouvait chasser ce sentiment de culpabilité qui rôdait toujours dans son cerveau.
Machinalement il jette un œil dans le local poubelles, et pousse la porte d’entrée de son immeuble avec un sourire satisfait aux lèvres. La cadence de ses pas dans l’escalier devient alors un métronome pour sa pensée qui s’est focalisée sur son plan. Tout défile clairement dans sa tête. Il est devant sa porte.
En temps normal, le paroxysme du mal-être correspondait à l'introduction de sa clef dans la serrure de son appartement. Vite, se composer une mine défaite malgré le démenti des lueurs de stupre qui brillent dans ses yeux, vite, trouver une suite à l'histoire petit à petit échafaudée.
Mais ce soir une sérénité froide l'entoure.
Bien sûr, sa femme s’est endormie, comme à son habitude quand il rentre tard, devant son narcotique préféré :la télé.
Sans un regard il traverse le salon sans bruit pour se déshabiller dans la salle de bain puis se rend dans la cuisine. Quelques bruits métalliques et divers ne troublent aucunement Isabelle, béate, dans ses rêves.
Jacques, uniquement vêtu d'une combinaison plastifiée blanche et d'une paire de gants assortie, s'approche du canapé, et applique fortement un tampon chloroformé sur les voies respiratoires d'Isabelle.
Elle va mourir comme elle a vécu, en dormant et en rêvant.
La sonnette de la porte d'entrée retentit sous le vacarme d'une musique latino.
— Voilà, voilà, j'arrive, crie Jacques en se débattant avec les couvercles brûlants de condensation.
Il ouvre la porte sur Claire, sensuellement adossée au montant de sa porte, une moue excitante orne ses lèvres. Il est sur le pas de la porte, passe son bras dans son dos et, presque brutalement, l’attire contre lui. Il l’entraîne vers l’intérieur sans décoller leurs corps, Claire s’accroche à ses lèvres ponctuant ses baisers par des feulements on ne peut plus explicites. Il ferme la porte avant que l’immeuble ne s’enflamme.
— Qu’est ce que ça sent bon ! s'extasie Claire en l'embrassant encore, son corps entièrement lové contre le sien. Au rythme de la musique, elle ondule maintenant le bassin, insistant au niveau des zones sensibles. De ses lèvres, Claire explore son cou, jouant avec le grain de beauté qui orne sa pomme d’adam. De ses doigts, elle a entamé un déshabillage mutuel en règle, de telle sorte que Jacques, avant de pouvoir dire quoique ce soit, se voit dans le miroir de la porte d’entrée, nu comme un ver, avec posée à ses pieds ,Claire, dont il ne voit que les fesses et les cheveux qui ondulent au diapason des lèvres de leur propriétaire. La scène est hallucinante.
Jacques, manque d’exploser mille fois, mais, repoussant en arrière la vague qui irradie ses reins, il retarde l’inéluctable, augmentant d’autant son plaisir à venir.
Emportés ensemble par le séisme qui se déchaîne en eux, ils frémissent encore longtemps après l’orgasme, sous les assauts répétés des répliques de plaisir.
Ayant enfin consommés la plus grande partie de leur énergie sexuelle, accompagnés dans leur cavalcade par le CD en boucle.
Ils passent à table.
— Tu es un vrai chef, gémit Claire en dégustant son assiette.
Jacques, lui, savoure son plaisir et ne dit mot, mais un sourire ravi sillonne ses lèvres. Cette soirée de rêve le réconcilie à tout jamais avec sa femme.
Il a enfin trouvé le moyen d'apprécier à nouveau le corps d'Isabelle et il couve d'un regard tendre, un de ceux que sa femme aurait tant aimé recevoir, le congélateur qui trône dans la cuisine.


Le pouvoir des mots
Maman a encore beaucoup pleuré cette nuit, Elle et papa ont profité du fait que je devais dormir pour s’envoyer à la tête une quantité de mots interdits. Même, je crois que l’assiette en porcelaine ramenée par mamie de Limoges y est passée. Je ne la vois plus ce matin.
Papa est déjà parti, l’odeur de sa cigarette, cette odeur que j’aime tant, flotte encore dans la cuisine. Maman, elle, fait comme d’habitude, elle fait semblant de rire comme si je n’étais pas assez grande pour comprendre. Comprendre que ses yeux rougis reflètent toute sa tristesse nocturne. Comme elle avait dit, une fois à sa meilleure amie, que ses problèmes ne devaient en rien interférer avec son rôle de mère, je me disais une fois encore, que j’aurais du faire la sieste ce jour là.
J’avais du chercher dans le gros dictionnaire ce que voulais dire « interférer », mais la définition m’a semblé encore plus incompréhensible. C’était toujours pareil avec les adultes.
Une fois, J’avais demandé à la mère à Mathias ce que voulais dire un mot que j’avais entendu lors d’un engueulade à la maison, « salaud » c’était je crois bien.
