Jeanne
de Véronique Lamontagne
Jeanne avait lhabitude de tout faire avec beaucoup dintensité. Énormément dintensité. À la voir, à voir ses yeux dun bleu intense, on pouvait deviner que cette fille-là ne faisait rien à moitié. Elle apprenait avec intensité, elle jouait du violoncelle avec intensité, elle aimait ses proches avec intensité, elle croyait en Dieu avec intensité. Depuis toujours, elle aimait pleinement la vie, elle dévorait toutes les connaissances que lon mettait à sa portée avec une curiosité hors du commun. Elle voulait tout savoir, tout voir. Malheureusement, elle avait également le défaut de sa qualité. À force de tout vivre à pleine intensité, dêtre intensément dépressive ou de nager dans un bonheur intense, elle avait fini par ne jamais fréquenter le juste milieu. Elle réagissait souvent avec excès, et il arrivait parfois que ce fut déplacé. Mais jamais cela ne lui avait causé de réels problèmes, du moins jusquà ce mois de mai qui marqua son destin
Jeanne avait décidé à la fin de se études secondaires de relever le défi de poursuivre ses études en siences et en musique. Le rationnel et lirrationnel tout à la fois. Elle naurait su se contenter de lun seulement. Elle aurait voulu trouver un endroit dans le monde où tout est parfait, où rien ne vient briser léquilibre, mais elle savait bien que cet endroit nexistait pas, que partout où lhomme avait posé le pied, il avait déséquilibré la nature. Elle cherchait à travers la musique à atteindre la perfection dans le son, lharmonie suprême qui ferait vibrer son âme et celle de son violoncelle à la même intensité - haute intensité. À lopposé, la science lui permettait de chercher la vérité dans la nature, de parcourir le temps jusquaux limites de la mémoire et de limagination des hommes, dinvestiguer le minuscule et limmense. Toutefois, le défi était de taille, et comme elle voulait tout faire sans toutefois bâcler quoi que ce soit, sa qualité de vie devint progressivement inversement proportionnelle au nombre dheures passées à étudier et à pratiquer. De plus, elle occupait un emploi de vendeuse dans un magasin la fin de semaine afin damasser une somme qui lui permettrait de voyager un peu éventuellement.
À deux semaines de son examen de violoncelle, elle ne comptait plus ses heures de pratique. Un soir, après une journée particulièrement éprouvante, elle se battait contre elle-même pour pratiquer jusquau bout, jusquà ce que la perspective de lexamen ne leffraie plus. Elle y arrivait presque lorsquelle se souvint quelle devait absolument embarquer dans le dernier train en direction de Ste-Thérèse, sous-banlieue où le service de transport en commun cesse dêtre décent. Il lui restait tout juste 40 minutes pour se rendre à la gare. Cétait peu, mais ça pouvait suffir. Elle marcha dun pas pressé vers la station de métro. Un premier métro arriva, bondé à un tel point quelle ny put pas entrer. Maudissant la banlieue et les transports en commun, elle attendit la prochaine rame non sans jeter de fréquents coups doeil à sa montre
et elle arriva. La chaleur du métro était insupportable. Cétait une de ces journées où la chaleur intense est doublée dune humidité accablante, où lon voit presque lair, tellement il est saturé de vapeur deau. Jeanne jeta de nouveau un regard inquiet à sa montre. Les aiguilles semblaient tourner plus vite que jamais
les sept heures approchaient dangereusement et la tension montait. Elle ne pouvait absolument pas se permettre de rater ce train, le prochain était
le lendemain matin. Bien sûr, il y avait encore lautobus, mais elle navait vraiment pas de temps à perdre. À six heures cinquante-huit, le métro sarrêta enfin à la bonne station
mais il restait encore les innombrables marches à gravir et les 100 mètres séparant le métro de la gare. Tentant le tout pour le tout, Jeanne sengagea dans une course effrénée. Ses efforts furent récompensés, elle monta dans le train de justesse. À bout de souffle, exsudant toute leau de son corps, elle alla rejoindre un siège libre dans le wagon presque vide. Mais elle avait fourni un effort physique dune telle intensité quelle sécroula sur le siège plutôt quelle ne sy assit. La satisfaction davoir réussi à attraper le train était bien loin derrière la douleur intense quelle endurait. Son ventre, sa tête, tout son corps lélançait à la fois. Mais cette satisfaction se retrouva encore bien plus loin derrière lorsquelle vit arriver du devant du wagon le contrôleur de tickets. Dans sa hâte, Jeanne navait pas eu le temps dacheter un billet. À vrai dire, elle navait même pas eu le temps de songer à acheter un billet. À mesure que le contrôleur sapprochait de son siège, elle prit son air le plus pitoyable. Mais elle navait nul besoin de sefforcer. Elle se trouvait vraiment dans un état lamentable. Ses cheveux noirs étaient plaqués sur son visage par la sueur, ses yeux qui navaient rien perdu de leur intensité auraient fait chavirer de pitié nimporte quel ête humain. Le temps qui tout à lheure filait à une vitesse effrénée semblait maintenant sétirer à linfini. Le contrôleur, que Jeanne navait jamais vu à bord du train, arriva enfin auprès delle et lui demanda son ticket. Jeanne, le souffle encore court, tenta de lui expliquer sa situation. Le jeune homme, qui semblait peu expérimenté, parut bien embêté. "Mademoiselle, vous savez bien quil est interdit de monter à bord des trains sans un titre de transport valide
