Levée de rideau, acte premier, passage à vide prolongé, je menvole avec des inspirations dhélium
clinique Monticelli, salle blanche et stérile, allongée et nue, je suis devenue un animal primaire que tout le corps médical dissèque avec bonheur. Aucune sensation dans mes membres, une aiguille dune longueur imposante traverse ma chair. Ce mouvement de va-et-vient ressemble à un acte de barbarie. Mon corps se vide de son sang et dun liquide blanchâtre. Le récipient que jembellis tant bien que mal en imaginant quil est fait par Lalique, se remplit petit à petit de mon mélange répugnant. Mon imagination débordante rend le réel flou et le passé près de nous.
Acte deux, une lame tranchante avec une envie appliquée dôter mon cur incise délicatement ma peau sous mes seins. Des doigts sont en moi. Entre la vie et la mort, je sens un nouvel être menvahir. Acte final, comme un puzzle, mon visage se recompose. Mes traits faciaux : ma bouche pulpeuse, mes yeux redessinés et mon nez sont en parfaite symétrie. Ma face poudrée et mes cheveux chimiquement blonds mettent en valeur tout cet ensemble.
Comme un zombie, une demi-morte, je confie mon corps à des experts. Alimentation stricte à base de protéines et pressions sur les machines de tortures, mes courbes se transforment. Alchimie totale, mon corps renaît et devient une arme. Ma beauté a lavantage de me rendre lumineuse, attirante et agressive. Je projette dêtre reconnue universellement, de dominer le monde comme un dictateur. Je veux devenir une de ces « cover girls » de Marie-Claire ou de Glamour qui attirent tous les mâles. Je rêve dêtre une fleur qui dès laurore est courtisée par les insectes. Je rêve dêtre une de ces fleurs quon collectionne pour sa beauté éphémère. « Les vies rêvées de Fleur », je souhaite évoluer dans un monde où mes vies désirées auront droit de cité
But atteint, à Marseille, le boulevard Michelet, la deuxième avenue du Prado, la Corniche et le Vieux Port, au volant de mon Audi coupé blanche nacrée, je vois mon image lascive sur papier glacé pour le lancement dun nouveau parfum dune maison de haute couture dupliquée à linfini à la manière des Andy Warhol. Vous lavez sûrement vue cette publicité.
Jobserve cette fille, si idéale, si hautaine qui dévisage les passants. Ces derniers sapproprient mon image pour alimenter leur quotidien maussade. Je me projette dans leurs vies. Je me glisse dans le lit conjugal dun couple ayant vécu vingt ans ensemble. Je mimmisce au plus profond des fantasmes du sexe fort
Volets mi-clos, à labri des regards de la rue, lors de leurs ébats hebdomadaires, lhomme par habitude se déshabille. Tous ces samedis soirs, le mâle, nu et allongé sur sa chère épouse, mère de ses deux enfants, ferme ses yeux comme pour éviter de regarder cette créature difforme quest devenue sa femme. Il pense à mon visage et à mes courbes que les photos véhiculent. Interaction, en ouvrant ses yeux, lhomme me voit. À la manière dune bête, il me malmène et se surpasse. Communion parfaite. Sa pauvre femme, quant à elle croit à lamour éternel de son homme, à sa fidélité
Comme Aphrodite, jaide les hommes à satisfaire leurs femmes aux besoins les plus élémentaires : le plaisir et la procréation.
Ma beauté est unanime pour toutes les générations, toutes les catégories socioprofessionnelles et dans tous les pays.
Je me dis avec fierté : « Javais à ma naissance la beauté intérieure. Mes parents ont su la cultiver avec patience durant mon enfance, elle est désormais complétée par la perfection de ma plastique que jai su créer. Comme une chrysalide, je me suis extériorisée
». Lart est partout et je suis devenue licône propice aux fantasmes : mon visage a les traits délicats dune sanguine de Vigée-Lebrun et ma silhouette est celle dun fac-similé dune sculpture de Pigalle. Chaque centimètre carré de mon être ne peut quêtre glorifié et vendu pour le plaisir quil procure. Au printemps de ma vie, je suis devenue une femme objet.