Elle avait fait une drôle de tête et avait sorti l’argument magique et suprême, c’était un mot « interdit ».
Ils en avaient de bonnes ; était il possible qu’ils aient déjà oublié comme l’interdit pouvait être attirant.
Le grand frère de Mathias nous avait dit que c’était « l’hypocrisie », et ce mot là j’avais compris la définition mais il m’avait valu une claque quand je l’avais sorti à papa pour je ne sais plus quelle raison. Bref, si j’en crois Mathias, ça va pas s’arranger. Il sait de quoi il parle, son père s’est barré avec une pouffiasse, encore un mot interdit, et que je n’ai pas trouvé dans le dico. Ce soir il faudra que je demande à papa, si j’y pense.
Je regarde maman s’affairer dans la cuisine pendant que j’avale mon petit déjeuner, il me semble qu’elle s’est encore affaissée. Son dos se courbe de plus en plus sous la charge que représente sa vie. Ça me rappelle ce texte que nous avons étudié l’autre jour à l’école, l’auteur y parlait d’une vieille femme courbée par le poids des ans. Je comprends maintenant, combien les années peuvent peser lourd sur la tête de certaines personnes. Bien sûr, sur le moment, Mathias m’a fait bien rire en demandant à la prof combien pouvait peser une année. Moi je savais, aujourd’hui, que les dernières années de maman représentaient bien plus que les journées entières d’efforts de n’importe quel acharné de salle de musculation.
Insidieusement, dans mon petit esprit en pleine croissance, une idée faisait son chemin. J’étais la principale cause de douleur de ma mère, non pas directement, mais par ma simple présence je l’empêchais de s’ébrouer pour faire face à son malheur. Un frein voilà ce que j’étais, un boulet à la jambe de la liberté de ma mère. Elle pourrait, sans moi dans ses jupes, s’évader vers des jours meilleurs, vers sa libération annoncée par la chienne de garde Alonzo qui n’aboyait dans la télévision que lorsque sa gamelle était pleine. Il est, hélas, vrai que maman est loin, bien loin, de l’image rose que le monde moderne qui me couve essaie de m’imposer en rêve inaccessible, un rêve que je dois atteindre en donnant le meilleur de moi même, en me donnant tout simplement.
Mathias sonne à la porte, c’est l’heure d’aller à l’école, maman sourit à nouveau, elle va pouvoir pleurer tranquillement.
Je l’embrasse tendrement, plus qu’à l’habitude je me serre contre elle, imaginant papa qui nous enserre toutes les deux. Mathias sonne à nouveau, voyez déjà si jeune et déjà l’impatience du monde piaffe à ma porte.
J’ai quitté trop vite maman, mais le dressage a déjà fait son effet et comme tous ceux de mon espèce je réagis à la sonnerie comme un des chiens de Pavlov.
Elle m’a regardé partir, elle est restée trop longtemps à la porte, comme si elle avait compris. Non je prend peut être mes désirs pour la réalité, car j’ai bien peur que sa réalité soit trop embrumée par ses pilules, pour accéder à la mienne.
Je n’ai rien dit non plus à Mathias, je ne pense pas que sa sensibilité masculine soit à la hauteur. Moi, ma volonté est entière. Ce soir ma mère sera libre de vivre heureuse et je partirai sur les routes. J’ai déjà pris le train toute seule pour aller chez mamie et ce soir avec ma culotte de rechange dans le cartable et de quoi manger pendant deux jours je m’élancerai vers un nouveau destin, magnifique mot, que j’ai écrit en gros sur un papier rose pâle. Il ponctue un petit texte que maman trouvera dans ma chambre en rentrant du boulot comme on revient d’un enterrement. J’y ai mis toute mon énergie malgré mes accords du participe passé parfois douteux, et je pense que la prof de français serait plutôt fière du résultat. Je n’ai pas osé lui écrire, à elle. Elle m’aime bien je crois, en tout cas elle me trouve bonne au vu de mes notes. J’aime raconter des histoires, j’aime jouer avec les mots, un jour c’est sûr j’irai ôter un r à la mort pour rappeler les mots. Quand on est une fille de onze ans on ne doute de rien, sinon à quoi ça sert d’avoir onze ans.


Ange gardien ?
Vu la tronche de sa femme quand elle entra dans sa chambre, les nouvelles n'étaient pas bonnes.
— Alors, demande-t-il.
Elle s'effondre en pleurs, à genoux, près de son lit.
— Alors, s'impatiente-t-il , c'est moi qui devrais pleurer tu ne crois pas.
Sa femme s'essuie longuement le nez et les yeux, se donnant le temps de choisir ses mots.
— Tu as un cancer, lance-t-elle dans un souffle et elle se remet à chialer de plus belle.
Au fur et à mesure que ce que vient de lui annoncer sa femme chemine dans les circonvolutions de son cerveau, des images de crânes chauves, de peaux maladives et de souffrances s'impriment sur sa rétine.
— Merde, déjà ?questionne-t-il dans le vide.