" Mais en voyant Jeanne qui le regardait dun air suppliant et désespéré en lui tendant largent qui aurait suffi à payer son passage, il décida dalla tenter sa chance auprès de son supérieur. Il voulait sans doute bien faire. Le contrôleur en chef, plus âgé que le précédent, était un homme antipathique, à lair méchant. Bien malin aurait été celui qui aurait réussi à attendrir son coeur. Pendant que le jeune contrôleur était parti chercher son supérireur, Jeanne essaya tant bien que mal de rassembler ses esprits. Mais en le voyant, elle sut immédiatement quelle ne pourrait soutirer la moindre parcelle de compréhension de celui-ci. Il sapprocha delle et lui demanda sèchement son titre de transport. Jeanne, qui ne se sentait toujours pas mieux, déblatéra une fois de plus son histoire, vainement. Elle lui expliqua quelle navait pas pu prendre le risque de rater le dernier train, et quelle était disposée à payer son voyage. Le contrôleur écouta son récit, impassible, mais néprouva pas la moindre pitié pour Jeanne. Intransigeant, il lui dit avec un air faussement bienveillant: "Je vais bien être obligé de vous donner une contravention ma chère demoiselle. Cest 90$ pour la première infraction. Et ne recommencez pas car le montant double à chaque infraction." En tant normal, Jeanne aurait accepté le constat dinfraction et reconnu ses torts, non sans ruminer des idées noires sur les contrôleurs "obligés" de donner des contraventions, qui les donnent en plus avec un air de sympathie tout à fait feint. Faire semblant de ne pas avoir le choix, ne pas assumer son rôle tout à fait, voilà ce qui agaçait considérablement Jeanne. Elle ne voulait pas la contravention ET la sympathie. Lun ou lautre. Ainsi elle pouvait être intensément reconnaissante, ou intensément enragée. Mais ce soir-là, Jeanne était si tendue, tant dans son corps que dans son âme, quelle se mit à fondre en larmes. Mais elle se resaisit, se leva, et livra avec la force du désespoir le discours le plus intense quelle prononça de sa vie. "Monsieur, dit-elle, vous nêtes quun imbécile. Ce montant ne représente peut-être rien pour vous, il nira pas dans vos poches de toute façon, mais il représente à lui seul plus dargent que je nen gagnerai en une fin de semaine de travail entière. Cet argent que je gardais précieusement pour voir le monde, je me le fais enlever par un homme qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Vos règlements, monsieur le contrôleur, vous vous cachez derrière pour ne pas avoir à réfléchir, vous refusez lexception parce quelle implique danalyser chaque cas séparément, alors quil est si simple dappliquer pour tout les mêmes règles immuables. Vous choisissez la voie de la facilité peu importe que cela nuise aux autres ou non, parce que vous êtes sans pitié et que vous avez un coeur de pierre. Une machine ferait son travail aussi bien que vous. Mieux même! La machine ne nous ferait pas chier avec ses airs faussement sympathiques et son sourire feint. Monsieur le contrôleur, vous nêtes quune machine! UNE MACHINE!"
À peine avait-elle finit de prononcer ces mots quelle sécroula de nouveau sur son siège. Cen était fini delle, de ses rêves de grandeur, de son intensité. Elle avait disjoncté, pété un fusible. Des larmes de rage et dimpuissance coulaient encore sur son visage, mais elle ny pensait plus, elle nétait plus là. Quiconque eut regardé ces yeux à cet instant les aurait vus séteindre subitement, comme séteint une télévision. Le courant avait cessé de passer. En sortant du train elle se rendit machinalement jusquà son logis. Ses parents, qui ny comprenaient rien, se rendirent bien compte que quelque chose nallait pas chez Jeanne. Enfin, rien nallait plus. Ils lemmenèrent à lhôpital où, le jour suivant, on leur annonça quelle était devenue folle et quelle serait internée. Pour elle-même et pour eux, Jeanne était morte. Jeanne était non seulement devenue ce quelle redoutait le plus, une machine, mais elle était en plus devenue une machine complètement inutile, une machine quon garde parce que ça nous déchirerait le coeur de la jeter
Elle vécut, non, elle ne vécut rien,
elle resta longtemps dans cet hôpital psychiatrique, jusquà sa mort en fait. Elle mourut pour la seconde fois à lâge de 42 ans, dun cancer du sein.
On dit que Dieu créa lhomme à son image. Peut-être. Chose certaine, lhomme créa la machine à son image. Parfois géniale, rarement parfaite, vulnérable. Évidemment, lhumain a la chance dêtre conscient. Mais cela peut aussi le perdre. On pourra toujours remplacer le fusible disjoncté, mais jamais nous ne pourrons remplacer le cerveau qui a flanché
mais peut-être que si, un jour
Fin