Bleu profond, bleu nuit, bleu obscur : autour de nous, tout est nimbé dun voile bleu.
Rien. Rien que le gouffre au-dessous de nous et la chape de mer nous surplombant. Je jette un rapide coup dil au fond de la faille. Happé par le sentiment dimmensité, je suis saisi dun brusque vertige : notre bathyscaphe est une prison, qui, paradoxalement, nous protège dun extérieur dune beauté veni-meuse et désolée. Homme, par la mer, tu veux être libre hélas ! cet infini liquide ne test accessible quau travers du hublot dun bâtiment dans lequel tu es confiné.
La roche que nous longeons reste désespérément nue, seulement maculée ça et là par quelques algues de plus en plus pâle, rassemblées autour de cracheurs noirs, volcans miniatures, qui rendent labsence de lumière et de chaleur presque vivable : leau, ici, est frigide et comme plombée, dans un état proche de la glace.
Il faut sortir, sassurer une dernière fois de lintégrité du submersible car bientôt la pression ne per-mettra plus le moindre pas dehors. Alors, gladiateur en but à une arène gigantesque, il sagit de revêtir la combinaison qui sera larmure nous rendant aptes à survivre aux douceurs assassines de locéan. À lextérieur, tous les gestes sont devenu lents, solennels comme sils étaient autant de mouvements lon-guement répétés de quelque cérémonie. Les seules lueurs que lon peut apercevoir, rares marques despoir dans cet azur désolé morne décor de notre descente, sont celles des phares des deux soucoupes qui ont entrepris cette incursion aux confins des abysses. Ici, le temps, étiré jusquau bord de la rupture, ne se mesure plus comme en surface : chaque seconde est une heure, chaque minute, un siècle.
Limmensité est propice au souvenir, réminiscences du début de notre voyage. Je me souviens des premiers mètres, tandis quà lextérieur nous assurions le bon guidage des sous-marins. Je me souviens des rayons du soleil transperçant le dôme de la surface, nous drapant dune lumière peu à peu blafarde. Je me revois, planant au-dessus des rochers tapissés dalgues, buissons agités par le vent des courants marins. Cette végétation dense était le refuge dune faune étonnamment variée et la moindre grotte pouvait ca-cher un hôte inattendu ou le sable immergé accueillir une myriade danimaux, qui paresseux, à demi en-fouis, qui craintifs, nous fuyant bien vite. Il faut désormais se faire une raison : nous sommes bien loin des bancs de poissons, nuages composés de milliers de traits argentés et la végétation ne trouve pas ici un sol hospitalier.
Le bruit du déplacement du sous-marin me tire brusquement de ma rêverie. Le temps passe : il va fal-loir retourner dans notre prison-bulle ; nous serons désormais condamnés à rester enfermés à trois dans un monde confiné, sans plus de contact avec un ailleurs devenu hypothétique mais seulement avec cet autre univers clos quest le deuxième bâtiment composant cette expédition préparée dans lurgence. Cest la dernière fois que nous voyons sélever, nous indiquant le chemin vers la surface, les bulles pro-duites par notre respiration car tout à lintérieur, y compris lair, est recyclé ; rien ne séchappe, que les jets deau nous permettant de nous diriger vers les profondeurs, vers le but de notre périple.
Encore quelques instants à profiter de cette quasi liberté, seulement entravée par le scaphandre et la corde qui nous rattache à notre véhicule, puis il faut rentrer, pour poursuivre notre voyage. En prenant pied dans le sas, je croise le regard de mon compagnon de plongée, qui me renvoie un il cynique : nous sommes tous deux bien conscients de la précarité de ce voyage, fuite en avant mais pour quelle destina-tion ?
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Nous revoilà à lintérieur, au sec, tandis que notre véhicule a repris sa descente. Désormais, il ne souvrira plus, nous protégeant par son épaisse carcasse de la trop forte pression extérieure. Je reprends alors conscience de notre situation : enfermés dans un bocal à lair figé, ne pouvant plus percevoir lextérieur quau travers dun verre à la courbure trompeuse. Seul, notre pilote a gardé le même il quaux premiers instants de notre descente, tout à la fois surpris et ébloui ; peut-être se refuse-t-il à ad-mettre que le temps nous est compté
Peut-être aussi na-t-il pas compris notre situation.
Brutalement, comme saisi par une idée morbide, il fait une violente embardée. Puis il restabilise la machine avant de couper les moteurs. Il hausse les épaules et laisse reposer sa tête contre la paroi. Je le vois sortir un mouchoir de sa poche et essuyer trois gouttes dune sueur froide, glacée comme lextérieur, qui traînent sur son front. Après avoir pris une profonde inspiration, il me regarde, les traits durcis par une lucidité nouvelle et madresse un sourire hésitant, à la fois ironique et amer, qui tranche avec son attitude précédente. Enfin, il dit :
« Cest un voyage sans issue
»
Ou plutôt un voyage pour lequel une seule issue est possible et je sais très bien laquelle.
Soudain, les spots du deuxième équipage cesse de nous éclairer. Immédiatement, nous tournons tous trois la tête vers le hublot. Au loin, séparée de nous par quelques mètres deau, qui sont comme une im-mensité, la seconde soucoupe est là, arrêtée elle aussi. Elle apparaît soudain déformée, comme enfoncée par endroits. Sous nos yeux impuissants, nous la voyons disparaître dans une implosion silencieuse. Un silence terrifiant déchire latmosphère de notre habitacle, tandis quune gigantesque bulle dair sélève à une vitesse vertigineuse, amenant à la surface une plainte inaudible.
Lentement, je hasarde un regard vers mes équipiers puis ferme les yeux.
La plongée continue
Yoann LE BARS
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