Sa femme n'arrive pas à émerger de sa douleur et il doit appeler les infirmières pour s'occuper d'elle.
Il y avait songé, bien sûr, dès l'apparition de ses problèmes intestinaux, mais au fond de lui il n'avait jamais vraiment pensé qu'il put lui aussi être atteint.
— En plus j'ai pas contracté le plus honorable, tu parles! Un cancer du trouduc ça n’apitoie pas grand monde, lancera-t-il au toubib plus tard.
Mais pour l'instant il subit de plein fouet le verdict médical, et la peine encourue, il le sent, ne va pas lui plaire du tout.
Le médecin est chaleureux, mais on sent qu'il se force pour le rester.
— Vous savez, on attend le résultat du bilan général pour déclencher une thérapie appropriée, lance professionnellement le carabin diplômé.
— Ha bon, s'exclame-t-il, vous me faites la totale alors! ça sent la métastase à plein nez si je comprends bien.
Le toubib se veut rassurant mais c'est comme pour la chaleur, on sent bien qu'il se force.
C'était sa première nuit à l'hosto depuis une opération des amygdales dans sa petite enfance. Tous ses fantasmes sur les blouses des infirmières tant de fois exploités par le cinéma porno s'étaient écroulés. Pour l'instant, il n'avait croisé qu'un Antillais débonnaire, une vieille sympathique et une petite à lunette revêche, loin très loin des infirmières classées X qu'il avait l'habitude de côtoyer sur pellicule.
Comment pouvait-il penser à ça, à un tel moment se demanda-t-il un instant.
Après tout, peut être fallait-il réviser le fond de cale, mais la figure de proue était en pleine forme.
Devisant ainsi par lui-même dans la nuit calme et sous néon de l'hôpital, il ne remarque pas immédiatement la présence qui s'est glissée près de son lit. Dans la pénombre, il sent plus qu'il ne voit une ombre. Avant même qu'il n'y pense sa petite veilleuse s'allume comme par enchantement.
— J'ai un marché à vous proposer, déclare l'ombre d'une voix douce et claire.
— Qui êtes-vous, demande-t-il, qu'est-ce que vous me voulez?
Il est mal à l'aise face à cette apparition dont il ne distingue pas les traits.
— Vous n'avez rien à craindre de moi, et qui je suis n'a aucune espèce d'importance. C'est pourquoi je suis ici qui compte.
La voix reste douce avec une pointe de monotonie apaisante, il s'affaisse dans ses coussins et l'écoute maintenant calmement.
Il se réveille épuisé comme s'il avait couru un marathon.
A-t-il rêvé? Ou bien sa visite nocturne a bien eu lieu ?
Un picotement insistant lui confirme la vérité. Une chevalière en or, agrémentée d'une pierre flamboyante orne son doigt. Pas du tout à son goût, mais preuve irréfutable du marché qu'il a conclu pendant la nuit.
Le toubib, ce matin, ne fait même pas l'effort d'être sympathique. Sa femme l'accompagne et sur sa face s'étale le masque d'une mort prochaine dans la famille.
Le docteur se racle la gorge pour évacuer un mucus virtuel qui l'empêcherait de parler, mais il le coupe net.
— Je sais, je suis foutu, il me reste 15 jours en gros.
Le sauveur inutile en blouse blanche tente une conciliation.
— Aujourd'hui nous disposons d'une série de traitements issus du progrès technologique qui nous permettent d'espérer.
— Très peu pour moi, j'ai pas envie de jouer au cobaye, le coupe-t-il une seconde fois, en plus j'ai plusieurs choses à terminer avant de partir.
Et sous les regards médusés de sa femme et du toubib, il s'habille et sort de sa chambre sans un regard ni un mot.
Assis à la terrasse d'un café, il profite comme jamais du soleil printanier tout en jouant machinalement avec cette bague qu'il ne peut plus ôter. La voix de son visiteur nocturne résonne à nouveau à ses oreilles, comme s'il était présent à ces côtés.
— Tu crois que tu as le temps de te prélasser au soleil, le tance la voix.
Avant de passer pour un dingue qui déblatère tout seul, il jette quelques pièces sur la table en formica et enchaîne ses pas le long du canal, au eaux vertes.
— Pourquoi moi ? Demande-t-il à l'être invisible qui l'accompagne.
— Je ne sais pas, je ne fais que transmettre un message, c'est tout. Pour la première fois une once d'énervement pointe son nez dans la réplique.
— Allons chercher votre client, propose la voix.
Comme un automate il marche, incapable de gérer la direction de ses pas. Tout son corps lutte pour reprendre le contrôle mais rien n'y fait.
— Calmez-vous, susurre la voix, vous ne risquez rien, mais je n'ai pas la journée alors je prend les choses en mains pour le moment.
Il s'approche d'un bon pas d'un immeuble titanesque, œuvre posthume d'un architecte stalinien zélé.
Le hall d'entrée, immense, est plongé dans la pénombre et une petite vieille passe la serpillière sous les boîtes aux lettres.
