Reviens gamin
de Thierry Berger
"Je suis né dans un ruisseau et jen ai marre de boire de leau..." cest mon papa à moi qui chante toujours ça. Mon papa les ordinateurs ça le rend encore plus con que lalcool, ça cest ma maman qui le dit toujours, moi, je ne dis pas des gros mots comme ça. Enfin ça, maman, elle le disait avant, parce que maintenant, ils ne sont plus ensemble. Il paraît que la destinée les a séparés. Et bien, si vous voulez que je vous dise, la destinée, ça gueule fort. Hou là là, que ça gueule fort une destinée ! Moi, jen veux pas pour moi. Surtout quau début, quand maman me racontait ça, je croyais que Destinée, cétait la maîtresse de mon papa.
Maman, elle dit que tous les hommes mariés ont une maîtresse.
Ils sont fous les hommes mariés ! Ils sont déjà allés à lécole jusqu'à pas dâge et après il leur faut encore la maîtresse. Moi, si je dois en choisir une, cest pas la mienne que je prendrai. Quelle est laide ! Lautre jour, jai entendu Monsieur le directeur dire au préfet quil navait jamais vu autant de dents dans une seule bouche... cest vrai que même du premier banc, on dirait quelle est tout le temps en train de mâchouiller un harmonica en ivoire, Madame Bécaron. Mes copains, ils veulent me faire croire quelle mange un bubble gum tous les jours depuis ses six ans et quelle a pas encore recraché le premier. Mais ça, jy crois pas, parce que cest pas possible.
Jai déjà essayé et après dix jours, je savais même plus parler. Et la maîtresse, pour parler, elle parle ! Alors, cest pour ça que je sais que ce nest pas possible.
Dailleurs, mon père, lautre fois, il est allé à une réunion de parents et quand il est revenu, il ma dit : " Fiston, je ne sais pas comment tu peux supporter un engin pareil toute la journée. Elle narrête pas de bavasser pour dire des conneries. On dirait quelle a avalé Dorothée."
Ça ma bien fait rire, parce que cest vrai, mais Dorothée, on laurait bien couchée cinq fois dans le ventre de Madame Bécaron. Parce quelle est grosse Madame Bécaron. Hou là là quelle est grosse ! Énorme ! Quand elle est dans le porche de la cour de récré, on dirait un immense Cheese Burger en dessous de lArc de Triomphe. En plus, elle louche ! elle louche tellement, que quand elle me regarde, jai chaque fois limpression de me retrouver au fond de la classe.
Et encore en plus, elle ne maime pas... parce que maman ma interdit de partager mon dix heures avec elle. Avant je le faisais, mais cest vrai que le demi-doigt coupe-faim quelle me laissait, et bien il ne coupait pas ma faim du tout !
Quelle gourmande celle-là !
Enfin, depuis cet épisode-là, bonjour les points ! On dirait quelle a remplacé les "Twix" par du chocolat "Zéro". Mais je men fous, parce que papa, il disait à maman que même si jétudiais jusqu'à mes quarante ans, ce serait quand même pour aller pointer au chômage, comme tout le monde. Alors, il y a la destinée qui recommençait à gueuler.
Comme dit mon papa, ma mère, elle ne dit jamais un mot plus haut que lautre : elle gueule tout le temps.
Faut dire quà cette époque là... je veux dire avant, quand on était une vraie famille ensemble et tout et tout, ça gueulait tout le temps. Surtout quand papa rentrait du boulot. Pauvre papa ! Il faisait de trop longues journées : il partait à sept heures du matin et ne revenait que vers deux heures de lautre matin tellement fatigué quil avait même du mal à mettre la clé dans la serrure. Et ça énervait maman ! Hou là là que ça lénervait ! Elle criait tout le temps la même chose : "que depuis quils étaient mariés, papa avait déjà bu deux maisons - hé ! comme si on pouvait boire des briques - Quil était le principal actionnaire du bistrot du coin. Que si ça continuait, elle serait obligée de vendre le gosse pour pouvoir manger !"
Hé ! je dis manger, mais maman, elle disait bouffer, mais comme je ne peux pas dire de gros mots..., je ne dis pas "bouffer", "bouffer", "bouffer", "bouffer" ah ça fait du bien. Et elle criait de plus en plus fort pour passer au-dessus des ronflements de papa.
Mais maman aussi elle travaillait. Jusqu'à six heures et demie du soir, tous les jours sauf le week-end. Cest comme ça que jai appris à faire à manger tout seul dès que javais fini mes devoirs. Mais je ne me plains pas puisquil paraît que cest pour tout le monde pareil. Que les papas et les mamans qui vivent dans une société évoluée ne savent plus soccuper de leurs enfants, mais quil faut bien en faire tout de même sinon, il ny aurait plus denfants que dans les pays ousskiapalatélé.
Cest pas ça, mais je suis bien plus tranquille depuis quils sont séparés, ces deux-là ! Maintenant, à la place de pas avoir grandchose pour les fêtes style : anniv, Noël, Saint Ni, jai des cadeaux de chacun et on dirait quils sespionnent pour savoir ce que lautre va acheter, pour moffrir le plus beau. Et ils sont bêtes, parce que cest à moi quils demandent : "et quest-ce que tu as demandé à Saint-Nicolas-Maman ? Et quest-ce que tu as écrit au Père-Noël-Papa ? " et alors, moi, je fais monter les enchères... et le pire, cest que ça marche ! Je ne sais plus quoi faire avec tout ça. Jai réfléchi. Si les gens continuent à divorcer comme ça, je vais faire marchand de jouets. Ça cest un métier davenir qui faut pas étudier jusqu'à mes quarante ans pour le faire ! Jai même déjà une idée. Je ferai fabriquer pour mon magasin, rien que des Barbie et des Ken "divorce" Yaura des Barbie au beurre noir, des Ken à lalcool, des maisons de Barbie avec plus de meubles, des bébés Barbie qui font quà pleurer, une voiture Barbie que jappellerai DESTINÉE avec les trucs, les machins là, les bazars... que les huissiers mettent pour quon puisse plus rentrer dedans... les scellés ! cest ça. Les enfants, yvont super bien samuser avec ça. Ce sera comme les soldats de plomb de mon grand père, sauf que cest plus la même guerre. Que voulez-vous, avec la destinée, on évolue... Et comme les femmes et les hommes cest comme qui dirait pareil maintenant, et ben mon Grand Saint-Nicolas à moi, dans mon super-magasin de jouets à moi, eh ben ce sera une femme à barbe, mais pas une trop grosse, hein, pour quelle puisse passer par les cheminées, comme la Mère Noël. Mais cest pas tout ça, jétais en chemin, je marrête pour vous parler, et voilà que je ne sais plus chez qui jallais, chez papa ou chez maman... bof, je ne sais plus. De toutes façons le week-end, ya tout de même personne ni chez lun ni chez lautre. Bah je vais aller chez papa, lui, il a canal +.
Fin