Il s'approche d'elle, à nouveau seul, la voix s'est tue.
— Bonjour Madame, je cherche l'appartement n°643, vous pouvez m'indiquez le chemin, demande-t-il sans savoir d'où il sort ce numéro.
La petite dame esquisse un sourire juvénile et l'entraîne vers les escaliers.
— 24° étage à gauche, c'est le seul appartement occupé, lui montre-t-elle de sa main décharnée.
— Y'a pas plus rapide, l'ascenseur par exemple, demande-t-il en suppliant.
Son guide pouffe joyeusement. L'immeuble est aussi vieux qu'elle donc aussi lent s’entend-il répondre.
En maugréant, il entame son ascension vers un salut probable.
Assis sur les marches entre le 8° et le 9° étage, il demande à voix haute:
— Tu es là ectoplasme de malheur.
Pour toute réponse son alliance provisoire commence à chauffer et une sensation de viande grillée envahit la cage d'escalier. Il a beau scruter sa main elle reste intacte malgré une douleur insoutenable.
— Mirage sensoriel explique la voix, alors imagine ce que je peux te faire… Ne me manque plus jamais de respect. Le ton incisif de cette demande lui vrille le cerveau.
Il s'excuse.
— C'est qui ce “client“, demande-t-il d'un ton professionnel pour rentrer un peu plus encore dans le rang.
En un éclair il se retrouve dans la peau d'une personne dont il découvre petit à petit la personnalité et qu'il déteste immédiatement.
— C'est une ordure finie, s'exclame-t-il. Pourquoi dois je le sauver d'une mort certaine alors qu'il le mérite cent fois.
Sereine la voix répond:
Je n'ai pas dit qu'il ne fallait pas qu'il meure, j'ai simplement besoin qu'il remplisse une mission avant de mourir, et si il meurt aujourd'hui il n'en aura pas le temps, élémentaire non? De plus, qui es tu, toi, pour juger les autres, poursuit la voix d'un ton pas forcément conciliant.
Une fois de plus, il s'incline et poursuit sa montée vers le 24° étage.
— Pourquoi tu ne te débrouilles pas seul, lance-t-il entre deux souffles rauques, tu as l'air d'avoir assez de moyens pour arriver à ton but, ajoute-t-il en frottant cette bague qui l'irrite comme une paire de menottes trop serrées.
— J'ai besoin de toi, ou plutôt de ton entité physique consentante, explique pédagogiquement la voix. Un concept ne peut agir physiquement mais si tu veux revenir sur les termes de notre contrat, il n'y a aucune difficulté, conclut elle.
Il ne peut, sans ressentir un peu d'effroi, imaginer sa fin en phase terminale dans les escaliers sordides d'une tour décrépite. Il se résigne et enchaîne mécaniquement les marches.
Le 24° étage n'est pas en meilleur état que le reste de l'immeuble. Dans le couloir sans lumière résonne une musique douce, tout à fait inadéquate
Il délaisse sans hésiter la porte close d'où provient la mélodie et pénètre sans bruit dans l'appartement mitoyen. Accroupis contre le mur et lui tournant le dos, un homme face à un trou vise de son arme sophistiquée, son “client“.
Il se met en mouvement, et avec une force qu'il ne soupçonnait même pas, il assomme discrètement le tueur. Il s'affaisse en laissant une traînée de bave et de sueur mélangées sur le mur.
Il s'accroupit à son tour et observe par l'orifice l'homme qu'il vient de sauver d'une mort légitime. En caleçon sale, son ventre flasque et gris débordant amplement sur l'élastique, son client fait des allers et retours dans une pièce bordélique. Sa tête de fouine et ses yeux exorbités le rendent aussi peu sympathique que possible.
— C'est quoi cette mission qu'il doit remplir, demande-t-il à la voix.
Après un temps de silence la voix daigne répondre:
— Son fils est très malade mais il ne s'en est jamais vraiment soucié .Pour le sauver il lui faudrait juste une greffe de moelle osseuse compatible et la seule personne répertoriée à ce jour est son père. De plus, il faut que ce don soit réalisé dans le cadre d'un amour paternel pour son fils malade.
— J'ai une idée, coupe-t-il et la voix pour la première fois ne peut prendre le dessus. Quant il termine son exposé le silence se prolonge une éternité.
— Après tout, pourquoi pas soupire la voix comme pour elle-même, l'important ce sont les statistiques et les ratios.
Il est devant la porte et la musique poursuit son exploration du couloir. La poignée de la porte lui semble inaccessible, mais il se dresse sur la pointe des pieds et parvient à enfoncer la sonnette.
— Qui es-tu, petit, lui demande étonné l'individu en caleçon.
En même temps qu'il pose la question il reconnaît son fils. Son fils qui devrait être choyé dans un hôpital privé à 2000 euros la nuit.
— Ils vont m'entendre ces empaffés, éructe-t-il en enfilant un costume sombre.
Il prends son fils par la main et fonce dans le couloir.
— Ne t'inquiète pas petit, papa s'occupe de tout, dit-il en lui serrant la main.
L'enfant s'arrête devant l'ascenseur et appuie sur le bouton d'appel, son père le tire en avant brusquement.
— Arrête, on a pas le temps de jouer, ils ne fonctionnent plus depuis des lustres, s'énerve-t-il.
Une angoisse diffuse traverse sa voix, mais la porte s'ouvre dans un bruit de soufflet et la cabine baignée d'une lumière anormale apparaît. En hésitant le père s’approche et franchit le seuil des portes coulissantes. Il a juste le temps de repousser en arrière son fils, quand son pied rencontre le vide où ses yeux abusés voient un plancher.
Avant d’aller s'écraser comme un papillon sur un pare brise sur la cabine hors service 24 étage plus bas, il a juste le temps d’hurler son amour pour son fils définitivement perdu.
Comme par magie une équipe médicale et tout son arsenal de transplantation d'organe pénètre dans le hall au moment de l'impact.
La voix s'est enfin tue, et la chevalière glisse de son doigt pour rouler dans le caniveau. Et surtout il ne ressent plus le bruissement inquiétant du crabe qui le rongeait.
— Merci ectoplasme susceptible lance t il à voix haute.
Une averse hargneuse lui sert d'unique réponse.


Longues de comptoir
Café du coin de la rue, 11H30.
— Le bistrot, c'est le seul endroit qui nous reste pour rassembler les gens, clame Georges derrière son picon bière.
Les autres clients, pensionnaires devrais je dire, hochent la tête, sans un mot. Ils se connaissent tous depuis assez longtemps pour savoir ce qu'ils pensent. La fumée épaisse qui bouche leur vision périphérique ne les empêchent pas d'avoir un avis.
Un avis sur tout d'ailleurs.
— Ouais, t’as raison mon poteau, un meelting pot culturel, un salmigondis social, voilà ce que sont nos débits de boisson tant décriés, les derniers havres de démocratie, s’emporte Bruno, éternel étudiant en sociologie et vivant encore chez ses parents à 32 ans.
— Un meelting quoi ? un salami social ? qu’est ce que c’est que ce charabia, c’est ça que vous apprenez dans vos hautes études, à parler incompréhensible pour en foutre plein la gueule aux vieux, s’insurge Saadek , le facteur du quartier, très susceptible mais juste là le temps de sa pause syndicale.
— Une bouillabaisse si tu préfères, dit Georges en tapotant amicalement l’avant bras de Saadek, Ne t’énerves pas, tu vas nous faire une attaque, poursuit-il moqueur. — De toute façon, quand t'es au jaune depuis 10 heure du matin, il est forcé que tu te prennes un peu pour BHL à l'heure repas, rigole Jeannot, le patron qui alimente la conversation à grand coup de tournée généreuse.
— Ho ! tu crois que je suis malade, crache Bruno devant la demi dose que lui a servi Jeannot.
Celui ci, sans broncher, change de bouteille et visse le doseur sur une nouvelle.
— J’y retourne, assène Saadek en basculant son verre dans le gosier. Il pose un billet sur le comptoir, remonte sa sacoche lourde de lettres et de prospectus publicitaires, salue la compagnie et lance en désignant leur têtes:
— Surtout ne forcez pas trop, vous pourriez vous claquer.
Sa tirade sort avec lui sous les sifflets et les bravos.
— Et voilà, monsieur le râleur, asticote Jeannot en rajoutant dans le verre à Bruno l'objet du litige. Mais il faudra peut être penser à allonger la monnaie pour la première bouteille, lance-t-il à la cantonade. Voyez Saadek, il boit, il allonge, rajoute-t-il en sortant le ticket.
— «Méfiance de boutiquier» parodie Franckie qui imite pitoyablement le grand Fernandel.
Toute l'assemblée rigole quand même, en sortant les portefeuilles pour honorer la dette.
— T’as oublié quelque chose, s’inquiète Georges en regardant le ticket.
— Quoi ? s’étrangle Jeannot, je n’ai jamais rien oublié !
Enigmatique, Georges jette un regard circulaire autour de la salle, se penche vers Jeannot et lui glisse à l’oreille :
— Un s apostrophe, tu as oublié un s apostrophe.
— Un quoi, qu’est ce que tu racontes, demandes Jeannot qui ressemble de plus en plus, avec ses grands yeux écarquillés et ses incisives en avant, à son surnom : Jeannot Lapin.
— Saadek, s’il boit , il s’allonge, assène Georges.
— T’es vraiment con, conclut Jeannot.
C’est le moment que choisi Claude pour rentrer dans le bar. Claude est un personnage haut en couleurs, digne représentant des philosophes populaires inconnus. Sa tignasse poivre et sel en bataille, qui reflète une hygiène déplorable et un boycott systématique de la corporation des coiffeurs, associée à une vision assez collectiviste du monde sont à l’origine de son surnom : Mad Marx.
— Ho ! Mad Marx, tu t’es peigné avec un scud ou quoi, le branche Jeannot dès son entrée.
L’hilarité gagne tout le comptoir, Claude sans y prêter la moindre attention en apparence, se pose nonchalamment en bout de zinc, s’allume une cigarette et plonge ses lèvres dans le verre qui l’attend.
Puis après un bref intermède seulement troublé par les œillades rigolardes des autres piliers de bar, celui ci daigne répondre à Jeannot :
— Ni scud, ni autre arme de destruction massive, mon cher Jeannot, la réalité est toute simple, ça fait tout bonnement dix ans aujourd’hui que je ne me suis pas lavé les tifs avec du shampoing.
— C’est quoi ton Putain de problème avec le shampoing, demande interloqué Frankie, lui qui met un point d’honneur à ne jamais rien sentir d’autre qu’un mélange subtil d’odeur de laque, de déodorant bon marché avec une pointe de baume adoucissant pour les pieds.
Stoïque, Claude relève le coude et avale d’un petit coup sec son fond de verre, fait signe à Jeannot de remettre la sienne, et finalement répond.
— Savez vous pourquoi les coiffeurs, quand ils vous font un shampoing vous posent toujours cette question idiote :
C'est bon la température de l’eau ? et Claude d’imiter à la perfection les intonations de la voix suave de Josiane, la stagiaire du salon de coiffure de Jean Louis en bas de la rue. Celle aux rondeurs canailles mais avec des yeux de vache et le cerveau qui va avec.
Tout le monde rigole, surtout Jean Louis, il a le sens du spectacle le Mad Marx, mais Frankie à suivi, et il répond à Claude
— J’en sais rien, et je vois pas le rapport, dit-il en haussant la voix pour couvrir les rires et les commentaires graveleux qui rebondissent au plafond.
Claude, sourit et reprend son imitation.
-Hé bé! parce qu'on a les mains bouffées par ces saloperies de shampooing qu’on vous fait à longueur de journée.
Frankie, agaçant, enchaîne.
— je vois toujours pas le rapport s’exclame-t-il.
Claude quitte immédiatement l’accent de Josiane pour reprendre.
— T’ es bouché ou quoi ! ils ont les mains bouffées par les produits chimiques, ils sont pas foutus de savoir si l’eau qui coule sur les mains est glacée ou bouillante.
L’assistance s’agite, des désaccords fusent, la polémique enfle.
— n’importe quoi ! s’exclame Frankie, triomphant.
— tu nous fais quoi, là, une petite parano ? un petit nervouse break-down ? s’inquiète Jeannot en resservant immédiatement Claude avec son médicament préféré.
Claude temporise, mais un début d’énervement pointe dans ses mimiques. Il est en train de s ‘échauffer et dans quelques instant, il sera à point.
— Ça ne vous est jamais arrivé que sa flotte soit trop chaude ou trop froide peut être ? Tu sursautes, tu étouffes un putain de juron, mais le coiffeur te demande quand même si ça va la température de l’eau. Tu me diras, t’as une chance sur deux, soit tu perds tes tifs sous la douchette brûlante soit tu perds les oreilles sous la vague glacée.
— Tu pousses pas un peu, là, non ? s’indigne Jean Louis.
— Non, je ne suis pas du style à couper un cheveu en quatre, ironise Claude, mais le résultat est là, je touche plus au shampooing, ni à aucun autre produit détergeant d’ailleurs.
Frankie manque s ‘étrangler, et dans un souffle parvient à exprimer tout son dégoût.
— Tu ne te laves jamais, donc.
— Bien sûr que si, fanfaronne Claude, avec du sable.
Tout le monde reste sans voix, Jeannot en laisse même échapper le verre qu’il est en train d’essuyer avec son torchon douteux.
Claude, satisfait de son effet, se détourne du groupe pour aller s’installer sous la télévision jaunie par la nicotine qui annonce les infos à venir. Jeannot explose par avance sur les affaires du jour qui vont ternir un peu plus l'image de leur république.
— Tous pourris renchérit Frankie dont les pulsations poujadistes ont tendance à s'exciter à mesure que son taux d'alcoolémie augmente.
Les autres n'en font plus cas depuis le temps ils savent que ce brave Frankie est bien plus con que méchant.
— Eh y'a de la marge, affirmerait Mad Marx d'un air entendu.
Pour l’instant, le canal hertzien dégueule sa cohorte de publicités débiles et mensongères. Claude, s’agite sur sa chaise. Les gesticulations ridicules d’un chanteur populaire du siècle dernier vantant des lunettes sur un atoll du pacifique, succèdent à celles d’un autre chanteur encore plus populaire, qui avec sa femme du moment font l’apologie de la deuxième paire de lunettes gratuite pour un euro de plus. Suivront pêle-mêle, un footballeur avec un portable branché dans l’anus, bien plus efficace sur un plateau télé que sur le terrain , une nymphette de vingt cinq ans essayant de faire croire qu’elle a quarante ans et que sa peau lisse est le résultat de quinze jour de massage avec la crème révolutionnaire aux extraits de couilles de yak tibétain, les sempiternelles promotions de voitures de plus en plus grosses, de plus en plus polluantes mais tellement jouissives quand elles font vroum-vroum, et les divers plats cuisinés, allégés ou pas, mis en avant par des ménagères improbables et manucurées, ou pire, par des chefs cuisiniers lobotomisés sans vergogne.
Comme si cela ne suffisait pas, vient l’auto-promotion et sa ribambelle d’émissions maintes et maintes fois recyclées, promettant au gogo l’assurance d’une soirée inoubliable de divertissement, au prix modique d’une décérébration programmée.
Claude fulmine déjà, et les autres se mettent en place autour de lui quand le présentateur du journal télévisé annonce le menu des festivités du jour.
Les règles du jeu sont assez simples. Claude, au fur et à mesure que le journal télévisé de 13 heures va se dérouler, va passer par toutes les couleurs avec une préférence pour le rouge colère, le vert de rage et le jaune de l'indignation et à bout de souffle exposera ses théories sur le monde retranscrit par la lucarne aux coins carrés et à l’écran plat qui leur fait face. Les autres jubilent en se mettent des coups de coudes dans les côtes.
Les titres défilent sur le prompteur, fidèlement retranscrit par le présentateur transplanté capillaire, qui affiche un sourire compassé. Au programme du jour, toujours et encore le proche orient et sa guerre éternelle pour un mur délabré, le nième enlèvement d’enfant, la garde à vue d’un capitaine d’industrie peu scrupuleux, et le dossier du jour sur les relations entre la malbouffe et l’obésité croissante des enfants des pays riches.
Le premier reportage fait état du nombre de morts de la nuit dans les territoires palestiniens, suite aux frappes ciblées mais non chirurgicales de l’armée israélienne. Le travelling sur les maisons rasées aux bulldozers succède à un gros plan sur une mère entourée par ses enfants en pleurs. Image de drames quotidiens devenue banale, conséquence du matraquage régulier fait par des médias en recherche de sensationnel.
C'est un Franckie hilare qui lance le premier sujet:
— Qu'est ce que tu penses de ce bordel, demande t il à Claude.
— Tu crois que ce conflit sera réglé un jour ? poursuit Georges, employant ces termes inusités à dessein.
Mad Marx avale cul sec son apéro, titube un instant de la tête, et reposant son verre fixe Georges.
— Régler, régler, tu crois peut être que nous discutons d’un réveil ou d’une quelconque machine, c’est de la vie de gens dont nous parlons, et sûrement pas pendant un conflit, car ceci suppose la présence de deux forces armées et à ma connaissance les derniers chars de l’OLP pourrissent dans la banlieue de Beyrouth.
Mad Marx poursuit sur sa lancée.
— Non ! soyons sérieux, les tensions entre ces deux frères turbulents persistent depuis trop longtemps pour que leurs situations soit réglées en deux coups de cuillère à pot. Cette sale guerre prendra fin un jour par manque de combattants, mais le sang versé aujourd’hui ne sera rien comparé à celui qui va couler demain. Et le futur ne retiendra de cette histoire que les mains maculées de sang du dieu qui arbitra la bataille.
Mais le défilement de l'info sur l'écran ne lui permet pas d'approfondir sa doctrine, et déjà, Bruno, tassé au bout du bar le branche sur le second sujet. Le présentateur commente une carte représentant les sites d’enlèvements d’enfants, des filles âgées de treize à seize ans, des derniers mois. Aucune piste sérieuse n’est évoquée. Les premiers suspects, en général des gens du voyages, accusés de voler des poules par le passé, se sont vus immédiatement catalogués par la rumeur populaire comme des voleurs d’enfants, ont été libérés faute de preuves. Et les rapts continuent, alimentant les hypothèses les plus folles.
Entre le désarroi des parents perdus dans leur douleur, la haine du quidam qui veut rétablir la peine de mort et l’inefficacité des forces de l’ordre, il est difficile de se faire un avis. Mais Mad Marx en a un.
Frankie, qui oublie souvent de réfléchir avant de parler, coupe Claude dans son élan.
— Il ne faut pas s’étonner de voir ça, quand tu vois toutes ses petites à peine pubères se balader dans la rue habillées comme des putes.
— Tu plaisantes j’espère, le tance Jeannot, moi les violeurs d’enfants je te les collerai contre un mur et pas de quartier.
— Nous y revoilà, s’exclame Claude en levant les yeux au ciel où espère-t-il personne n’écoute leur discussion, d’un côté l’animal, et il pointe son doigt sur Frankie qui se tasse sous l’insulte, incapable de contrôler ses pulsions, que nous avons tous en nous d’ailleurs, et qui confond une mode vestimentaire minimaliste avec un laisser passer pour la luxure, et de l’autre côté un autre animal, plus pernicieux qui répond à la violence par la violence, tout en sachant très bien que rien n’est résolu par cette voie.
Jeannot se rebiffe, triturant sans ménagement de ses mains énormes un cure dent mâchouillé qui traînait là .
— Et alors, tu vois autre chose pour réfréner les ardeurs du sadique que tu vois en chacun de nous ?
— Une fois encore, vous jugez les conséquences sans vous poser les moindres questions sur les causes. Les deux milles ans de primauté du sexe fort sur le sexe faible, vous vous asseyez dessus sans vergogne, cette supériorité tellement ancré dans notre inconscient qui nous fait regarder avec suffisance tous ces corps de femmes offertes sur les murs de nos villes. Mais notre sagesse est inversement proportionnelle à notre lubricité, et gavés d’images charnelles certains d’entre nous ,tels des prédateurs épileptiques, se servent dans la rue pour assouvir les phantasmes que la société imprime dans notre rétine tel un stroboscope.
— Putain Claude, tu ne peux exonérer de toute culpabilité ces types qui se régalent à dépiauter une gamine, s’offusque Georges du haut de son tabouret.
— Je ne dis pas qu’ils ne sont pas coupables, mais différence notable avec vous, je dis que la grande majorité n’est pas entièrement responsable de ses actes, répond Mad Marx. Et hormis les quelques tueurs et violeurs incurables, la société et donc nous, doit se remettre en question, sur les faits qui ont entraîné l’inévitable.
— Tu dérailles total, là, mon Claude, qu ‘est ce que toi ou Jeannot ou moi avons à voir avec tout ça, s’exclame Georges. On n’est pas des enfants de chœur, certes, mais pas non plus des pervers sodomites. Je te le dis bien fort et clair, Claude, moi ça me fait gerber les mecs qui tripotent les jeunes filles, mais je ne me sens pas du tout responsable que ça excite certains d’entre nous.
Georges ponctue chacune de ses phrases par un coup de poing rageur sur le comptoir, si bien que les verres posés dessus sursautent dangereusement vers le précipice abyssal qui borde le susdit comptoir.
— Tu faisais moins la fine bouche samedi dernier, me semble-t-il, lâche sournoisement Mad Marx, piqué au vif par le plaidoyer de Georges.
— Comment ça ? se décompose Georges.
— Tu sais bien, samedi soir vers minuit, sur la chaîne cryptée, poursuit Claude avec un sourire narquois aux lèvres.
Georges fait mine de ne toujours pas comprendre, mais il sait que quand Mad Marx prend un air aussi con, c’est que ce qui va sortir de sa bouche ne sera pas un cadeau.
Mine de rien Mad Marx continue :
— Ça ne t’as pas trop choqué, il me semble, de voir cette petite roumaine, comment s’appelait-elle déjà …
Frankie qui sait très bien de quoi on parle, répond à la question.
— Sandie Salope, je peux pas oublier un cul pareil.
Mad Marx rebondit.
— Hé oui Sandy Salope, petite roumaine de 17 ans, sodomisée, que dis-je, tronçonnée par deux brutes bovines, ça, ça n’a choqué personne.
— C’est pas pareil, c’est une actrice, elle a choisi, essaye Frankie.
— Oh toi t’es une lumière, mais plutôt tendance courant alternatif, rigole Mad Marx, ça ne e pose pas de problème qu’elle n’ai à sa disposition que ce choix là pour bouffer ?
— Qu'est ce que tu en dis de cette merde qu'ils nous font bouffer à longueur de journée asticote Georges.
— C'est prévu tout ça, calculé par les puissants qui nous gouvernent. On a tellement fait de progrès en médecine, en plus d'avoir éliminé les grandes guerres que plus personne ne meurt. On est trop nombreux et l'espèce est en train de péricliter, le seul moyen qu'ils ont trouvé pour réparer leurs conneries c'est d'éliminer les plus pauvres donc les plus faibles par une nourriture saturée en saloperie assène solennellement Claude.
— Alors là s'esclaffe Franckie tu pars vraiment du ciboulot, t'as trop lu de bouquins de SF.
— Moque toi, vas y rassure toi en préconisant ma folie, mais tu ne me fera pas croire qu'une civilisation capable de construire des cités en orbite n'est pas foutu de trouver les remèdes aux fléaux modernes. C'est calculé je te dis martèle Claude.
Quelques hochements d'approbation agitent le comptoir.
— Qu'est ce qu'on peut faire demande anxieusement un nouveau client au bout du bar.
Jeannot mime les mouvements d'une symphonie de trompettes derrière son comptoir et Claude se lève en manquant s'étaler sous le poids de l'alcool qui embrume son cerveau. Bizarrement son débit de parole ne paraît pas être affecté par le Ricard à forte dose et il se lance dans une plaidoirie pour le renouveau:
— Tout casser, tout brûler, tout raser est notre seul salut. Si on désinfecte tout par le feu on pourra repartir à zéro sur des bases saines psalmodie t il.
— On va peut être garder le comptoir dit Franckie en tapotant sur le zinc.
Jeannot a plongé